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L’économie du don

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Cela va faire bientôt quatre ans que j’ai choisi de vivre dans l’économie du don (j’ai plongé dedans à 100 % en septembre 2011). Quatre ans, beaucoup d’aventures sur des mers tantôt calmes tantôt venteuses, et surtout une belle expérience acquise que j’ai plaisir à partager dans la série d’articles qui va suivre. J’espère que cela répondra aussi, en partie du moins, aux nombreux courriers que je reçois. Beaucoup de personnes s’interrogent, certaines aimeraient vivre cette expérience de manière partielle ou complète, ce qui demande beaucoup de technicité. L’économie du don ne s’improvise pas.

Justement, ce premier article se veut tout d’abord “technique”. Il pose les bases et les concepts clés de l’économie du don. Par la suite, je pourrai vous parler de mon vécu plus personnel, de mes échecs et de mes réussites, des choses apprises et des questions que cela soulève aujourd’hui.

Mais commençons par le commencement…

Qu’appelle-t-on l’économie du don ?

L’économie du don implique qu’une personne A offre une richesse à une personne B, sans que cette personne B ait à donner une contrepartie.

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Naïfs les Schtroumpfs ? Pas tant que ça. Lisez “Le Schtroumpf financier”, remarquable !

On dit souvent qu’on donne sans attente et sans compter… Rien de plus faux. Le don implique certes qu’il n’y ait pas de contrepartie demandée (contrairement à l’économie de marché), cependant il y a toujours un contexte dans lequel un don s’effectue. Une fête, un anniversaire, l’envie d’aider, un geste d’amour, une transmission entre générations, la vie sociale dans un village, un acte médical… autant de contextes qui déterminent la nature du don, sa qualité comme sa quantité. On ne donne donc pas n’importe quoi à n’importe qui et n’importe quand. Si je vis dans un village, je peux décider d’aider mon voisin à réparer son toit, vais-je pour autant lui offrir ma maison ? J’offre un livre à mon ami pour son anniversaire, mais vais-je lui offrir 1 million d’euros pour peu que je les aie ? Pour mon enfant, par contre, j’offre ma vie et mon temps sans compter. A l’hôpital, je donne mon sang, sur couchsurfing j’offre le gîte au voyageur. Il existe des circonstances où l’on peut sacrifier sa vie pour d’autres, par amour, par idéologie, par acte de guerre ou de paix, par acte de foi. Si je meurs, je peux aussi offrir mes organes. On peut également donner son temps pour une cause… Chaque exemple que je viens de citer montre l’importance du contexte quant à la nature du don. Il ne faut jamais ignorer le contexte.

L’économie de marché

schtroumpf_financier_vente_pain_800x388L’économie de marché implique ce qu’on appelle la condition de contrepartie. A donne une richesse à B à condition que B retourne une richesse équivalente, sinon la transaction ne se fait pas. Notons que l’économie de marché inclut aussi le troc. Les deux protagonistes doivent tomber d’accord sur l’équivalence des richesses qu’ils s’échangent, ce qui peut donner lieu à de la négociation ou du marchandage. Le prix final, ou la nature de l’accord final en cas de troc, se détermine par l’équilibre des tensions.

L’économie de marché peut se dérouler avec ou sans monnaie. Si elle se déroule avec une monnaie, cette dernière peut exister sous forme d’argent (le type de monnaie que nous connaissons fondé sur la dette, et dans lequel nous avons grandi), ou avec d’autres formes monétaires qui restent à inventer (voir “Vers la société post-argent“). Si l’on utilise l’argent, alors il s’agit de ce qu’on appelle une monnaie rare. La rareté va alors attiser la compétition, la thésaurisation, la concentration des richesses et des pouvoirs. L’argent constitue une technologie appropriée pour une société humaine à intelligence collective pyramidale qui, justement, s’élabore sur l’économie de marché, la compétition et la rareté. J’anticipe que le passage à l’intelligence collective holomidale s’opérera avec la naissance de technologies post-argent qui favoriseront le partage et la coopération, sans pour autant ôter les bénéfices que la compétition peut apporter lorsqu’elle s’avère fertile.

