Gilets jaunes, pouvoir et intelligence collective

Au-delà d’une n-ième fronde sociale comme l’Histoire en a souvent connues, les gilets jaunes, par la rapidité de leur assemblage et de leur mouvement, nous révèlent la transition en cours de la société humaine. Nous allons de plus en plus assister dans le monde à des frictions entre l’intelligence collective pyramidale, encore largement majoritaire et dominante, et la toute naissante intelligence collective holomidale, distribuée, coordonnée par les dApps (distributed applications). On ne peut qualifier le mouvement des gilets jaunes d’intelligence collective holomidale, pour autant il suffit qu’ils s’en approprient quelques outils pour déjà faire vaciller un pouvoir pyramidal classique.


Holochain, vers l’intelligence sociale augmentée

Holochain, vers l’intelligence sociale augmentée

Le Wright Flyer (1903)
Le “Wright Flyer” (1903) que l’on conduisait couché et qui décollait d’une rampe de lancement.

 

J‘ai une question pour vous : auriez-vous envie de monter dans cet aéronef ? A moins que vous n’ayez le furieux désir de confier votre vie à un prototype, vous préférerez probablement un appareil maniable et fiable qui intègre les lois subtiles de l’aérodynamique. Vous souhaiterez attendre les innovations qui ont rendu l’aviation possible à l’échelle de l’humanité toute entière.

La blockchain s’apparente exactement aux premiers prototypes des frères Wright. A sa façon, elle a montré qu’on pouvait faire voler un “plus lourd que l’air”. #gratitude. Mais ne nous y trompons pas : la blockchain représente un prototype. Elle n’a jamais eu pour vocation, ni dans sa conception originelle, ni dans ses ambitions, de devenir à elle seule un standard planétaire. Et pourtant, aujourd’hui, tout le monde semble vouloir voler sur le premier aéronef des Frères Wright, pardon, surfer sur la blockchain. Les Etats légifèrent sur la blockchain, les entreprises investissent dans la blockchain, et le monde pense ‘token’ en oubliant que la richesse demande un langage beaucoup plus riche pour pouvoir la décrire et la manipuler.

Bonne chance donc.

Heureusement la R&D avance. Vite même. Je vais ici vous parler d’holochain.

Vers les dApps et les hApps

Holochain représente un framework qui permet de faire tourner des applications distribuées (dApps en anglais, pour distributed applications).

Traditionnellement, les applications (Apps) que nous utilisons au quotidien (réseaux sociaux, Uber, Airbnb, Google Maps, votre email, vos jeux, etc) tournent sur les serveurs de ceux qui les ont créées. Votre appareil (smartphone, tablette ou ordi) se connecte à ces serveurs via un “client”, cette fameuse app sexy que vous téléchargez et installez sur votre machine. Les app(lication)s d’aujourd’hui reposent donc totalement sur un pouvoir central qui décide des règles du jeu, du modèle financier, de l’interface, des évolutions. Je ne développerai pas ici sur leurs dangers et limitations, vous trouverez pléthore d’articles sur le sujet.

Une distributed application ou dApp engage une relation directe de personne à personne, sans intermédiaire. Elle ne se trouve sur aucun serveur central, mais dupliquée à l’identique sur chacune de nos machines (smartphone, ordi…). Une dApp de covoiturage va directement connecter chauffeurs et voyageurs. Une dApp de paiement, permet les transactions directes entre vendeur et acheteur, sans banque entre les deux. Une messagerie distribuée permet à A de parler directement à B, etc.

La blockchain fait ça me direz-vous. Oui et non. Oui, dans son intention initiale, mais la réalité nous offre un paysage beaucoup plus nuancé. La blockchain a besoin de consensus pour fonctionner, tout le monde doit partager la même chaîne de blocs dans un grand livre (global ledger) reproduit à l’identique chez chaque agent. On appelle cela une architecture “data centric”. Ca consomme beaucoup, beaucoup d’énergie et demande beaucoup, beaucoup de bande passante. Cela nécessite du mining pour vérifier chaque transaction et les ajouter à la chaîne de blocs, ce qui a fini par concentrer le pouvoir dans les mains de quelques miners. 80% se trouvent aujourd’hui en Chine, avec quelques très gros acteurs ayant un quasi-monopole sur le marché du mining. Un effet systémique secondaire nommé Effet Pareto que n’avaient certainement pas prévu les aficionados de la blockchain. On se trouve loin de l’idéal distribué

Holochain entre en scène

Holochain permet de coordonner les interactions entre les agents qui utilisent une dApp similaire, et de maintenir l’intégrité de leurs données avec une consommation énergétique et computationnelle marginale. Nul besoin de coûteux consensus global, pas besoin de mining non plus. Par conséquent, pas de concentration de pouvoir à l’horizon, ni de très coûteuses dépenses en énergie. Bienvenu dans l’ère des vraies dApps, ou plutôt des hApps (holochain applications).

Comment peut-on s’entendre sans consensus et sans mining ? Cela vous semble bizarre et utopique ?

Pourtant regardez autour de vous, ou plutôt en vous : votre propre corps. A-t-il besoin d’un “global ledger”, autrement dit d’un grand livre de comptes pour fonctionner ? Chaque cellule a-t-elle besoin d’emmagasiner et d’actualiser chaque microseconde toutes les données et toutes les interactions de toutes les autres cellules ? Bien sûr que non. Dans le cas contraire, vous brûleriez comme un soleil tellement il vous faudrait d’énergie pour produire et administrer toute cette information. (Ca me fait d’ailleurs me demander si le soleil ne vient pas d’une blockchain qui aurait un peu trop réussi…). Rassurez-vous, la nature a imaginé un chemin beaucoup plus économique et efficace pour maintenir l’intégrité des 30.000 milliards de cellules qui vous composent. La nature a inventé avant nous l’approche “agent centric” et sans consensus. Vos 37°C le prouvent.

Agent centric, car comme je vous le disais, holochain se construit à partir des agents : vous, moi, une machine, tout ce qui compose un corps constitué du même ADN ou du même logiciel. On parle d’une approche “agent centric”. La même app se trouve distribuée à l’identique chez chaque agent qui, par conséquent, jouent tous la même règle du jeu. Nos cellules font cela avec le génome, les dApps font cela avec du code logiciel. Dans une approche “agent centric”, on s’intéresse avant tout à la validation des agents entre eux, en pair-à-pair.

Sans consensus, car on n’a pas besoin de distribuer à tous les agents la copie d’un global ledger. Par exemple si nous jouons vous et moi aux échecs, il importe que mon coup s’écrive dans votre chaîne et dans la mienne, pas nécessairement dans les chaînes de tout le monde. Il suffit que nous crypto-signions mutuellement chaque coup que nous jouons. On peut ensuite demander à la dApp de sélectionner au hasard x “notaires” dans la communauté pour signer nos chaînes et vérifier leur intégrité, ce qui prend très peu de bande passante. Puis on distribue tout ça dans une DHT — distributed hash table — pour ne pas perdre les données. Nous avons-là un système qui maintient l’intégrité d’autant de chaînes qu’il y a d’agents.

Les systèmes vivants font cela depuis longtemps, Holochain ouvre la voie vers les applications distribuées, prochaine étape vers l’intelligence sociale augmentée.

Pourquoi utiliser holochain plutôt que la blockchain ?

Je vais ici me contenter de quelques raisons évidentes, même si j’en laisse plein de côté.

La rapidité et le coût marginal

N’espérez jamais faire des dizaines de milliers de transactions ou d’opérations à la seconde avec la blockchain. Même si on espère réduire les coûts et accélérer tout ça avec le sharding et de nouveaux “proof of …”, cela restera toujours structurellement et exponentiellement lent par rapport à un système agent centric.

Nous allons avoir besoin de systèmes dans lesquels des millions d’interactions entre agents s’opèrent chaque seconde. Seul un coût énergétique et infrastructurel marginal peut le permettre. Je pense aux micro-paiements de quelques micro-centimes qui se feront d’agent à agent par milliers chaque seconde sur Holo, un système de partage de puissance informatique disponible en pair-à-pair, tournant sous Holochain.

Je pense aussi à tout ce qui va se jouer dans le domaine de la mobilité qui demande une gestion de flottes de véhicules et de gens en temps réel. Voitures, vélos, trottinettes, camions, et bien sûr personnes, avec autant d’interactions à actualiser chaque micro-seconde : coordonnées GPS, transactions, statuts, réputations, profils, etc.

La Fabrique des Mobilités l’a d’ailleurs bien compris, puisqu’à l’heure où j’écris cet article, elle a organisé à Paris une soirée Holochain et Mobilité le 10 décembre 2018 lors de laquelle j’aurai le plaisir de m’exprimer.

La philosophie et le code

Dans le monde de la blockchain, on exprime la réalité en tokens. Il y a là une sérieuse limitation. Arriveriez-vous à écrire une symphonie avec du morse ? Bonne chance. Alors dites-moi comment exprimer la biodiversité, la joie, la confiance, la beauté, la santé publique, la performance, une expertise, une réputation avec de simples tokens ? Autant de richesses qu’aucune économie tokenisée en Euros ou Bitcoins, peu importe, ne saura exprimer. Nous avons aujourd’hui besoin de fonder une économie holistique et intégrale par un langage plus élaboré que de basiques tokens et coins. Les dApps, et plus encore les hApps, le permettent.

Notre espèce va inventer un nouveau langage. Attendez-vous à ce que dans les années et décennies qui viennent, nous vivions une évolution aussi marquante que l’arrivée du langage ou l’écriture.

La transition de l’Homo sapiens vers l’Holo sapiens a commencé. L’Holo sapiens, local et global, vivant dans une économie intégrative de son environnement, holistique et hologramme de son espèce.

 


Pour aller plus loin

Notes :

(1) GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft


L’argent, une technologie devenue toxique

12 minutes d’une vidéo prise à la volée dans laquelle je vous dis pourquoi je considère l’argent comme une technologie non seulement obsolète, mais qui s’avère aujourd’hui toxique et parfaitement à l’opposé de la société que nous voulons construire aujourd’hui. Je vous parlerai en particulier de l’effet Pareto, du lien avec l’intelligence collective pyramidale, du consumérisme comme dommage collatéral.

