Vision relative

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité…

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Vision relative

Dessin : Selçuk Erdem

Si nous nous parlons vous et moi, nous nous dirons la vérité.

La vérité n’implique pas de rester sérieux. Bien au contraire, il faut une bonne dose d’humour pour l’embrasser, cette vérité. 

Quelle vérité ?

J’entends beaucoup de gens affirmer haut et fort “il n’existe pas de vérité absolue !“. Comme ils me font sourire ! Au moment même où ils disent cela, n’en énoncent-ils pas une, de vérité absolue ? Le mental vient vite se mordre la queue ici.

Je ne vais pas me lancer ici dans un essai sur la vérité, d’autres l’ont fait avant moi depuis des millénaires. Je vais donc juste me contenter de clarifier ma propre démarche. Lorsque je m’engage à dire la vérité, je parle de ce qui jaillit en moi : idées, pensées, émotions, sensations physiques, inspirations, pulsions, désirs… Autant d’expériences qui se révèlent nues et crues, dans leur vérité primordiale, que je contemple et accueille inconditionnellement. Je ne dis pas que ces événements de l’univers intérieur manifestent une quelconque vérité du monde extérieur. Par exemple si je pense à un Centaure, ce dernier n’a pas de caractère “vrai” si on le confronte à nos connaissances sur le monde animal (jusqu’à preuve du contraire), par contre la présence en moi de cette pensée s’avère vraie,  je puis donc la partager si besoin. Si, en vous écoutant parler, se forment des images ou des associations d’idées, je les mettrai à votre disposition si vous le souhaitez, sans prétendre aucunement que ces images ou associations aient un caractère vrai par rapport à notre consensus sur la réalité objective.

Dire vrai consiste donc à la mettre à disposition, cette vérité, si vous souhaitez l’entendre. Avec votre permission bien sûr. Je m’engage à ne rien altérer ni édulcorer, donc à ne pas me soumettre aux codes sociaux, à la morale ou la pudeur. Voilà ce à quoi vous pouvez vous attendre si vous me rencontrez. Et je me sentirai toujours très reconnaissant si vous procédez de même.

Voilà qu’une fois de plus, l’économie du don entre dans la danse. La vérité s’offre nue, elle ne saurait venir parée de conditions et d’intentions. Sans jugement ni censure, la vérité nous accomplit.

 

Intelligence collective, quelle place pour la vérité ?

René Magritte - Memory of a Journey

René Magritte – Memory of a Journey

L’intelligence collective en tant que discipline de recherche se pose la question du rapport à la vérité dans un collectif, voire une société tout entière. Quel rôle joue la vérité ? A quel moment s’avère-t-elle dangereuse au point de mettre en péril les fondations d’un collectif ? Par extension, quel rôle jouent les croyances dans le maintien de la structure des collectifs ?

Ces croyances ont un nom : la doxa. Cette dernière construit la réalité sur des croyances que personne n’ait vraiment vérifiées. Pour bien en comprendre le principe, il suffit d’examiner les doxas anciennes. Exercice facile puisque nous ne vivons plus dedans. Par exemple, d’anciennes doxas placèrent la Terre au centre de l’univers, ou déclarèrent que les hommes à peau noire n’avaient pas d’âme et s’avéraient bons pour l’esclavage, ou encore que nous descendions tous d’Adam et Eve. Aujourd’hui, ne nous leurrons pas : nous vivons dans une doxa extrêmement prégnante. Cela fera l’objet d’autres écrits.

Retenons simplement que les collectifs s’élaborent dans un méli-mélo de doxa et de vérité, et que ce rapport s’avère autant difficile que pertinent à analyser.

Dans les sociétés à intelligence collective pyramidale qui charpentent l’essentiel de l’humanité aujourd’hui, l’humain évolue dans une matrice qui le modèle par l’extérieur. Pourquoi ? Parce que l’intelligence collective pyramidale, qui repose sur les chaînes de commandement, a besoin d’humains prévisibles. Sans prévisibilité de ses membres, quelle chaîne de commandement pourrait fonctionner ? Aussi l’école apprend-elle aux petits humains à séparer ce qui se vit en eux de ce qu’ils doivent faire. Au prix d’années passées assis dans une salle de classe, on apprend peu à peu à désolidariser l’être et le faire. Les humains de l’intelligence collective pyramidale développent d’extraordinaires capacités dans le faire, tout en ne se connaissant pas eux-mêmes. La vérité ayant du mal à éclore du fond de soi, elle a d’autant de mal à se frayer un chemin dans la société. Nous développons depuis la naissance, sans nous en rendre compte, de nombreuses stratégies du mensonge. Stratégies d’évitement, bienséance, codes sociaux, sens du devoir… Le “Comment allez-vous ?“, suivi de la réponse automatique “Bien !“, ritualise parfaitement cette déconnexion entre le monde social extérieur et le monde intérieur.