La langue de l’économie du don

Jargon financier (anglais)Nous grandissons, nous vivons, nous mangeons, nous dormons dans le paradigme de l’économie de marché. Il constitue notre paysage quotidien que nous décrivons au moyen de centaines de mots, termes et concepts : achat, vente, remise, marge, chiffre d’affaires, impôts, travail, salaire, charges, bénéfices, pertes, intérêt, crédit, propriété, actions, parts, dette, emprunt, taux, parité, bons, monnaie, argent, billets, cartes de crédit, payant, gratuit, ROI, levier, loyer, thésaurisation, investissement, amortissement, EBITDA, OPA, Bourse, valeurs, obligations, OPCVM, liquidités, spéculation, produits dérivés, broker, trading, coûts de latence, data snooping, et tant d’autres…

De combien de mots disposons-nous pour qualifier l’économie du don ?

De moins d’une dizaine. Et encore, imprécis et flous pour la plupart. Ils ont même une connotation de gentils Bisounours (ou Schtroumpfs) idéalistes. Les articles qu’on trouve ici et là sur le sujet, y compris dans wikipedia, trahissent bien ce flou et le manque d’expérience théorique et pratique des auteurs. Imprécis et vagues, ils empruntent leurs mots à l’économie de marché. Par exemple on parle d’échange alors qu’il s’agit de don, et l’on confond sans complexe don et gratuité. Les “experts” sur le sujet vont même jusqu’à évoquer la notion de don et contre-don, tellement l’esprit ne peut s’échapper du marché et de la dette.

Cette confusion atteint son paroxysme dans le mot “richesse” ou “riche”. Si je désigne une personne comme riche, tout le monde pensera à son compte en banque. Qui pensera à la richesse la plus essentielle, celle du bonheur, celle de la réalisation de soi ? Dans la plupart des cultures modernes, on confond riche et argent. Les conséquences de cette confusion ontologique me paraissent très destructrices sur les plans social et psychique.

Pour vous donner une image quant à notre manque de vocabulaire, nous nous comportons face à l’économie du don comme des fabricants d’automobiles tentant de décrire un avion. Même s’il y a des intersections, le vocabulaire et les concepts de la mécanique automobile ne permettront jamais de décrire un avion, encore moins de le faire voler. Il faut développer une nouvelle science, celle de l’aéronautique, avec ses noms, ses lois, ses formules, ses définitions. De la même manière, jamais le langage de l’économie de marché ne permettra de décrire et de faire marcher l’économie du don. Il nous faut une “science” de l’économie du don et, de manière plus large, une science économique qui transcende celle de l’argent et de la dette qui prédomine tout aujourd’hui.

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Pourtant l’économie du don offre un éventail de possibilités bien supérieur à celui de l’économie de marché, un peu comme l’aviation par rapport à l’automobile où l’on passe à la 3D par rapport à la 2D. L’économie du don permet de construire plus de richesses, elle porte une multidimensionnalité que l’on ne trouve pas ailleurs, elle offre un modèle sociétal plus holistique et plus intégratif de l’individu dans le collectif et du collectif dans l’individu. Mais tant que nous n’aurons pas de langage pour la décrire et la faire fonctionner autrement qu’en petits comités, l’économie du don n’aura aucune chance d’exister à grande échelle.

Il y a donc tout à inventer pour décrire ce paradigme, ses mécanismes, son ingénierie sociale, son infrastructure technique. Une des tâches premières de mon aventure consiste donc à poser des mots, des définitions et des concepts précis pour décrire cette autre réalité.

Quelques termes pour commencer…

Le mini glossaire ci-dessous vous donnera des définitions telles que je les utilise dans le contexte de l’intelligence collective, discipline qui inclut, bien sûr, la question des monnaies et des technologies de la richesse.