 

 


Trois raisons pour lesquelles je ne crois pas à la COP 21

Voici une petite vidéo faite à la volée la veille d’un départ en voyage, le 1er décembre 2015. Veuillez m’excuser pour sa mauvaise qualité. J’ai jugé plus important de partager quelques points de vue au fil de l’actualité que d’attendre les conditions pour un bon tournage et montage.

En résumé :

    1. L’intelligence collective pyramidale s’avère totalement incapable de gérer la complexité du monde d’aujourd’hui. Pire, elle l’a créée, donc seul un système social plus vaste, plus embrassant, plus conscient et plus intelligent peut prendre le relai. Cela participe de l’évolution du vivant.
    2. Nous évoluons dans un monde à conscience encore majoritairement socio-centrée. L’intelligence collective pyramidale se construit sur ce type de conscience. En même temps, nous voyons un mouvement global s’opérer vers une conscience mondo-centrée, qui ne peut reposer sur l’intelligence collective pyramidale, et qui, de fait, donne naissance à la forme suivante : l’intelligence collective holomidale. En attendant, nos chefs d’Etat et dirigeants vivent par la conscience socio-centrée et ne peuvent en conséquence incarner l’avenir, même s’ils le voulaient.
    3. L’argent s’avère une technologie ad hoc pour l’intelligence collective pyramidale. Ca a servi ces derniers milliers d’années. Mais pour une économie systémique, durable, intégrale, à la fois locale et globale, fondée sur les systèmes ouverts, l’open source, l’open innovation, l’argent devient toxique et tout à fait inadéquat. On ne pourra jamais résoudre les enjeux de la COP 21 avec la technologie argent. Il nous faut donc passer aux technologies post-argent.

Non aux gaz à effet de s...

 


L’économie du don

 

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En septembre 2011, j’ai fait le grand saut : vivre dans l’économie du don. A 100%. Quelques années ont passé, avec beaucoup d’aventures sur des mers tantôt calmes tantôt venteuses, et surtout une belle expérience acquise que j’ai plaisir à partager dans la série d’articles qui va suivre. J’espère que cela répondra aussi, en partie du moins, aux nombreux courriers que je reçois. Beaucoup de personnes s’interrogent, certaines aimeraient vivre cette expérience de manière partielle ou complète, ce qui demande beaucoup de technicité. L’économie du don ne s’improvise pas.

Justement, ce premier article se veut tout d’abord “technique”. Il pose les bases et les concepts clés de l’économie du don. Par la suite, je pourrai vous parler de mon vécu plus personnel, de mes échecs et de mes réussites, des choses apprises et des questions que cela soulève aujourd’hui.

Mais commençons par le commencement…

Qu’appelle-t-on l’économie du don ?

L’économie du don implique qu’une personne A offre une richesse à une personne B, sans que cette personne B ait à donner une contrepartie ou se sente en dette vis-à-vis de A.

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Naïfs les Schtroumpfs ? Pas tant que ça. Lisez “Le Schtroumpf financier”, remarquable !

On dit souvent qu’on donne sans attente et sans compter… Rien de plus faux. Le don implique certes qu’il n’y ait pas de contrepartie demandée (contrairement à l’économie de marché) ni de dette, cependant il y a toujours un contexte dans lequel un don s’effectue. Une fête, un anniversaire, l’envie d’aider, un geste d’amour, une transmission entre générations, la vie sociale dans un village, un acte médical… autant de contextes qui déterminent la nature du don, sa qualité comme sa quantité. On ne donne donc pas n’importe quoi à n’importe qui et n’importe quand. Si je vis dans un village, je peux décider d’aider mon voisin à réparer son toit, vais-je pour autant lui offrir ma maison ? J’offre un livre à mon ami pour son anniversaire, mais vais-je lui offrir 1 million d’euros pour peu que je les aie ? Pour mon enfant, par contre, j’offre ma vie et mon temps sans compter. A l’hôpital, je donne mon sang, sur couchsurfing j’offre le gîte au voyageur. Il existe des circonstances où l’on peut sacrifier sa vie pour d’autres, par amour, par idéologie, par acte de guerre ou de paix, par acte de foi. Si je meurs, je peux aussi offrir mes organes. On peut également donner son temps pour une cause… Chaque exemple que je viens de citer montre l’importance du contexte quant à la nature du don. Il ne faut jamais ignorer le contexte.

L’économie de marché

schtroumpf_financier_vente_pain_800x388L’économie de marché implique ce qu’on appelle la condition de contrepartie. A donne une richesse à B à condition que B retourne une richesse équivalente, sinon la transaction ne se fait pas. Notons que l’économie de marché inclut aussi le troc. Les deux protagonistes doivent tomber d’accord sur l’équivalence des richesses qu’ils s’échangent, ce qui peut donner lieu à de la négociation ou du marchandage. Le prix final, ou la nature de l’accord final en cas de troc, se détermine par l’équilibre des tensions.

L’économie de marché peut se dérouler avec ou sans monnaie. Si elle se déroule avec une monnaie, cette dernière peut exister sous forme d’argent (le type de monnaie que nous connaissons fondé sur la dette, et dans lequel nous avons grandi), ou avec d’autres formes monétaires qui restent à inventer (voir “Vers la société post-argent“). Si l’on utilise l’argent, alors il s’agit de ce qu’on appelle une monnaie rare. La rareté va alors attiser la compétition, la thésaurisation, la concentration des richesses et des pouvoirs. L’argent constitue une technologie appropriée pour une société humaine à intelligence collective pyramidale qui, justement, s’élabore sur une économie de marché, la compétition et la rareté. J’anticipe que le passage à l’intelligence collective holomidale s’opérera avec la naissance de technologies post-argent qui favoriseront le partage et la coopération, sans pour autant ôter les bénéfices que la compétition peut apporter lorsqu’elle s’avère fertile.

La langue de l’économie du don

Jargon financier (anglais)Nous grandissons, nous vivons, nous mangeons, nous dormons et rêvons dans le paradigme de l’économie de marché. Ce dernier constitue notre paysage quotidien que nous décrivons au moyen de centaines de mots, termes et concepts : achat, vente, remise, marge, chiffre d’affaires, impôts, travail, salaire, charges, bénéfices, pertes, intérêt, crédit, propriété, actions, parts, dette, emprunt, taux, parité, bons, monnaie, argent, billets, cartes de crédit, payant, gratuit, ROI, levier, loyer, thésaurisation, investissement, amortissement, EBITDA, OPA, Bourse, valeurs, obligations, OPCVM, liquidités, spéculation, produits dérivés, broker, trading, coûts de latence, data snooping, et tant d’autres…

De combien de mots disposons-nous pour qualifier l’économie du don ?

De moins d’une dizaine, imprécis et flous pour la plupart. Ils ont même une connotation de gentils Bisounours (ou Schtroumpfs) idéalistes. Les articles qu’on trouve ci et là sur le sujet, y compris dans wikipedia, trahissent bien ce flou et le manque d’expérience théorique et pratique des auteurs. Imprécis et vagues, ils empruntent leurs mots à l’économie de marché. Par exemple on parle d’échange alors qu’il s’agit de don, et l’on confond sans complexe don et gratuité. Les “experts” sur le sujet vont même jusqu’à évoquer la notion de don et contre-don, tellement l’esprit ne peut s’échapper du marché et de la dette.

Cette confusion atteint son paroxysme dans le mot “richesse” ou “riche”. Si je désigne une personne comme riche, tout le monde pensera à son compte en banque. Qui pensera à la richesse la plus essentielle, celle du bonheur, celle de la réalisation de soi, celle de la qualité de ses relations ? Dans la plupart des cultures modernes, on mélange riche et argent. Les conséquences de cette confusion ontologique me paraissent profondément destructrices sur les plans social et psychique.

Pour vous donner une image quant à notre manque de vocabulaire, nous nous comportons face à l’économie du don comme des fabricants d’automobiles tentant de décrire un avion. Même s’il y a des intersections, le vocabulaire et les concepts de la mécanique automobile ne permettront jamais de décrire un avion, encore moins de le faire voler. Il faut développer une nouvelle science, celle de l’aéronautique, avec ses noms, ses lois, ses formules, ses définitions. De la même façon, jamais le langage de l’économie de marché ne permettra de décrire et de faire marcher l’économie du don. Il nous faut une “science” de l’économie du don et, de manière plus large, une science économique qui transcende celle de l’argent et de la dette qui prédomine aujourd’hui.

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Pourtant l’économie du don offre un éventail de possibilités bien supérieur à celui de l’économie de marché, un peu comme l’aviation par rapport à l’automobile où l’on passe à la 3D par rapport à la 2D. L’économie du don permet de construire plus de richesses, elle porte une multidimensionnalité qu’on ne trouve pas ailleurs, elle offre un modèle sociétal plus holistique et plus intégratif de l’individu dans le collectif et du collectif dans l’individu. Mais tant que nous n’aurons pas de langage pour la décrire et la faire fonctionner autrement qu’en petits comités, l’économie du don n’aura aucune chance d’exister à grande échelle.

Il y a donc tout à inventer pour décrire ce paradigme, ses mécanismes, son ingénierie sociale, son infrastructure technique. Une des tâches premières de mon aventure consiste donc à poser des mots, des définitions et des concepts précis pour décrire cette autre réalité.

Quelques termes pour commencer…

Le mini glossaire ci-dessous vous donnera des définitions telles que je les utilise dans le contexte de l’intelligence collective, discipline qui inclut, bien sûr, la question des monnaies et des technologies de la richesse.