Dans l’intelligence collective holomidale en pleine éclosion aujourd’hui, l’humain a au contraire tout intérêt à construire son individuation pour bien y évoluer. De plus, l’économie mutualiste invite à une nouvelle pratique sociale de la vérité. Le mutualisme a besoin de transparence radicale pour la diffusion des connaissances et l’open source, pour garantir la visibilité des ressources et des richesses, pour que s’opère la gouvernance collective… L’holoptisme invite à l’essor d’une vérité collective comme condition de fonctionnement. Le rapport à la vérité se transforme : il devient un pré-requis.

La vérité, quintessence de l’art

Magritte - La Clairvoyance

Magritte – La Clairvoyance

Le mensonge relève d’une pratique, la vérité relève d’un art : il faut savoir donner consistance aux intuitions qui nous illuminent, apprendre comment les formaliser dans le monde, sans peur, en se laissant mouvoir par une joie érotique.

Qui dit art, dit techniques. L’éducation m’a enseigné les techniques du mensonge, j’ai décidé d’apprendre les techniques de la vérité. Quelles pratiques pour la faire jaillir en moi ? Comment faire qu’elle dépasse le stade de vagues intuitions, et que, très vite, elle puisse prendre une forme consistante dans mon univers intérieur ? Sous quelle forme vais-je la manifester, cette vérité ? Par le verbe ? La danse ? Le chant ? Les images ? Le geste ? Le silence ? Les émotions ?

Toujours dans le registre des techniques, je ne délivre pas une vérité si je la sens habillée d’une intention, par exemple l’envie que la personne “comprenne” telle ou telle chose, ou qu’elle prenne telle ou telle décision. De même, on ne m’entendra pas dire à quelqu’un “Tu es ceci ou tu es cela“. Je dirai, si on me l’a demandé, que “je ressens ceci ou cela en moi“, offrant ainsi la vérité objectivée de ce qui se passe en mon être subjectif. J’en fais une œuvre à contempler pour qui veut. Une œuvre qui ne s’impose pas.

La vérité ne se déduit pas, elle jaillit. Même si l’on croit l’avoir déduite, nous élan créatif fait jaillir des étincelles d’évidence, illuminant cette nouvelle réalité que l’être appelle. Acte artistique, encore. Ce constat, je le fais même dans une enquête criminelle guidée par la police scientifique, où l’on cherche une vérité déduite au moyen de la preuve objective (empreintes, ADN, etc). Il y a, dans cette recherche obstinée du “fait objectif”, un monde que l’on veut manifester, un monde où l’on définit des coupables et des victimes, avec une histoire humaine qui veut se raconter, au cœur d’un mythe civilisationnel. Les criminels d’une époque deviennent parfois les héros d’une autre, et vice-versa. La doxa ne se cacherait-elle derrière tout cela ? Eh oui, la vérité matérielle et objective énoncée par la preuve scientifique trouve, elle aussi, sa source et sa motivation dans le sujet.

Finalement, peu importe de quelle vérité on parle — exprimer une réalité (consensus sur nos perceptions du monde), opérer une déduction logique ou une induction scientifique — on en revient toujours au sujet créateur d’une réalité qu’il appelle. J’ai souhaité faire de la vérité une pratique artistique, à commencer par l’observation sans concession et le partage de ce qui jaillit au fond de moi. Même si cela semble évident sur le papier (ou l’écran), cela provoque des espaces et des situations tout à fait décalés par rapport aux normes et codes sociaux actuels.

Et vous ? Quel rapport à la vérité avez vous décidé de suivre dans votre vie ? Y a-t-il un moment où vous dites “stop” ? Jusqu’où pensez-vous qu’on puisse aller, individuellement et collectivement ?

 

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