Economie La gestion et régulation de la richesse. Cette définition va bien au-delà, et de manière plus universelle, que la “production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services”, comme l’indique wikipedia. Le Larousse, lui, emploie le terme de “richesses” plutôt que de “services”, mais reste également cantonné dans les notions de “production, distribution, échange et consommation”, ce qui implicitement nous enferme dans les richesses uniquement matérielles. Dans la définition que je donne à l’économie, on parle de richesses au sens le plus large possible, ce qui inclut des richesses non matérielles. Pour distinguer ce terme de son sens ancien, je parle également de richesse intégrale.
Economie du don Economie fonctionnant sur l’acte d’offrir et d’accueillir sans condition de contrepartie.
Economie de marché Economie fonctionnant sur la condition de contrepartie, celle de donner une richesse équivalente à ce que l’on reçoit, sans quoi l’échange n’a pas lieu.
Don “Don” ne veut pas dire “échange”. Si, en donnant quelque chose, vous attendez quelque chose en retour (un autre “cadeau”, de la considération, de l’amour, de la réputation…), alors vous opérez dans une dynamique différente de celle du don. De même, si lorsqu’on vous offre quelque chose, vous vous sentez en dette, alors vous continuez d’opérer dans une forme d’échange. Don veut dire donner ou recevoir sans contrepartie.­ Pensez contexte. Quel contexte fait que vous offrez ou recevez ? Clarifiez cela avec vos pairs et avec vous-même.
Gratitude La gratitude et la reconnaissance constituent la clé de voûte de l’économie du don. J’aime ce terme anglais (et nouveau) de giftism, difficile à traduire en français. Vous pouvez recevoir un cadeau et avoir envie de manifester votre gratitude, qu’il s’agisse de dire “merci” ou d’offrir un autre cadeau. J’insiste : il ne s’agit absolument pas d’un échange.
Holoptisme Venant des racines grecques holos (tout) et optikè (voir), l’holoptisme implique “voir le tout”. Imaginez-vous en train de jouer un sport d’équipe. Vous avez constamment accès au “tout”, à savoir ce qui ce passe au niveau holistique sur le terrain. Vous voyez votre équipe en tant qu’entité vivante, ainsi que celle adverse. D’ailleurs, ce qui fait un bon joueur vient autant de sa capacité technique à jouer le ballon que de sa qualité “d’holopticien”, celle de comprendre et de voir ce tout. Cela demande un certain entraînement. Maintenant imaginez-vous vivre dans un petit village. Vous savez ce que vous pouvez offrir et recevoir, car vous avez sans cesse accès à ce tout. Vous sentez l’équilibre des choses, ce que vous pouvez donner et ne pas donner. Vous sentez si une action va non seulement aider une personne, mais aussi contribuer à la richesse générale, richesse dont vous allez bénéficier. L’holoptisme offre cette extraordinaire propriété qui relie l’individu au tout, et le tout à l’individu, permettant un dialogue et des ajustements permanents. Il rend possible l’économie du don (tel qu’expliqué plus bas). Voir définition plus avancée en anglais.
Gratuit / payant Ces mots n’appartiennent pas au langage de l’économie du don. Ils appartiennent à l’économie de marché pour distinguer ce que l’on paie de ce qui se transmet “sans payer” (souvent pour acheter autre chose derrière). Mais j’insiste — et je sais que ça prend beaucoup de temps à intégrer — don ne veut pas dire gratuit. Don veut dire… don. Le don engage des efforts, des manifestations de tout un tas de richesses immatérielles pour qu’il puisse s’opérer. On ne donne pas sans ce fameux contexte dont je vous parlais plus haut. Par exemple, lorsqu’une entreprise me demande de l’aider, je pose des conditions très strictes pour le contexte (j’en parlerai plus en détail). Pour autant je ne leur demande pas de me payer ou me donner quelque chose en échange.
Richesse Tout ce qui nous rapproche du Beau, du Bon, du Vrai. Voir conférences sur le sujet (en anglais).
Richesse intégrale La richesse intégrale inclut toutes les formes de richesse : mobile, mesurable, ordonable et énonçable. Voir conférences sur le sujet (en anglais).

L’holoptisme comme condition de l’économie du don

Il faut en effet que l’individu ait une perception claire de la communauté dans laquelle il évolue pour bien ressentir ce qu’il peut donner et recevoir.