Economie La gestion et régulation de la richesse. Cette définition va bien au-delà, et de manière plus universelle, que la “production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services”, comme l’indique wikipedia. Le Larousse, lui, emploie le terme de “richesses” plutôt que de “services”, mais reste également cantonné dans les notions de “production, distribution, échange et consommation”, ce qui implicitement nous enferme dans les richesses uniquement matérielles. Dans la définition que je donne à l’économie, on parle de richesses au sens le plus large possible, ce qui inclut des richesses non matérielles. Pour distinguer ce terme de son sens ancien, je parle également de richesse intégrale.
Economie du don Economie fonctionnant sur l’acte d’offrir et d’accueillir sans condition de contrepartie ou de dette.
Economie de marché Economie fonctionnant sur la condition de contrepartie et de la dette, celle de donner une richesse équivalente à ce que l’on reçoit, sans quoi l’échange n’a pas lieu.
Don “Don” ne veut pas dire “échange”. Si, en donnant quelque chose, vous attendez quelque chose en retour (un autre “cadeau”, de la considération, de l’amour, de la réputation…), alors vous opérez dans une dynamique différente de celle du don. De même, si lorsqu’on vous offre quelque chose, vous vous sentez en dette, alors vous continuez d’opérer dans une forme d’échange. Don veut dire donner ou recevoir sans contrepartie.­ Pensez contexte. Quel contexte fait que vous offrez ou recevez ? Clarifiez cela avec vos pairs et avec vous-même.
Gratitude La gratitude et la reconnaissance constituent la clé de voûte de l’économie du don. J’aime ce terme anglais (et nouveau) de giftism, difficile à traduire en français. Vous pouvez recevoir un cadeau et avoir envie de manifester votre gratitude, qu’il s’agisse de dire “merci” ou d’offrir un autre cadeau. J’insiste : il ne s’agit absolument pas d’un échange.
Holoptisme Venant des racines grecques holos (tout) et optikè (voir), l’holoptisme implique “voir le tout”. Imaginez-vous en train de jouer un sport d’équipe. Vous avez constamment accès au “tout”, à savoir ce qui ce passe au niveau holistique sur le terrain. Vous voyez votre équipe en tant qu’entité vivante, ainsi que celle adverse. D’ailleurs, ce qui fait un bon joueur vient autant de sa capacité technique à jouer le ballon que de sa qualité “d’holopticien”, celle de comprendre et de voir ce tout. Cela demande un certain entraînement. Maintenant imaginez-vous vivre dans un petit village. Vous savez ce que vous pouvez offrir et recevoir, car vous avez sans cesse accès à ce tout. Vous sentez l’équilibre des choses, ce que vous pouvez donner et ne pas donner. Vous sentez si une action va non seulement aider une personne, mais aussi contribuer à la richesse générale, richesse dont vous allez bénéficier. L’holoptisme offre cette extraordinaire propriété qui relie l’individu au tout, et le tout à l’individu, permettant un dialogue et des ajustements permanents. Il rend possible l’économie du don (tel qu’expliqué plus bas). Voir définition plus avancée en anglais.
Gratuit / payant Ces mots n’appartiennent pas au langage de l’économie du don. Ils appartiennent à l’économie de marché pour distinguer ce que l’on paie de ce qui se transmet “sans payer” (souvent pour acheter autre chose derrière). Mais j’insiste — et je sais que ça prend beaucoup de temps à intégrer — don ne veut pas dire gratuit. Don veut dire… don. Le don engage des efforts, des manifestations de tout un tas de richesses immatérielles pour qu’il puisse s’opérer. On ne donne pas sans ce fameux contexte dont je vous parlais plus haut. Par exemple, lorsqu’une entreprise me demande de l’aider, je pose des conditions très strictes pour le contexte (j’en parlerai plus en détail). Pour autant je ne leur demande pas de me payer ou me donner quelque chose en échange.
Richesse Tout ce qui nous rapproche du Beau, du Bon, du Vrai. Voir conférences sur le sujet (en anglais).
Richesse intégrale La richesse intégrale inclut toutes les formes de richesse : mobile, mesurable, ordonable et énonçable. Voir conférences sur le sujet (en anglais).

L’holoptisme comme condition de l’économie du don

Il faut en effet que l’individu ait une perception claire de la communauté dans laquelle il évolue pour bien ressentir ce qu’il peut donner et recevoir.

L’économie du don se pratique de manière naturelle en contexte d’intelligence collective originelle (village, équipe de sport, groupe de jazz, famille…), celle du petit groupe où tout le monde se voit et se perçoit. Lorsque je donne ou je reçois, je sais l’impact que cela a pour moi comme pour le collectif auquel j’appartiens, ce que permet l’holoptisme. L’holoptisme existe comme propriété naturelle à petite échelle ; la nature nous a en effet dotés d’un système d’information biologique — nos sens et notre cerveau actuels — qui nous permet de voir le collectif dans lequel nous évoluons. Plutôt qu’une vision primaire comme celle d’un objet physique, il s’agit d’une représentation, d’une construction complexe qui s’élabore dans notre espace cognitif. La plupart des mammifères, ainsi que certains oiseaux migrateurs, possèdent cette faculté. Ce qui fait d’ailleurs un bon joueur dans une équipe de sport tient autant à sa capacité de bien jouer le ballon qu’à celle de se représenter le tout dans son esprit. Cela lui permet ainsi de construire des actions symbiotiques avec l’équipe, actions que l’on peut voir comme des formes de dons offerts et reçus (on ne se “facture” pas les km courus ou les efforts investis).

Il n’existe donc pas d’économie du don sans holoptisme.

De l’holoptisme au panoptisme, vers l’économie de marché

Peinture murale de la tombe de Djehutihotep
Peinture murale de la tombe de Djehutihotep

Quand on devient trop nombreux et en distance les uns par rapport aux autres, on perd l’holoptisme, on passe au panoptisme, qui se traduit par des mécanismes centralisés et pyramidaux de contrôle et de régulation. Imaginez la société comme une montagne. Ceux d’en-haut voient tout mais sans le détail, ceux d’en-bas voient le détail mais sans la vision d’ensemble, avec tous les intermédiaires entre les deux. La société panoptique, qui caractérise l’intelligence collective pyramidale, se construit avec des presbytes et des myopes. Cette cécité relative nous fait donc perdre l’holoptisme, par conséquence, notre capacité naturelle à vivre dans le don.

L’économie de marché s’inscrit dans cette évolution, à l’arrivée de l’intelligence collective pyramidale. Son avènement a permis à de grands collectifs de s’organiser, à des civilisations entières de naître, avec leurs castes, leurs classes sociales, leurs pouvoirs centralisés, leurs chaines de commandement. La monnaie a rendu possible la circulation de richesses à grande échelle, où l’équilibre économique se maintient par le marché, la condition de contrepartie lors de chaque échange.

L’économie de marché s’étend bien au-delà de notre perception sensorielle immédiate ; le village devient ville, pays, continent, planète. Macro, conceptuelle, abstraite, immense, transcendante, trop vaste pour l’esprit individuel, maintes théories ont tenté de démontrer que l’économie de marché jouissait de son propre équilibre. On lui prête la fameuse “main invisible” qui régule et arrange tout. On a là toutes les caractéristiques d’un égrégore, sinon d’une religion. Mais plus pragmatiquement, derrière la main invisible, on trouve surtout des pouvoirs concentrés dans les mains de quelques uns, à des échelles dont très peu de gens ont idée. Qui réalise aujourd’hui le niveau de concentration des richesses et du pouvoir ? Cela dépasse l’imagination. L’économie de marché fondée sur l’argent rare constitue l’ADN de l’intelligence collective pyramidale. Sans cette dynamique, cette dernière ne saurait exister. Nos Etats, nos constitutions actuelles, les Droits de l’Homme, se fondent sur ces notions culturelles de propriété, du travail, du marché, signatures de l’intelligence collective pyramidale. Tout un paradigme qui se revendique, à tort me semble-t-il, du “droit naturel”.

Si elle a incontestablement représenté une étape nécessaire dans l’évolution de l’Homme, l’économie de marché fondée sur l’argent rare montre aujourd’hui non seulement ses limites, mais ses aspects toxiques et destructeurs pour la vie et la planète. Toutes les richesses ne se vendent pas et ne s’achètent pas, loin s’en faut, et l’on ne saurait réduire le mot “richesse” aux seules commodités matérielles. Ajoutons que les flux de la vie sur terre — ressources, énergie — ne peuvent simplement se contenter de suivre les routes du marché et de l’argent qui convergent toutes vers les mégapoles et les grands centres économiques. La vie a besoin de suivre ses propres flux, plus complexes et holistiques. L’Humain n’a donc d’autre alternative que de passer à l’étape suivante — probablement l’espèce suivante — qui construira sa réalité sur une nouvelle langue constitutive d’une nouvelle réalité, la langue des flux et de la richesse intégrale. Ce à quoi j’œuvre, avec passion et patience. Mais j’ai conscience de sur-simplifier ici, alors que cela demanderait de longues explications, étape par étape.

Et quelques rectifications…

A la marge, l’économie du don ?

Cela paraîtra étrange à certains, mais l’économie du don constitue la première forme d’économie que nous apprenons, la plus ancienne et la plus naturelle. Elle commence par la famille où, que je sache, on ne se facture pas ce que l’on donne et ce que l’on reçoit. Elle se prolonge ensuite dans la communauté étendue, le village, l’école, l’équipe de sport, les amis… L’économie du don constitue la forme sociale la plus ancienne que nous connaissons, celle dans laquelle nos structures cognitives et relationnelles opèrent le mieux. Nous allons voir pourquoi.

La majorité des gens pensent que l’économie du don vit à la marge de l’économie de marché. Pire : ils croient que le don peut exister grâce au dynamisme du marché. Faisons de la croissance, gagnons beaucoup d’argent, on pourra ainsi en offrir au travers d’actions caritatives… De même, la solidarité sociale (impôts, sécurité sociale…) ne se fonde-t-elle pas sur l’économie de marché ?

Il y a une terrifiante erreur derrière ces croyances. On peut la pardonner du fait que tout le monde vit dans la petite bulle du marché où chacun voit midi à la porte de sa boutique. La pardonner, sans pour autant l’accepter.

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“Que pensez-vous d’un compromis ? Nous gardons la terre, le droit aux gisements, aux ressources naturelles, au bois, et nous vous reconnaissons comme leurs propriétaires traditionnels.”

En fait, l’économie de marché vit grâce à l’économie du don. L’économie de marché existe parce que les arbres offrent leurs fruits, parce que la terre offre ses ressources et que les hommes se les approprient, parce que un jour, des hommes ont débarqué dans des lieux nouveaux et les ont déclarés leur propriété, parce que des hommes et des organisations se déclarent également propriétaires de ce qu’ils découvrent (recherche, données, processus, etc). L’économie de marché représente une toute petite portion de l’économie en général, pour peu que l’on définisse l’économie comme la gestion et la régulation de la richesse (et non la gestion de la rareté). On peut examiner cela sous tous les angles, il y a toujours un vol originel qui, un jour, a rendu possible le marché. On s’approprie, puis on vend.

