Ces hommes ont-ils crashé le monde ?

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Pour ceux qui comprennent l’anglais, je recommande sans réserve cet excellent documentaire en 4 parties d’Al Jazeera “Meltdown”, dont voici le n°1 ci-dessous. Il explique en détail comment les seigneurs de la finance ont manifesté leurs plus subtils et vicieux talents de prédateurs qui ont conduit au crash de 1988. Nul besoin d’être un Prix Nobel en économie pour comprendre les mécanismes systémiques de ce casino géant, et comment les décisions de quelques hommes qui n’ont jamais été élus en entraîne des millions d’autres vers la rue. Le seul bon sens suffit pour avoir une vue d’ensemble.

Dans ce 1er épisode, on suit quatre hommes qui ont contribué à faire dévisser l’économie mondiale : un milliardaire vendeur d’emprunts-logement, un banquier de haut vol avec une faiblesse qui lui (nous) sera fatale, un prédateur parmi les plus féroces de Wall Street, et un homme au pouvoir absolu derrière le trône de la présidence Bush.

Cette série nous rappelle plusieurs points forts :

  • Toute spéculation financière est un exercice qui déconnecte la monnaie de l’économie réelle. Cela conduit TOUJOURS, un jour ou l’autre, à une catastrophe.
  • C’est un des nombreux exemples de ce que je nomme la “criminalité légale”, un point que je développerai beaucoup dans mes travaux futurs sur l’intelligence collective. Cela illustre la divergence que l’on voit souvent entre la ligne morale et la ligne légale, qui mène au fait que ce qui est légal est immoral, et ce qui est moral est illégal.
  • Au bout du compte, c’est toujours le peuple qui paie l’addition. Il est ce corps crédule, ignorant, confiant, laborieux dans lequel les vampires du pouvoir viennent planter leurs crocs jusqu’au saignement à blanc. Ce ne sont ni les gens jetés à la rue de leur maison, ou les millions de travailleurs chinois jetés hors de leurs usines qui contrediront cela.

Mais il ne faut pas s’arrêter là. Les requins n’existent que parce qu’ils ont un territoire de chasse qui les nourrit. C’est un système social, culturel et politique tout entier qui leur fait place nette. Pointer les requins du doigt et les incriminer comme les seuls fautifs du sang qui coule est une erreur épistémologique et morale.

Erreur épistémologuique classique s’il s’en faut, car en pointant une petite partie d’un système comme cause unique des déséquilibres dudit système, on s’enferme dans une vision réductionniste qui aboutit à une vision du monde aussi dangereuse que celle que l’on condamne. Pire : on perpétue le système en continuant de le polariser. C’est ce que j’appèle la “polarisation symbiotique” en intelligence collective, où chaque partie se légitime dans son droit et dans ses actes en accusant l’autre, ce qui donne un système extrêmement stable peu capable d’évoluer. C’est toujours la faute d’un Bush, d’un Kadhafi, d’un Hitler, d’un Staline, d’un Richard Fuld (le fameux prédateur à la tête de Lehman Brothers), d’un patron ici, d’un tyran là… C’est oublier les mécanismes fondateurs de l’intelligence collective pyramidale. Au travers des chaînes de commandement et des transfers de responsabilité, la plupart des gens se retrouvent dessaisis de leur souveraineté et responsabilité morale, qu’ils soient en haut ou en bas de la pyramide.

Erreur morale que de se contenter de vilipender les grands prédateurs et autres animaux de pouvoir dans le zoo humain. Les petits épargnants crédules, les consommateurs ignorants que nous sommes tous à des degrés divers, portons en nous, individuellement, la responsabilité d’un rouage de cette immense mécanique, aussi petit soit ce rouage. Comprendre en profondeur comment les différentes formes d’intelligence collective fonctionnent et inter-opèrent, est essentiel. Cela permet d’anticiper la plupart des catastrophes planétaires dont nous sommes témoins et victimes aujourd’hui. Le crash de 2008 n’était pas une surprise car il est structurel, et non conjoncturel. La faille est DANS le système, ensuite il suffit juste d’extrapoler.

Pas facile, évidemment, d’acquérir le recul sur la cause de ces grands tremblements de terre humaines. D’une part parce que leur annonce passe toujours par ce qu’on appelle une série de signaux faibles. La situation se modifie de manière imperceptible, étape après étape. Le signal est trop faible pour que notre esprit prenne conscience que quelque chose de profond est en train de mijoter. L’humanité est complètement désarmée face aux signaux faibles. Il nous faut individuellement apprendre à développer notre sens de l’observation de ces signaux faibles, et écouter plus ceux dont c’est le métier. Pas facile non plus d’acquérir du recul du fait que, dans la civilisation de l’intelligence collective pyramidale, l’école s’emploie à domestiquer le jeune humain. En ressortent des êtres soit dociles, soit féroces, ignorants et crédules dans les deux cas. Les brebis comme les prédateurs obéissent tous deux aux mêmes logiques de l’intelligence collective pyramidale, chacun à leur manière ils la perpétuent. Rares sont ceux qui s’extraient d’une matrice aussi enveloppante et pervasive que celle de la culture et des croyances dans lesquelles on baigne. La conquête de la souveraineté individuelle demande beaucoup d’efforts et quelques longues traversés du désert.