L’économie du don se pratique de manière naturelle en contexte d’intelligence collective originelle (village, équipe de sport, groupe de jazz, famille…), celle du petit groupe où tout le monde se voit et se perçoit. Lorsque je donne ou je reçois, je sais l’impact que cela a pour moi comme pour le collectif auquel j’appartiens, ce que permet l’holoptisme. L’holoptisme existe comme propriété naturelle à petite échelle ; la nature nous a en effet dotés d’un système d’information biologique — nos sens et notre cerveau actuels — qui nous permet de voir le collectif dans lequel nous évoluons. Plutôt qu’une vision primaire comme celle d’un objet physique, il s’agit d’une représentation, d’une construction complexe qui s’élabore dans notre espace cognitif. La plupart des mammifères, ainsi que certains oiseaux migrateurs, possèdent cette faculté. Ce qui fait d’ailleurs un bon joueur dans une équipe de sport tient autant à sa capacité de bien jouer le ballon qu’à celle de se représenter le tout dans son esprit. Cela lui permet ainsi de construire des actions symbiotiques avec l’équipe, actions que l’on peut voir comme des formes de dons offerts et reçus (on ne se “facture” pas les km courus ou les efforts investis).

Il n’existe donc pas d’économie du don sans holoptisme.

De l’holoptisme au panoptisme, vers l’économie de marché

Peinture murale de la tombe de Djehutihotep

Peinture murale de la tombe de Djehutihotep

Quand on devient trop nombreux et en distance les uns par rapport aux autres, on perd l’holoptisme, on passe au panoptisme, qui se traduit par des mécanismes centralisés et pyramidaux de contrôle et de régulation. Imaginez la société comme une montagne. Ceux d’en-haut voient tout mais sans le détail, ceux d’en-bas voient le détail mais sans la vision d’ensemble, avec tous les intermédiaires entre les deux. La société panoptique, qui caractérise l’intelligence collective pyramidale, se construit avec des presbytes et des myopes. Cette cécité relative nous fait donc perdre l’holoptisme, par conséquence, notre capacité naturelle à vivre dans le don.

L’économie de marché s’inscrit dans cette évolution, à l’arrivée de l’intelligence collective pyramidale. Son avènement a permis à de grands collectifs de s’organiser, à des civilisations entières de naître, avec leurs castes, leurs classes sociales, leurs pouvoirs centralisés, leurs chaines de commandement. La monnaie a rendu possible la circulation de richesses à grande échelle, où l’équilibre économique se maintient par le marché, la condition de contrepartie lors de chaque échange.

L’économie de marché s’étend bien au-delà de notre perception sensorielle immédiate ; le village devient ville, pays, continent, planète. Macro, conceptuelle, abstraite, immense, transcendante, trop vaste pour l’esprit individuel, maintes théories ont tenté de démontrer que l’économie de marché jouissait de son propre équilibre. On lui prête la fameuse “main invisible” qui régule et arrange tout. On a là toutes les caractéristiques d’un égrégore, sinon d’une religion. Mais plus pragmatiquement, derrière la main invisible, on trouve surtout des pouvoirs concentrés dans les mains de quelques uns, à des échelles dont très peu de gens ont idée. Qui réalise aujourd’hui le niveau de concentration des richesses et du pouvoir ? Cela dépasse l’imagination. L’économie de marché fondée sur l’argent rare constitue l’ADN de l’intelligence collective pyramidale. Sans cette dynamique, cette dernière ne saurait exister. Nos Etats, nos constitutions actuelles, les Droits de l’Homme, se fondent sur ces notions culturelles de propriété, du travail, du marché, signatures de l’intelligence collective pyramidale. Tout un paradigme qui se revendique, à tort me semble-t-il, du “droit naturel”.

Si elle a incontestablement représenté une étape nécessaire dans l’évolution de l’Homme, l’économie de marché fondée sur l’argent rare montre aujourd’hui non seulement ses limites, mais ses aspects toxiques et destructeurs pour la vie et la planète. Toutes les richesses ne se vendent pas et ne s’achètent pas, loin s’en faut, et l’on ne saurait réduire le mot “richesse” aux seules commodités matérielles. Ajoutons que les flux de la vie sur terre — ressources, énergie — ne peuvent simplement se contenter de suivre les routes du marché et de l’argent qui convergent toutes vers les mégapoles et les grands centres économiques. La vie a besoin de suivre ses propres flux, plus complexes et holistiques. L’Humain n’a donc d’autre alternative que de passer à l’étape suivante — probablement l’espèce suivante — qui construira sa réalité sur une nouvelle langue constitutive d’une nouvelle réalité, la langue des flux et de la richesse intégrale. Ce à quoi j’œuvre, avec passion et patience. Mais j’ai conscience de sur-simplifier ici, alors que cela demanderait de longues explications, étape par étape.