Je n’ai pas de jugement sur ce “vol originel” ou cette “appropriation”. Je crois simplement qu’il faut en comprendre honnêtement l’existence et la dynamique comme une phase de l’histoire et de l’évolution. Une conscience plus évoluée y voit des archaïsmes qu’il faut quitter aujourd’hui.

 

Sans argent, l’économie du don ?

Ca, je l’entends tout le temps : “vous vivez dans l’économie du don, ça veut dire que vous n’utilisez pas d’argent ?“. Faux, cela n’a rien à voir. L’argent représente une richesse comme les autres que l’on peut offrir et recevoir comme don. Aussi l’argent que j’utilise aujourd’hui vient-il exclusivement de dons, je ne le gagne pas, au sens de le conquérir par une vente ou une négociation. Il vient par gratitude, et cela enchante mon cœur.

Gratuite, l’économie du don ?

Faux aussi, tel que précisé dans les définitions plus haut. Gratuit et payant appartiennent au paradigme de l’économie de marché. Lorsque la vente et l’achat disparaissent, la dualité gratuit-payant disparaît aussi.

Pourtant, j’entends les gens qui s’essaient à l’économie du don dire qu’ils font les choses “gratuitement”. Ils se font mal et ils font mal aux richesses qu’ils offrent en les dévaluant. Donner implique de savoir clarifier le contexte, celui dont je parlais plus haut. Si vous donnez ou recevez, faites-le dans un contexte toujours clair pour vous comme pour autrui. Si vous voulez opérer dans l’économie du don, débarrassez-vous impérativement des mots “gratuit” et “payant”.

Confiture pour les …?

Père Noël chevauchant un cochonPour reprendre l’expression consacrée, j’ai vu trop de gens s’épuiser en donnant de la confiture aux cochons (et Dieu sait que j’adore les cochons, ces êtres sensibles que l’on massacre sans complexes). En offrant, et offrant encore, ils se font plaisir à eux-mêmes (les gens, pas les cochons), ils suivent une idéation d’un monde qui a besoin d’eux, ce qui flatte leur ego. Cette illusion se termine un jour ou l’autre par un état moral lamentable, où l’on se sent épuisé, incompris, en mal de reconnaissance, face à un monde ingrat. Cette posture de la générosité inconsciente ou compulsive incarne le syndrome du féminin, qui donne, donne, donne, jusqu’à épuisement, sans que les “bouches” voraces autour s’aperçoivent de la situation. Faut-il le préciser, le pendant opposé de ce syndrome féminin — le syndrome masculin — se rencontre dans l’obsession de conquête et de possession qui caractérise l’économie de marché au travers de l’argent rare.

Autrement dit, l’économie du don demande autant de pratiquer l’empathie et le soin — le féminin — que la rigueur et la pratique des limites — le masculin. Il faut apprendre à donner et recevoir en conscience, ce qui nous ramène, une fois encore, à la clarté du contexte.

Quid à grande échelle ?

Jusqu’à présent, nous ne pouvions pas développer l’économie du don à grande échelle car nous ne savions pas comment créer de l’holoptisme à grande échelle. Mais ces dernières années, l’arrivée d’internet, des médias sociaux, des socialwares et communitywares a démontré que des grands collectifs fondés sur l’économie du don pouvaient exister. Quelques exemples : wikipedia, couchsurfing, freecycle, thingiverse, et bien sûr de nombreux MMOGs qui ouvrent la voie vers la ludification. Jouez à Ingress par exemple, et vous comprendrez.

Les technologies post-argent sur lesquelles j’œuvre avec d’autres transcendent en fait la dualité don / marché. Elles permettront à tout collectif, petit ou grand, local ou global, de définir ses propres outils pour organiser, partager, produire sa richesse, en mode marché ou don. Utopique cette biodiversité économique ? Expliquez-moi alors comment fonctionne internet sinon sur une immense biodiversité de technologies permettant d’organiser l’expérience humaine ?

 

Voilà pour les grandes lignes. Dans mon prochain article, je vous parlerai de mon parcours plus personnel. A très vite !

 

schtroump_financier_riche_839x374Schtroumpf financier tout seul

 

 

 


A un souffle de distance ?

“Je” de miroirs

Climate change breakthrough technology

On parle sans cesse de l’évolution de l’humanité sur le plan technique, pétri d’une vision matérialiste de la réalité. Voilà une des signatures de l’intelligence collective pyramidale qui ne sait voir et comprendre le monde que par le dualisme du mental.

Si la plupart des analyses prospectives s’avèrent pertinentes, elles n’en laissent pas moins de côté l’évolution intérieure de l’être qui ne peut manquer de se produire conjointement avec l’évolution extérieure du monde. L’Homme a-t-il inventé le feu qui a changé l’Homme, ou l’Homme a-t-il inventé l’Homme qui a inventé le feu ? Même question pour l’écriture, l’imprimerie, l’aviation, l’informatique ou Internet. On ne saurait séparer l’évolution subjective intérieure de l’évolution objective extérieure. Quant à savoir de quel côté ça commence, on entre dans une question de poule et d’œuf. L’être subjectif initiateur et l’être objectif créateur s’inventent mutuellement dans un jeu de miroirs infinis.

Architectures invisibles: l’ADN social

Il n’en demeure pas moins que l’intelligence collective pyramidale met aujourd’hui des sommes colossales dans l’évolution technique et tout ce qui peut se matérialiser dans un produit ou service à vendre. Soit.

Social DNA barcodingCe faisant, elle passe à côté de l’évolution intérieure de l’être. Pourtant cette évolution ne nécessite pas nécessairement des années de développement personnel. Il suffit parfois de changer quelques codes dans les architectures invisibles qui nous structurent individuellement par le jeu du collectif. Les architectures invisibles touchent à tout ce qui détermine nos comportements, notre façon de voir le monde, de penser, de décider. L’ontologie (la façon dont le langage construit notre réalité), l’argent, la doxa (les croyances non-fondées constitutives de nos sociétés), notre construction sociale du temps, l’alimentation, les codes sociaux constituent autant d’architectures invisibles au cœur desquelles nous nageons, tels des poissons tournant dans leur aquarium. Changez une règle dans l’une de ces structures, et la conscience individuelle et collective régresse ou évolue, suivant les cas. Cela fonctionne exactement comme le fait de changer un gène dans un corps physique.

Cette génétique sociale constitue une de mes plus importantes découvertes en intelligence collective, thème sur lequel je n’aurai de cesse d’écrire, de publier et de communiquer.

Dans l’entreprise

Dans cette conférence donnée devant 2800 chefs d’entreprises (Pleinière d’ouverture APM – Marseille octobre 2013), j’essaie d’éclairer cette notion d’évolution par le levier des architectures invisibles, à travers un exemple : la respiration. Thème que j’ai également aborté dans l’article A pelles d’air. Que se passerait-il si, au lieu de s’interrompre et de ne laisser aucun espace au silence dans nos conversations, nous décidions d’effectuer systématiquement une longue respiration avant de parler ? Comme vous le voyez, on ne touche ici qu’à un seul code social (gène). Pourtant, de là, tout, absolument tout, peut changer.

Quel impact a eu cette conférence ? Toujours difficile à dire. Mon message a probablement touché quelques personnes en profondeur. Pour le reste, il a reçu un bel accueil, ce qui ne dit rien sur la phase “infusion”. Certes j’aurais pu partager un message un peu plus édulcoré, un peu moins évolutionnaire. Là se présente un choix que je fais toujours : même lorsque je m’adresse à de larges auditoires, je ne souhaite pas pour autant atténuer mon propos, histoire de passer les filtres de la pensée conventionnelle et de le voir accueilli par tous. Disons qu’il y a une partie entendable par tous. Pour la partie plus profonde, plus essentielle, seules les personnes déjà animées d’une volonté de dépasser la doxa, les habitudes, le voile de surface, se trouvent en posture d’accueil et de contemplation investie du contenu. On parle ici, je pense, de moins de 1%.

En mots écrits…

Voici, ci-dessous, le transcript le la conférence.

Caveman writing

Voix off du présentateur : « A la tête du Collective Intelligence Research Institute, Jean-François Noubel le perçoit, c’est encore un signal faible,annonciateur de transformations plus fondamentales, et toutes commencent par un vrai travail sur soi. »

J’ai 12 minutes… 12 minutes pour partager ma passion pour l’évolution, pour l’évolution de la vie, pour l’évolution de la conscience, et ça au travers d’une nouvelle discipline, une nouvelle discipline de recherche qui s’appelle l’intelligence collective. L’intelligence collective qui essaie de comprendre pourquoi, comment, lorsqu’on met un certain nombre d’êtres ensemble, des êtres humains, des plantes, des animaux, des écosystèmes… eh bien quelque chose se passe, plus ou moins bien, mais parfois, un tout émerge, comme un corps, et là quelque chose de magique se passe. A la fois pour les participants, bien entendu, mais également magique parce que un tout émerge, congruent, avec une conscience, capable d’évoluer, d’avancer, et là je parle autant pour une entreprise qui marche bien, que ce groupe-là qu’on vient de voir chanter, ou d’une grande entreprise.

Alors j’ai 12 minutes pour vous parler de cette passion mais, à deux niveaux, parce qu’il y a l’aspect technologique, tout ce qu’on peut voir, l’aspect objectif extérieur, et puis il y a l’aspect beaucoup plus difficile, beaucoup plus invisible, à savoir ce qui va changer au fond de nous. Et déjà pour commencer à nous donner une idée de ce qui va changer au fond de nous, je propose qu’on fasse une petite chose ensemble. Je vais vous la montrer…

[longue et lente respiration]

Une longue respiration. On essaie tous ensemble ? On est prêts ? On y va !

[longue respiration collective]
Encore une fois…
[longue respiration collective]

Alors quel lien ? Quel lien avec cette évolution de notre espèce ?

Eh bien je vais revenir justement à l’intelligence collective, et à un voyage dans le temps. On va parler de ces différentes formes d’intelligence collective au cours de l’évolution, et je vais commencer par celle-là, à savoir un ban de poissons, et j’aurais pu aussi bien vous montrer une fourmilière, ou bien un nuage d’oiseaux, ou bien un de ces grands troupeaux de buffles ou de bisons.