Je reste cependant très optimiste pour plusieurs raisons. D’abord le nombre de gens que je vois s’éveiller, jeunes ou vieux. Les chiffres en sociologie le démontrent clairement. Ensuite parce que la société civile est aujourd’hui dotée d’outils qui permettent la circulation décentralisée et distribuée des idées et savoir-faire. Ce n’est certes pas encore suffisant : il manque des outils plus puissants qui permettent la synchronisation des actions. Par action, j’entends des actions locales et globales beaucoup plus riches et complexe qu’un appel à manifester dans la rue. Qui dit action, dit économie. Qui dit économie, dit monnaies. Pas l’argent, cet outil archaïque qui perpétue une idéologie de la rareté. Non, je parle des monnaies libres.

Je dois donc continuer mon travail, sans cesse, sans relâche, sereinement, pour que d’une graine, elles deviennent un mouvement que rien ne peut arrêter.

3 Comments

  1. Philippe NOEL says:

    Ce que l’on voit ici très bien c’est que lorsque la monnaie est rare, l’économie croit lentement. L’idée “monétariste” poussée à l’extrême est de rendre l’argent disponible indéfiniment (pour maximiser les effets de levier sur l’économie réelle). L’état délègue aux banques depuis longtemps le devoir/pouvoir de créer de la monnaie, il suffit d’un feu vert à Londres ou en Icelande pour qu’il n’y ait aucune limite à la création de crédit, donc d’argent. Comme cet argent abondant ne vaut plus rien, ne rapporte plus rien (taux d’intérêt à zéro), la spéculation se porte sur les biens physiques (immobilier et matières premières entre autres) parce que ces biens ne peuvent pas les crées à l’infini. Comme pour l’inflation il y a ajustement entre la quantité de monnaie disponible et la production de richesse, par le prix (base du monétarisme). La spéculation vient de l’abondance de liquidité, et non le contraire. C’est un piège à éviter dans une réflexion sur les monnaies libres. Dès lors que ces monnaies pourront servir à acquérir autre chose que des services, par nature illimités, il y aura toujours une âme malhonnête pour en créer le plus possible, d’une manière ou d’une autre.

    • jf says:

      Bonjour Philippe. Merci pour votre commentaire que je trouve aussi riche qu’approprié. Oui, vous avez parfaitement raison.

      Ce que les gens ne savent pas ou ne comprennent pas encore sur les monnaies libres, c’est que ce n’est pas un n-ième système monétaire. C’est un principe, associé à des technologies, qui permet à tout collectif, local, global, petit, grand, spécialisé ou grand public, de créer la constellation monétaire dont il a besoin. Pour prendre une image, c’est comme les legos. On fait ce qu’on veut avec, la créativité est infinie, et à force d’essayer on apprend ce qui est solide et ce qui ne l’est pas. Les gens apprendront donc une leçon très importante, universelle : la masse monétaire doit être une expression directe du terrain économique. La monnaie est un langage de la richesse, il doit donc coller au plus près au terrain. A l’époque de l’intelligence collective pyramidale, on ne pouvait faire autrement que de confier à quelques “experts”, ou barons, ou bandits ou quelque autre minorité, bienveillante ou malveillante, le soin d’émettre et réguler cette masse monétaire. Aujourd’hui nous entrons dans une ère où il est parfaitement possible de faire que la régulation monétaire s’opère à partir d’une granularité absolue : celle de l’individu. Chacun est émetteur et régulateur. On entre dans l’intelligence collective holomidale, les règles du jeu sont en train de changer radicalement. Bien sûr il y aura des écueils, des gens malhonnêtes, des ratés… mais le propre d’une technologie et d’un système, c’est de savoir embrasser ces déséquilibres, de continuer sa route et de construire sa résilience AVEC ces faiblesses, non en tentant de les éradiquer.

  2. Philippe NOEL says:

    Jean François,

    merci pour votre réponse. Le sujet me passionne, sans doute par ce que je suis un acteur du système monétaire international que je vois s’écrouler depuis 4 ans. Fin d’une ère, sans aucun doute. La monnaie, dernier bastion de la non-conscience, peut-être, intelligence collective sans hésiter. Mais, pardonnez les résistances de ma formation (formatage?) économique et financière, mais un système d’échange ne peut exister sans

    1) un système de prix (une heure d’avocat vaut combien de cookies de ma voisine, et combien de cookies de l’amie de ma voisine, bien meilleurs). Sont ils libres, auquel cas on introduit un certain degré de compétition, ou fixés, et dans ce cas par qui, revus comment, à quelle fréquence, sont ils justes, équitables, en accord avec les valeurs du groupe? Ces valeurs sont elles figées? Sinon mon crédit peut il perdre de la valeur?

    2) un régulateur (pouvant être collectif) contre les risques systémiques : Il faut éviter qu’il y ait trop de monnaie, thésaurisée en débit/crédit dans le système, sinon on laisse apparaître des risques de défaut de débiteurs et donc une baisse du niveau de confiance dans le système. En gros, le solde des comptes doit être le plus proche possible de zéro, c’est à dire peu de monnaie avec une très forte vitesse de circulation. Donc un certain degré de contrainte. Nous voyons bien tous les jours ce que donne la dérégulation.

    Donc prix+régulation de la masse monétaire… cela ressemble bien à un système tout de même. Cela fait plusieurs semaines que je tourne le problème dans tous les sens, je ne vois pas comment en sortir.
    Je suppose que vos pensées sont bien en avance sur les miennes. Merci en tout cas de porter ce drapeau, qui est une lumière pour les temps de ruine qui vont suivre la tempête.

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