Et quelques rectifications…

A la marge, l’économie du don ?

Cela paraîtra étrange à certains, mais l’économie du don constitue la première forme d’économie que nous apprenons, la plus ancienne et la plus naturelle. Elle commence par la famille où, que je sache, on ne se facture pas ce que l’on donne et ce que l’on reçoit. Elle se prolonge ensuite dans la communauté étendue, le village, l’école, l’équipe de sport, les amis… L’économie du don constitue la forme sociale la plus ancienne que nous connaissons, celle dans laquelle nos structures cognitives et relationnelles opèrent le mieux. Nous allons voir pourquoi.

La majorité des gens pensent que l’économie du don vit à la marge de l’économie de marché. Pire : ils croient que le don peut exister grâce au dynamisme du marché. Faisons de la croissance, gagnons beaucoup d’argent, on pourra ainsi en offrir au travers d’actions caritatives… De même, la solidarité sociale (impôts, sécurité sociale…) ne se fonde-t-elle pas sur l’économie de marché ?

Il y a une terrifiante erreur derrière ces croyances. On peut la pardonner du fait que tout le monde vit dans la petite bulle du marché où chacun voit midi à la porte de sa boutique. La pardonner, sans pour autant l’accepter.

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“Que pensez-vous d’un compromis ? Nous gardons la terre, le droit aux gisements, aux ressources naturelles, au bois, et nous vous reconnaissons comme leurs propriétaires traditionnels.”

En fait, l’économie de marché vit grâce à l’économie du don. L’économie de marché existe parce que les arbres offrent leurs fruits, parce que la terre offre ses ressources et que les hommes se les approprient, parce que un jour, des hommes ont débarqué dans des lieux nouveaux et les ont déclarés leur propriété, parce que des hommes et des organisations se déclarent également propriétaires de ce qu’ils découvrent (recherche, données, processus, etc). L’économie de marché représente une toute petite portion de l’économie en général, pour peu que l’on définisse l’économie comme la gestion et la régulation de la richesse (et non la gestion de la rareté). On peut examiner cela sous tous les angles, il y a toujours un vol originel qui, un jour, a rendu possible le marché. On s’approprie, puis on vend.

Je n’ai pas de jugement sur ce “vol originel” ou cette “appropriation”. Je crois simplement qu’il faut en comprendre honnêtement l’existence et la dynamique comme une phase de l’histoire et de l’évolution. Une conscience plus évoluée y voit des archaïsmes qu’il faut quitter aujourd’hui.

 

Sans argent, l’économie du don ?

Ca, je l’entends tout le temps : “vous vivez dans l’économie du don, ça veut dire que vous n’utilisez pas d’argent ?“. Faux, cela n’a rien à voir. L’argent représente une richesse comme les autres que l’on peut offrir et recevoir comme don. Aussi l’argent que j’utilise aujourd’hui vient-il exclusivement de dons, je ne le gagne pas, au sens de le conquérir par une vente ou une négociation. Il vient par gratitude, et cela enchante mon cœur.

Gratuite, l’économie du don ?

Faux aussi, tel que précisé dans les définitions plus haut. Gratuit et payant appartiennent au paradigme de l’économie de marché. Lorsque la vente et l’achat disparaissent, la dualité gratuit-payant disparaît aussi.

Pourtant, j’entends les gens qui s’essaient à l’économie du don dire qu’ils font les choses “gratuitement”. Ils se font mal et ils font mal aux richesses qu’ils offrent en les dévaluant. Donner implique de savoir clarifier le contexte, celui dont je parlais plus haut. Si vous donnez ou recevez, faites-le dans un contexte toujours clair pour vous comme pour autrui. Si vous voulez opérer dans l’économie du don, débarrassez-vous impérativement des mots “gratuit” et “payant”.