Cette forme d’intelligence collective, certainement la première apparue sur Terre, on va l’appeler l’intelligence collective en essaim. Elle a pour caractéristique déjà, vous le voyez, les grands nombres. Mais également au niveau de l’individu, l’individu dans cette configuration-là, il n’a pas une très grande marge de manœuvre. Le poisson, il suit le ban de poissons. Quand on se trouve dans un troupeau, même chose.

Alors, question : est-ce que, au niveau de l’humanité, on la connaît ? Est-ce qu’elle existe chez nous cette forme d’intelligence collective ?

Eh bien, pas fondamentalement mais… parfois. Dans une manifestation, là ici on a une extraordinaire photo du marathon de New York. Mais on la connaît aussi, vous l’avez peut-être connue pas plus tard que ce matin, on la connaît souvent tous les jours, comme ça. Eh oui, quand on se trouve dans sa voiture, on n’a pas une marge de manœuvre extraordinaire, et pourtant, au niveau collectif, il se passe quand même quelque chose d’incroyable : une ville se remplit, et se vide chaque jour ! Imaginez si une équipe devait planifier ça ? Même chose pour la fourmilière.

Donc cette forme d’intelligence collective, extraordinaire dans ses capacités en tant que tout, mais elle a aussi ses limites. Parfois, ça peut se bloquer complètement, des troupeaux peuvent tomber dans des abîmes, etc, etc.

L’humain, lui, il vient d’autre part. Il vient d’ici… L’intelligence collective originelle. On l’appelle comme ça, justement, à savoir le petit nombre. Ca fonctionne un petit peu à l’inverse de l’intelligence collective en essaim puisque là nous avons un petit nombre d’individus, mais chaque individu se trouve extrêmement individué. Et chez l’humain, on le retrouve dans ces configurations-là, celle qu’on vient juste de voir sur scène, formidable !

Là ici on a un groupe de jazz. J’adore cette photo parce que elle nous montre à quel point chaque musicien vit son individuation, il connaît sa technique, son instrument, et puis se rencontre totalement et pleinement avec les autres. Et à deux niveaux : horizontalement, il sent bien ce que chaque autre musicien fait, mais en plus verticalement, il a une connaissance du tout, il ressent ce tout, il peut s’actualiser grâce à ça.

Ca porte un nom d’ailleurs : l’holoptisme. Je ne vais pas m’étendre dessus, mais ça porte un nom.

La grande force de cette structure, en intelligence collective, on la connaît tous. Eh bien, extrêmement agile, apprenante, elle s’adapte tout le temps, elle se reconfigure, il suffit de voir une équipe de sport qui s’adapte à l’inconnu sans arrêt.

Mais elle a aussi des limites, elle a deux limites : le nombre, et la distance. Il faut que, évidemment, les joueurs se trouvent dans un espace sensoriel où ils puissent se connecter les uns les autres, et voir ce que chacun fait. Alors pour l’humanité, qui a connu ça pendant très longtemps, avec les villages, les tribus, eh bien il y a eu une crise, une crise systémique majeure, mondiale, à l’époque.

Eh oui, lorsque l’agriculture est née, puis que les villes ont commencé à émerger, la spécialisation du travail, il y a eu une explosion de complexité, et il a fallu une sorte de saut quantique. Et là, l’humanité a inventé une technologie absolument incroyable : l’écriture, qui a permis de sortir de la proximité orale, de la tradition orale, pour passer dans les grandes civilisations. Civilisations égyptienne, mésopotamienne, chinoise, maya, etc.

A chaque fois on retrouve cette même structure déjà constituée en castes. On a un Dieu vivant en haut, et puis en-dessous on va trouver la haute prêtrise, la noblesse… En-dessous les artisans, les marchands, et puis en-dessous on va trouver les gens de la terre, les éleveurs, etc. Et puis tout en bas, une masse, taillable et corvéable à merci, les esclaves, le servage, les Intouchables, etc.

Et puis évidemment ça a évolué. De nos jours, on représenterait plus ça comme ça : une grande entreprise elle fonctionne avec un comité de direction. On voit des petits groupes d’intelligence collective originelle. Et puis ça s’organise toujours en pyramide, avec des départements, des services, etc. Et qui ne connaît pas dans les grandes entreprises évidemment, ces fonctionnements en silos ?

Alors, la grande force, puisque je parle des forces et des faiblesses, de l’intelligence collective pyramidale, celle-là, sa grande force, évidemment, elle a réussi à mettre ensemble des milliers ou des millions de personnes.

Sa grande force, on la voit aussi, justement, si je devais prendre l’image de la musique, on va trouver l’orchestre symphonique. Avant-hier, lorsque je faisais mes diapos, j’avais mon fils avec moi, il m’a dit : “Tiens papa, je vais te représenter ce que tu n’arrives pas à trouver sur Internet”. Je voulais voir un chef d’orchestre de derrière, et il m’a fait ça, donc merci à lui, merci à Estéban. Il a très bien compris le concept.

Les forces et les faiblesses de cette intelligence collective pyramidale, on se heurte aujourd’hui de plein fouet à ça, et je crois que cette image résume bien, celle du Titanic ou d’un grand paquebot. La force, elle se trouve aussi dans l’image… On a là une technologie extraordinaire, qui pilote, qui transporte des gens, un grand nombre de gens, d’un bout à l’autre du monde. Et en même temps, une erreur dans le commandement, voire une malveillance, et ça peut devenir la catastrophe. Autrement dit, l’intelligence collective pyramidale a une très très faible résilience. Si ça va pas dans la tête, tout peut s’effondrer.

Elle a peu d’adaptabilité aussi. Elle sait très bien développer des process, les répéter, les répéter à l’avance, mais après s’il y a du changement, cela ne marche plus très bien et on se trouve de nouveau face à un changement, à une nécessité, face à un mur de complexité, qui nous oblige, justement, à nous réinventer.

Qu’est-ce qui se passe ? Eh bien, on entre, de plain-pied, dans ce qu’on appelle l’intelligence collective holomidale. Holomidale, de “holos” — holistique, Et là, vous avez cette image de l’Internet que j’aime beaucoup, déjà un petit peu ancienne, comment les serveurs se relient entre eux.

Ca émerge. Personne n’organise cela de haut en bas. Ca émerge, et ça s’auto-organise. Tout comme on retrouve ça en forêt, sous nos pieds, le rhizome, même chose, même structure. Ou dans notre cerveau. Et là, on a partout, et ça vous le savez, des réseaux sociaux. Tout le tissu social s’auto-organise et on retrouve quelque part, les avantages de l’intelligence collective pyramidale –les grands nombres– mais avec toute la résilience, l’auto-organisation, de l’intelligence collective originelle.

Ca s’adapte, c’est extrêmement apprenant, ça se reconfigure sans cesse, ça se constitue en tribus sémantiques, etc, etc. Alors, à partir de là, on imagine bien, on se trouve tous là pour en parler, qu’il va y avoir une transition incroyable.

Et là maintenant je pourrais vous parler de ce qui va arriver, les imprimantes 3D par exemple. On va passer d’une grande partie de la production, centralisée, pyramidale, à des modes complètements distribués. Je pourrais aussi vous parler de la fin de l’argent, de la société post-argent, parce que si on veut passer d’une économie de la compétition à une économie du mutualisme, on ne peut plus utiliser cette vieille technologie nommée argent. On va avoir des systèmes beaucoup plus puissants !

Mais là, maintenant, je voudrais vous parler justement de cette intériorité. La chose la plus difficile, qui me passionne, ce qui me fait me poser la question quasiment 24h/24… Comment l’humain va-t-il se vivre à l’intérieur de lui-même dans les années qui viennent ?

Et pour ça, on va prendre un exemple : les codes sociaux. Et dans les codes sociaux, je vais m’intéresser aux codes sociaux de la conversation. Alors, quand on se parle, quand on a une conversation à table, ou un débat politique, qu’est-ce qui se passe ? Première chose, déjà, les gens parlent les uns après les autres, très très vite. Il n’y a pas de place pour le silence, il n’y a pas de place pour les temps de respiration. Et puis, on s’interrompt. Et ça, croyez bien, je le vois dans pratiquement la plupart des cultures. Pas toutes, mais globalement on s’interrompt, plus ou moins. Ca veut dire, si j’interromps quelqu’un, que ce que j’ai à dire maintenant a plus d’importance que ce la personne dit en face.

Maintenant imaginez, mettons-nous dans cette situation que on change le code social suivant : on ne prend plus la parole sans avoir fait une longue respiration avant. Imaginez à l’intérieur de vous, si vous vous mettiez à faire ça, les conséquences que cela peut avoir pour le collectif, si un collectif se met à faire ça, dans votre travail, votre famille, et si vous vous mettez à faire ça comme une pratique. Imaginez la conséquence que ce seul changement de code social peut avoir, une longue respiration avant.

Alors, quand je fais des séminaires, et que je demande aux gens à quoi ça pourrait servir, de respirer ? Alors là, tout le monde sait. Eh bien ça permet déjà de se connecter à soi-même, ça permet de retrouver le calme, de prendre du recul, de sentir ses émotions, son corps, de se reconnecter. Ca permet de sentir l’autre, ça permet de sentir le groupe, les émotions qui veulent se vivre. Et ça permet aussi de se laisser inspirer. La respiration, ça nous fait respirer, donc inspirer. Et pourtant on ne le fait pas.

Eh bien pourquoi on ne le fait pas ? Pourquoi ? Parce qu’il y a une signature derrière cette rapidité dans le dialogue que nous avons dans les conversations. Il s’agit de la manifestation du mental.

L’intelligence collective pyramidale, le monde de l’intelligence collective pyramidale a inventé, a développé, sur-développé le mental, le conceptuel. Le mental, il va très vite. Il va très très vite. Il parle très vite, et il sait très bien évoluer dans son paradigme.

Sortir d’un paradigme veut dire désactiver le mental. Et cette respiration peut devenir une méditation à part entière.

J’ai formé beaucoup de gens à des techniques de respiration, et pas simplement des gens individuellement, mais des collectifs, et des collectifs d’entreprise. Tous, sans exception, m’ont dit : “ça a changé notre vision du monde“, “ça a changé ma relation avec moi-même, ma relation aux autres“, “nous ne prenons plus les mêmes décisions ensemble“, “nous ne voyons plus le monde de la même façon“, “toute notre entreprise, toute notre stratégie a changé“. Alors là je ne parle pas de millions de dollars à investir dans la R&D. Je parle simplement d’une respiration.

Et cette respiration nous amène justement à cette question du changement de soi, comment on se perçoit de l’intérieur, comment ça va évoluer, avec, maintenant, une question essentielle, justement.

Toute cette perception de soi, imaginons-nous maintenant dans le noir, dans une forêt, et je vais finir là-dessus. J’allume ma lampe de poche. Ma lampe de poche, et je vais commencer à la diriger un petit peu partout. Là je vais voir un arbre ici, un rocher là… Et je vais me diriger grâce à ça parce mon faisceau lumineux va se diriger à droite ou à gauche et à force, je vais reconstituer une sorte de réalité de proximité.

Le mental fonctionne exactement comme ça. Un faisceau qui relie des choses les unes les autres, et on peut avancer grâce à ça. Ca marche pas trop mal…

Maintenant si j’éteins ma lampe de poche, et que je décide de me laisser imprégner par cette lumière de la nuit, des étoiles, des astres, il va se produire autre chose. Je vais m’accoutumer. Je n’aurai plus le détail exact de ce qui se passe, mais une réalité beaucoup plus vaste va s’ouvrir à moi.

Tous les gens qui s’ouvrent comme ça vont vous parler, vont avoir des mots pour dire ça. Moi j’aime bien parler du transrationnel. Le transrationnel arrive lorsqu’on dépasse le rationnel. Le rationnel, oui, on l’a toujours, je peux toujours allumer ma lampe de poche, toujours. Mais à tout moment je peux aussi l’éteindre et m’ouvrir à une réalité plus vaste, et cette réalité plus vaste, elle peut venir par des changements de codes sociaux.

J’en reviens aux codes sociaux, et j’en reviens à la respiration qu’on a faite au début. Et donc, ces évolutions qui vont se faire, ne vont pas simplement, je vous le disais, arriver par des imprimantes 3D, de l’Internet, très intéressants, il faut aller voir ça, vous allez voir plein de choses, mais pensez aussi, et là je vous invite à ça, à voir ce qui va changer en vous, au travers des codes sociaux, de l’ontologie, de la structure du langage, de nos postures, de notre relation au corps…

Et qui sait finalement si la prochaine humanité ne se trouve pas à une respiration de distance.

Merci !


Le compost de l’intelligence collective

Il ne faut pas opposer l’ancien système de l’intelligence pyramidale, mourant, à celui, naissant, de l’intelligence collective holomidale. J’entends tout le temps des gens dire que même s’il y a une innovation sociale indéniable, les outils demeurent le monopole des organisations à intelligence collective pyramidale, faites pour faire du profit et pour contrôler. Les gens qui disent cela opposent des systèmes politiques dans une vision intellectuelle des idéologies. Mes recherches se contentent d’observer l’évolution, pas d’argumenter si tel ou tel système politique devrait prévaloir. De manière pragmatique et concrète, on a une loi du vivant : tout nouvel écosystème doit pousser sur l’ancien. L’ancien, tout en rejetant le nouveau, lui offre les briques fondamentales ainsi que le compost issu de sa propre décomposition. Ses manifestations paroxystiques –plus de concentration des pouvoirs et de l’argent, plus de normalisation, etc– provoquent également une dynamique d’évolution pour ceux qui veulent s’extraire de cette matrice. Ainsi l’intelligence collective holomidale, en attendant de devenir un écosystème social autonome, pousse-t-elle sur le terreau de l’intelligence collective pyramidale. Il y a un processus fractal, complexe et non-linéaire.

On me demande souvent si les gens se sentent prêts… Je ne peux que vous inviter à contempler cette question au fond de vous-même en premier lieu. L’évolution se joue en vous avant tout. L’attendre venir par l’extérieur relève d’une illusion classique du mental.

Qui, aujourd’hui, se sent prêt à faire évoluer ses structures sémantiques, son mode économique, sa santé, la relation à son corps, son alimentation, ses codes sociaux, son usage des technologies ? Pour l’instant, je n’observe ce mouvement que dans une petite frange de l’humanité, une infime minorité, principalement issue des jeunes générations. Pour autant cette petite pellicule de conscience qui s’organise dans l’être et se maille dans le collectif suffit à provoquer les sauts nécessaires à l’évolution. Le passé nous l’a déjà démontré : les changements n’ont jamais émergé ni des majorités, ni des pouvoirs en place.

 

 

 

 


Foire aux questions

Intelligence collective, société post-argent, économie du don, vœu de richesse, alimentation, amour, sexe, politique, arts martiaux, cheminement spirituel… beaucoup de sujets pour lesquels je reçois de nombreuses questions. Certaines reviennent souvent, pourquoi ne pas les collecter et les partager ? Voici donc des FAQ (Foires aux Questions), avec des réponses les plus honnêtes et les plus directes possibles qui m’animent à l’instant où je les écris. Ca continuera d’évoluer, revenez vite !

Et si une question vous taraude l’esprit, envoyez-la moi !

Mer de billets

 

 

 

Questions sur la richesse, l’argent et l’économie du don

 

JF XIV

 

 

 

Questions sur le vœu de richesse

 

L'intervention des Sabines

Questions de politique et de société

 

Et bientôt… des questions sur l’amour, le sexe, l’alimentation, les arts martiaux…


Au-dessus des lois ?

Au-dessus de la loi - film

 

Dans mon chemin d’humanonaute, certains espaces que j’investis se trouvent bien éloignés du monde conventionnel. Alimentation, vœu de richesse, économie du don, amoralité, vie amoureuse, sortie du circuit économique et social classique… On me demande parfois si je ne sens pas un peu au-dessus des lois. Voilà qui m’inspire cet article, du moins une ébauche de pensée que j’aurai plaisir à développer plus avant dans le futur…

 

Quand les mineures contredisent les majeures

Je vais commencer par poser une distinction ontologique importante concernant la loi. Un seul et même mot — loi — existe pour désigner les principes supérieurs et universels qui nous gouvernent, et pour réguler et arbitrer la société de manière circonstancielle, en particulier au moyen de la jurisprudence. Afin de lever cette ambiguïté entre l’universel et le circonstanciel, nommons lois majeures celles qui posent les bases fondatrices de l’alliance sociale, et nommons lois mineures celles qui régulent et arbitrent la société de manière circonstancielle.

D’une manière générale, les constitutions forment un assemblage organisé de lois majeures : la liberté (de circuler, d’opinion, de culte…), l’égalité (des droits, des chances, des sexes, des origines…), la fraternité, le droit à la sûreté, à l’éducation, à la santé. La Constitution française, de même que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, portent en elles cette volonté d’universalité, du moins telle que perçue à notre époque et dans le paradigme de l’intelligence collective pyramidale.

Les lois mineures concernent l’arbitrage, les normes et les règles qui régissent la société dans son mouvement quotidien. On les trouve énoncées dans les différents codes : code pénal, code de procédure pénale, code civil, code du travail, code de la route, etc.

Code NapoléonBeaucoup de lois mineures entrent en contradiction avec les lois majeures. J’y vois deux raisons principales. La première : certaines lois mineures ont plus d’ancienneté que les lois majeures. Elles portent en elles des idéologies du passé, inadaptées à notre époque. Le code civil (tout droit issu du Code Napoléon) en France en donne un bon exemple. Regardons par exemple le temps qu’il a fallu pour que l’égalité hommes-femmes se retrouve dans le droit français. Ou encore, pour légaliser et intégrer la relation homosexuelle, alors qu’elle a toujours fait partie des mœurs. Quant à l’animal, encore considéré comme une chose et une commodité aujourd’hui, on se trouve encore bien loin du compte question droits. Rien ne le protège de notre inhumanité, ce qui, précisément, ouvre la voie à plus d’inhumanité encore. “La grandeur d’une nation et son développement moral peuvent se juger par la façon dont on y traite ses animaux“, disait Gandhi. Notre barbarisme envers d’autres formes de vie contredisent directement le respect que nous voulons porter à notre propre espèce. Comme l’esclavage en son temps.

Seconde raison qui met en contradiction lois mineures et lois majeures : les effets systémiques ou secondaires d’une loi mineure peuvent provoquer, par émergence, un contexte qui contredit les lois majeures. Le cas se présente avec l’argent conventionnel qui, du fait de ses mécanismes de condensation Pareto et de sa privatisation, conduit à une concentration non démocratique des pouvoirs. On nomme ploutocratie cette corrélation entre pouvoir et argent. Voilà qui contredit la Constitution (lois majeures), qui justement postule l’égalité des chances et le droit à la sûreté de la personne. Si l’on se réfère à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il y a manquement aux articles 2, 3, 4, 17 et 25. Un jour, si la société évolue, elle se posera peut-être la question de la constitutionnalité de l’argent, de même qu’elle a, par le passé, révisé ses positions quant à l’esclavage ou l’inégalité des sexes. Chaque chose en son temps…

Incomplétude et inconsistance

escher_relativity_1000x988Pour continuer, la question des lois nous renvoie directement à celle des théorèmes d’incomplétude de Gödel, autrement dit sur l’incomplétude et l’inconsistance des systèmes.

Commençons par l’incomplétude. Une Constitution fonctionne comme une série de postulats (axiomes en mathématiques) à partir desquels on doit pouvoir dériver des lois mineures (théorèmes en mathématiques), alors on se trouvera vite face à des propositions indécidables. On doit adopter certaines lois qu’aucune loi majeure dans la Constitution ne peut étayer. On se rend compte que le système n’a rien de complet en lui-même, il ne “s’auto-explique” pas, il ne fournit pas ses propres réponses. Il faut toujours l’agrandir, lui rajouter de nouvelles lois issues d’un référentiel toujours plus vaste. Il faut légiférer. Cela arrive lorsque de nouvelles technologies voient le jour, ou de nouvelles percées dans la science ou la médecine (cf l’euthanasie ou l’embryologie), ou lorsque de nouvelles mœurs s’installent dans la société. Chaque fois apparaissent de nouveaux cas que la loi n’a pas prévus, qui demandent de nouveaux arbitrages, de nouvelles jurisprudences, de nouvelles lois. Avant que le législateur ne suive, tous les extrêmes peuvent se manifester puisque, dans le droit positif, on considère comme permis ce que l’on n’a pas encore interdit.