Confiture pour les … ?

Père Noël chevauchant un cochonPour reprendre l’expression consacrée, j’ai vu trop de gens s’épuiser en donnant de la confiture aux cochons (et Dieu sait que j’adore les cochons, ces êtres sensibles que l’on massacre sans complexes). En offrant, et offrant encore, ils se font plaisir à eux-mêmes (les gens, pas les cochons), ils suivent une idéation d’un monde qui a besoin d’eux, ce qui flatte leur ego. Cette illusion se termine un jour ou l’autre par un état moral lamentable, où l’on se sent épuisé, incompris, en mal de reconnaissance, face à un monde ingrat. Cette posture de la générosité inconsciente ou compulsive incarne le syndrome du féminin, qui donne, donne, donne, jusqu’à épuisement, sans que les “bouches” voraces autour s’aperçoivent de la situation. Faut-il le préciser, le pendant opposé de ce syndrome féminin — le syndrome masculin — se rencontre dans l’obsession de conquête et de possession qui caractérise l’économie de marché au travers de l’argent rare.

Autrement dit, l’économie du don demande autant de pratiquer l’empathie et le soin — le féminin — que la rigueur et la pratique des limites — le masculin. Il faut apprendre à donner et recevoir en conscience, ce qui nous ramène, une fois encore, à la clarté du contexte.

Quid à grande échelle ?

Jusqu’à présent, nous ne pouvions pas développer l’économie du don à grande échelle car nous ne savions pas comment créer de l’holoptisme à grande échelle. Mais ces dernières années, l’arrivée d’internet, des médias sociaux, des socialwares et communitywares a démontré que des grands collectifs fondés sur l’économie du don pouvaient exister. Quelques exemples : wikipedia, couchsurfing, freecycle, thingiverse, et bien sûr de nombreux MMOGs qui ouvrent la voie vers la ludification. Jouez à Ingress par exemple, et vous comprendrez.

Les technologies post-argent sur lesquelles j’œuvre avec d’autres transcendent en fait la dualité don / marché. Elles permettront à tout collectif, petit ou grand, local ou global, de définir ses propres outils pour organiser, partager, produire sa richesse, en mode marché ou don. Utopique cette biodiversité économique ? Expliquez-moi alors comment fonctionne internet sinon sur une immense biodiversité de technologies permettant d’organiser l’expérience humaine ?

 

Voilà pour les grandes lignes. Dans mon prochain article, je vous parlerai de mon parcours plus personnel. A très vite !

 

schtroump_financier_riche_839x374Schtroumpf financier tout seul

 

 

 

11 Comments

  1. Bonjour Jean-François,
    Heureux d’avoir de tes nouvelles. Dans le cadre du CEEBIOS, je lance prochainement (11 novembre-15 décembre) un test de notre monnaie intégrante territorialisée le CoO à Senlis. Un court-métrage sur ce modèle économique de pollinisation sortira pour la COP21.
    Peut-être pourrions-nous nous parler voire nous rencontrer?
    Tél.: 0614589600
    Amitiés,
    Philippe

  2. Benoist says:

    Bonjour Jean François
    merci pour ton intervention lors de la convention APM de Bruxelles
    c’était juste passionnant
    cela fait écho chez moi à une question : entreprendre sans tout prendre, c’est possible ?
    j’accompagne et cache des entrepreneurs
    au plaisir d’échanger avec toi sur cette question
    Pascal Benoist
    animateur APM lille est des nôtres
    Lille

    • jf says:

      Bonjour Pascal,

      Oui, entreprendre sans tout prendre s’avère non seulement possible, mais nécessaire aujourd’hui. Il faut simplement garder en conscience que cela demande un complet redesign social car l’économie actuelle, ses lois, ses règles, ses architectures sociales se fondent sur l’extraction et l’exploitation des ressources. Cela se trouve jusque dans notre langage, nos codes sociaux, et plein d’architectures invisibles dont nous ne prenons conscience qu’au bout d’un entraînement spécifique et pointu. Une fois cela compris, un champ infini de possibles s’ouvre alors.

      Au plaisir de prochains échanges. J’ai eu une très belle expérience à Bruxelles, avec un accueil de grande qualité.

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