Vos papiers !Passons à l’inconsistance. Elle demande un exercice mental un peu plus difficile pour bien la comprendre. Les lois mineures générées “logiquement” à partir des lois majeures, peuvent venir contredire le système lui-même, ce qui le rend inconsistant, autrement dit en contradiction avec lui-même. Au nom du bien commun, on peut légitimer la violence d’Etat, elle-même contraire à la sûreté ou la liberté de la personne. Le Second Amendement aux USA, par exemple, autorise le citoyen à posséder les armes nécessaires pour sa défense, ce qui en soit contredit grandement le droit même à la sûreté de la personne, les chiffres le démontrent bien. De même, la lutte contre le terrorisme, toujours au nom de la sûreté des citoyens, ampute aujourd’hui une grande partie de leurs libertés tout en conférant un pouvoir considérable à quelques-uns. Liberté et sécurité se contredisent l’une l’autre lorsqu’on les met en application via les lois mineures, ce qui une fois de plus démontre l’inconsistance des constitutions d’aujourd’hui. On peut également questionner la laïcité qui, finalement, impose sans le dire une façon particulière de comprendre la réalité. Elle porte en elle des valeurs partisanes que j’ai du mal à qualifier de “laïques”. Et que dire de la dictature de la majorité ? Autant d’exemples qui montrent combien tout système, qu’il s’agisse de droit, d’éthique ou de mathématiques, se contredit lui-même, d’où son inconsistance.

Si l’on combine incomplétude et inconsistance, on obtient le parfait cocktail de la discorde. Par exemple un pays peut adopter l’avortement ou l’interdire, et ce en invoquant des raisons parfaitement morales dont chacune respecte la Constitution et la contredit en même temps. Idem pour les OGM, le mariage homosexuel, le nucléaire, etc.

Notons aussi que la désobéissance civile oppose souvent l’injustice de lois mineures à la justice des lois majeures. Par exemple, les cultures OGM autorisées par le droit de la propriété, de l’entreprise et du commerce, se heurte au droit universel sur la préservation de la vie, qui invoque, lui, le principe de précaution. On décèle, dans ces conflits, une opposition entre droit naturel et droit positif, également entre la morale (lois majeures) et la justice (lois mineures). Eh oui, très souvent, la ligne morale et la ligne légale n’ont pas grand chose à voir ensemble. Qui n’en souffre pas dans sa chair un jour ou l’autre ?

Incomplétude et inconsistance attisent un affrontement politique et social autant stérile que naïf, tant le phénomène en jeu semble incompris et inconnu. Nos animaux politiques font preuve d’une ignorance désarmante sur un mécanisme qu’ils devraient pourtant bien connaître, vu leurs responsabilités. Au-delà des aspects sociétaux d’aujourd’hui, la question de la complétude et de la consistance nous montre clairement que le mental ne produira jamais un système capable d’arbitrer la vie, car aucun sous-système ne peut embrasser un système plus vaste que lui. Une autre dynamique doit se mouvoir dans la conscience individuelle et collective, si on veut que notre espèce évolue.

Du droit normatif vers le droit génératif

Si l’on regarde maintenant comment le droit classique fonctionne, il norme et encadre les actions et les comportements au moyen d’énoncés objectifs. On garantit ce droit par des actions de coercition si besoin, dont certaines légitiment la violence d’Etat. Il y a la loi, et la loi pour faire respecter la loi.

Traffic signs
Photo: John Connell

Prenons un espace juridique que l’on connaît bien : le code de la route. Le droit normatif nous inonde de règles, de panneaux, de radars, de limites, de sanctions, etc. Il tente de contenir les comportements des personnes par des interdictions et des obligations exogènes. Le droit normatif uniformise et déresponsabilise, puisqu’il impose des normes extérieures à l’individu. Plutôt que de me demander quelles bonnes raisons pourraient me pousser à rouler lentement dans un village, je dois obéir sans réfléchir à un panneau rouge et craindre le gendarme. Plutôt que de faire attention à un carrefour, je passe parce que j’ai un feu vert ou une priorité. Tout se joue dans un jeu d’obéissance/transgression par rapport à une autorité normative extérieure.

Notons qu’on a là une des signatures de l’intelligence collective pyramidale, qui en appliquant une seule et même norme pour tous, “industrialise” ses processus. Tout en réalisant des économies d’échelle, elle essaie d’instaurer de la prévisibilité dans un système vivant par nature imprévisible.

Qui sait si l’évolution ne va pas nous diriger vers le droit génératif ? Ce dernier, quand bien même fondé sur des énoncés objectivables, cherche à faire germer des comportements issus de l’intérieur de la personne. Une fois maturés, ces comportements, par émergence organique, induisent des collectifs capables de s’auto-réguler. La contrainte exogène normative y devient minimale.

Pour rester dans notre exemple du code de la route, on a un cas maintenant célèbre en Europe. La ville de Drachten a purement et simplement retiré ses panneaux de signalisation. Expérience concluante, les gens ont pris leurs responsabilités en main. Aujourd’hui ils se fient à leur perception tout en suivant une alliance sociale intériorisée. Il en émerge une cohésion organique et vivante, qui évolue avec son propre apprentissage.

 

En scooter avec ma fée Julie, Pondicherry.

J’ai cette même expérience en Inde, où comme dans de nombreux pays, on conduit sensoriellement. Les rares panneaux de signalisation y servent de décoration. L’Européen, habitué à une autorité normative extérieure, n’y voit que bazar et danger. Sur mon deux-roues, avec mon passager ou ma passagère assis derrière moi (parfois même à trois !), j’adore entrer dans la danse. Une fois dans le flux, je klaxonne et klaxonne encore, non pour agresser les autres, mais pour qu’ils m’entendent et me localisent. Les dizaines de bip bip autour m’indiquent la position en temps réel des uns et des autres. Je navigue dans une sensorialité en 3 dimensions, un peu comme un sonar collectif. Finalement, entre les passants, les enfants, les vieillards, les chèvres, les vaches sacrées, les bus, les voitures, les poules, les chiens, les rickshaws et les vélos, tout ne va pas si mal. Je ne prends bien sûr pas l’Inde comme modèle de sécurité routière, mais l’exemple me semble suffisamment bon pour montrer que le droit normatif ne résout pas tout, loin de là.

On peut également explorer l’effet du droit génératif au niveau de l’individu. Lorsque mon fils Estéban n’avait que quelques années, j’ai tenté d’employer le droit génératif pour l’aider s’intégrer dans la vie sociale. Plutôt que de lui donner l’ordre de ne pas sortir du jardin, de ne pas traverser la rue, etc, j’énonçais des règles, certes, mais qui avaient pour objectif de créer un comportement vivant, émanant de sa personne. Pour ce faire, je combinais le verbal avec du jeu, de la gestuelle physique, des dessins, des actions sur son corps, du mime. Par exemple, avant de traverser une rue, on jouait “à la statue”. On se pétrifiait avec délice pour faire la statue qui observe et décrit tout ce qui se passe autour d’elle. Ensuite, si aucun véhicule n’apparaissait à l’horizon, la statue se transformait en lapin qui pouvait traverser. Il fallait des conditions sensorielles précises combinées à une démarche de pensée intériorisée. Ce faisant, Estéban incorporait les règles posées de manière générative. Ces dernières, une fois intégrées dans le corps, n’avaient plus besoin d’exister. Elles pouvaient tomber comme la peau d’une mue. Dès l’âge de 3 ans mon petit garçon savait évoluer sans risque dans un milieu urbain. Aujourd’hui, à 12 ans, Estéban sait prendre le train et l’avion, il peut se déplacer seul dans Paris et effecturer des voyages internationaux. Il évolue sensoriellement et prend des décisions très autonomes. Sa maman et moi avons procédé de même pour toute son éducation : utiliser les règles génératives.

Tous les pays, toutes les populations, tous les collectifs ont-ils aujourd’hui la capacité à évoluer vers un droit de moins en moins normatif, de plus en plus génératif ? Cette question nous ramène à celle des échelles de maturité de la conscience : à quel moment une conscience, individuelle comme collective, acquiert-elle la capacité d’agir de l’intérieur? A quel moment peut-elle se passer de la règle normative ? Cette question concerne autant le code de la route que le droit en général, la morale, l’éthique, les codes sociaux… En imposant du droit normatif à tout va (un trait de caractère bien français), on laisse peu de champ à l’individuation. Les Etats légitiment et légifèrent le normatif en alléguant le comportement marginal ou peu mature de quelques uns. On invoque les objets-monstres. Toute cette démarche fait partie de l’ADN de l’intelligence collective pyramidale. Pourtant, je vois le droit normatif comme transitoire. Il n’a pas sa place dans le futur, du fait des limites qu’il provoque : déresponsabilisation et exclusion de la conscience intérieure comme constitutive du collectif, systèmes inconsistants (en contradiction avec eux-mêmes) et incomplets qui ne couvriront jamais tout le champ de la réalité, et qui se complexifient à l’infini, aliénant les capacités d’évolution de la société… Je m’intéresse tout particulièrement à ce que la société à intelligence collective holomidale va produire pour dépasser les limitations du droit normatif. On évoluera d’autant mieux dans cette direction que nous disposerons d’un langage de la richesse intégrale. Ce dernier permet de nommer, conscientiser et actualiser les richesses dans leur aspect multidimensionnel.

Alors la question initiale de savoir si je me situe au-dessus des lois ne me parle pas beaucoup… J’explore l’approche générative, tout simplement. A mon petit niveau, le vœu de richesse représente pour moi un énoncé de type génératif. Il a tellement bien fonctionné qu’il n’existe plus dans ma réalité aujourd’hui, tant il fait partie de moi. Je ne prône pas le fait d’abandonner règles et lois, mais je souhaite explorer comment une construction précise du langage peut engager un processus d’incorporation de la règle, puis de transcendance. Le verbe peu à peu s’efface et laisse place à la vie, à ce qui jaillit de l’intérieur, à une immanence provoquée par  une expérience de transcendance.

Je ne me sens donc pas au-dessus des lois, mais parfois à côté, dans des zones que le fatras arborescent du droit ne couvre pas, et ne couvrira peut-être jamais. Les arbres des lois, des normes, des règles, de la morale, par leur nature incomplète et inconsistante, ne peuvent que croître indéfiniment. Jamais ils n’arriveront à couvrir ni réguler le champ infini de la vie. Il faut aujourd’hui des ténors pour défendre le droit, ils me font penser aux grands maîtres d’échecs. Le citoyen lambda, lui, n’a aucune chance de comprendre de telles complexités. Confierons-nous la complexité arborescente de nos systèmes mentaux à des machines ? Nous le faisons déjà, par le code.  Avec l’avènement des socialwares et communitywares, “La Loi, c’est le code“, devient “Le code, c’est la loi“. Reste à savoir comment l’intelligence collective pyramidale va s’approprier ces nouveaux pouvoirs, et si l’intelligence collective holomidale va s’en servir comme levier d’émancipation.

En mon quotidien, ce cheminement me rend hors-la-loi, parfois, amoral, toujours. Hors-la-loi ne veut pas dire “contre” la loi, et amoral ne veut pas dire “immoral”, qu’on se le dise 🙂

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Quelques lectures :

Gödel, Escher, Bach. Les Brins d\'une Guirlande Eternelle par Douglas Richard Hofstadter Finite and Infinite Games  Théorie de la justice par John Rawls Surveiller et punir par Michel Foucault

 


La vie dans l’assiette

Cru en cœurLa recherche en intelligence collective, comme vous le savez, s’intéresse à tous les aspects de la vie sociale. Il y en a un qui me tient particulièrement à cœur : l’alimentation. En effet, ce qui atterrit dans notre assiette découle d’un processus collectif qui met en jeu des écosystèmes, des animaux, des plantes, beaucoup d’humains, et beaucoup de technologie.

Intelligence collective au niveau de l’aliment, d’abord, car ce dernier porte en lui un maillage extraordinairement complexe de vie, de mort, d’actions, de vécu, depuis sa naissance jusqu’à notre assiette. Intelligence collective encore, par la cuisine que nous mangeons, qui fait partie des piliers de toute culture. Intelligence collective ensuite, dans le fait même de manger. Le repas représente un espace de partage et de convivialité universel, présent dans toutes les cultures depuis la nuit des temps. Que se joue-t-il dans notre psyché lorsque nous mangeons ? Que vit notre espèce, que vit la planète, au cours des milliards de repas qui se déroulent chaque jour ? Intelligence collective, enfin, à cause des croyances et de l’ignorance qui hantent chaque société et chaque humain quant à l’alimentation. Tout me montre que cette ignorance joue un rôle actif dans la genèse et l’homéostasie de chaque culture. Cela pose une fois de plus la question de la vérité dans le collectif.

Quelle alimentation ?

Il fallait bien démarrer de quelque part pour engager cette longue investigation. J’ai commencé avec cette question toute simple qui me sert de fil directeur depuis le début :

Quelle alimentation offre une pleine santé tout en faisant du bien au vivant en général ?

Réponse rapide : certainement pas celle qui arrive dans nos assiettes aujourd’hui.

Voilà des années que je l’explore cette seule question, autant sur le plan théorique –santé, nutrition, environnement– que sur le plan personnel, à savoir ce qui se transforme en moi lorsque je fais évoluer mon alimentation (j’évoque cet aspect plus en détail dans la page “à propos“).

Quelle santé ?

Qu’appelle-t-on la santé ? J’en entends souvent répondre “le fait de n’avoir aucune maladie“. Réponse quelque peu superficielle et automatique, qui se concentre uniquement sur l’individu. On peut n’avoir aucune maladie biologique, et pour autant avoir une santé calamiteuse du fait d’une mauvaise hygiène de vie, ou d’une vie psychique, sociale ou spirituelle pauvre. Qu’il s’agisse du corps, du mental ou de l’esprit, on voit vite que la santé se joue autant dans l’individu que dans le collectif, et que le regard que nous lui portons se trouve chargé de culture et de postulats inconscients.

Que se passerait-il si…

… les humains se mettaient à manger en conscience ?

Voilà une autre question que je contemple souvent. Il y aurait bien sûr des conséquences extrêmement positives sur la santé et l’écologie, assez faciles à extrapoler. Les transformations  à l’intérieur de nous-même m’interpèlent plus encore, car la conscience marche main dans la main avec la façon dont on s’alimente.

Pour ma part, manger sainement et en conscience m’a dirigé vers une alimentation végétarienne d’abord, végétalienne ensuite, très peu grasse, sans gluten, essentiellement crue. On parle d’alimentation vivante, et, dans ce cas plus précis, du régime 80-10-10. Il semble que cette alimentation réponde à toutes les questions posées plus haut :

  • sur le plan écologique, elle développe les écosystèmes, car il faut planter des arbres ; elle réduit considérablement l’empreinte écologique (eau, carbone, pollution…) ;
  • sur le plan de la santé individuelle, après avoir exploré de nombreux régimes et cuisines différents, je n’ai jusqu’à présent rien connu de meilleur que l’alimentation vivante. Le corps fonctionne mieux. L’équilibre qu’il installe le dote d’un système robuste de défense (je ne tombe pratiquement jamais malade), il gagne en énergie, en vivacité, en endurance, en sommeil, en sexualité. Idées et pensée s’éclaircissent, les heures de sommeil diminuent, la conscience prend du champ. Corps, mental, esprit… chaque plan en bénéficie ;
  • au niveau sociétal, cette cuisine engage une relation harmonieuse avec notre environnement et avec nous-mêmes.

Je ne dis pas que l’humanité devrait passer à ce régime alimentaire spécifique, la question de l’alimentation relève d’un nombre bien trop élevé de paramètres pour se laisser circonscrire dans une réponse simpliste. De plus, je n’adhère pas aux systèmes qui veulent enfermer tous les humains dans un modèle comportemental unique qu’ils devraient suivre pour que la société marche. Cette conception se trouve à la racine de tous les “ismes” de la société industrielle, on en connaît les résultats. Par ma propre expérience individuelle, j’essaie juste de débusquer quelques principes universels qui pourraient avoir des conséquences intéressantes, et ce dans paysage plus vaste de paramètres et de comportements.

L’ignorance comme principe actif

L’alimentation offre à mes recherches un extraordinaire espace d’observation sur les principes actifs qui provoquent et entretiennent l’ignorance et les croyances dans la société. Je les oppose aux principes passifs desquels découle l’ignorance par simple absence de connaissance.

Par exemple les gens m’expliquent souvent qu’on peut difficilement survivre sans protéines animales. Ils affirment avec une certitude absolue que nous avons un métabolisme de carnivores, et que les fruits ne contiennent pas de protéines. Ont-ils sérieusement exploré d’autres perspectives que ce que leur impose la doxa ? Rarement.

A ces croyances erronées s’ajoute l’obscurantisme ontologique, à savoir l’usage de mots et de catégories sémantiques qui nous séparent de la façon dont la réalité fonctionne et de l’empathie avec les autres êtres vivants. Prenons le mot “viande”  par exemple. Ce dernier “chosifie” le vivant en le rabaissant au même niveau que les matières inertes et minérales. Même chose lorsqu’on dit manger “du poulet” ou “du poisson”, ou qu’on fait un “élevage de bœuf”. Plus rien ne nous relie à la toile de la vie. La chosification fait partie des mécanismes ontologiques destinés à entretenir la séparation avec une réalité plus vaste et plus évoluée.

Plus intéressant encore : même si pas mal de gens savent que leur alimentation ne leur fait pas du bien, combien d’entre eux décident d’évoluer ? Une infime minorité. La majorité continue dans son addiction habituelle, gorgée de ses certitudes. Au changement radical, cette majorité préfère les médicaments, les maladies cardiovasculaires, l’hôpital et toute la victimologie associée. Quelle force de dépendance et de croyance tient à ce point l’individu enfermé dans sa petite prison, au détriment même de sa propre vie ? La discipline de l’intelligence collective nous permet de bien comprendre cette équation. Cela fera l’objet d’autres écrits.

Sourd, muet, aveugleEn attendant, l’humanité trempe dans son jus obscurantiste et son ignorance crasse. J’y vois la signature d’une conscience collective encore peu éveillée, mue par les pulsions gloutonesques et angoissées de foules en mal de gras, de sucre, de sel et de sang. Le massacre d’une barbarie sans nom qui s’opère chaque instant sur les autres êtres non-humains en témoigne. Massacre doublé d’une hécatombe chez les humains, chez qui la malbouffe a gagné la première place auprès de la grande faucheuse dans les pays industrialisés. Nos descendants verront probablement nos sociétés comme extrêmement violentes et archaïques.

Il n’empêche que l’évolution de notre espèce ne se réalisera pas sans évolution de notre alimentation, ce qui invite à l’exploration dans tous les confins possible, suivi d’un retour d’expérience, ce que je tente de faire ici.

Au-delà de l’alimentation

Finalement, la vraie question ne consiste-t-elle pas à savoir quel flux énergétique nous permet de rester en vie, heureux et en bonne santé ? L’alimentation physique nous apporte une énergie contenue dans de la matière, que le corps récolte par réactions chimiques. La matière ne nous constitue pas, elle nous traverse. Comme les vagues parcourues d’eau, nous gardons une forme un certain temps durant. Cette forme s’érige, se transforme, puis se fondre de nouveau dans le Grand Océan.

Aussi je préfère me demander comment manifester et maintenir notre énergie vitale sans réduire cette question à la seule nourriture physique, de la même manière qu’on ne doit pas confondre “se déplacer” et “voiture”. Ne confondons pas la fin et les moyens. L’expérience directe, là encore, m’a montré qu’il n’existe pas de corrélation pure entre la quantité de calories absorbées et l’énergie présente par le corps. Bien d’autres facteurs de nature émotionnelle, psychique et spirituelle, jouent. Nous pouvons contrôler et réguler notre état énergétique autrement que par la seule alimentation, au travers de techniques comme la méditation et la respiration. On parle alors d’alimentation “prânique”, mais le terme ne me convient pas, car justement, il n’y a plus d’alimentation à proprement parler. Un processus autonome se met en place à l’intérieur du corps, très différent de toute sensation de “remplissage” par une source extérieure. En fait, dans cet état de conscience-là, l’extérieur et l’intérieur ne veulent plus dire grand chose. Comment peut-on dissocier la vague de l’océan ?

J’entends déjà les “impossible !” et autres indignations choquées : comment un esprit scientifique tel que le mien puisse peut-il envisager d’autres options que l’alimentation physique ? Justement, l’approche scientifique consiste à explorer l’inconnu, et intégrer ce qu’on observe, sans jugement, et non à rejeter tout ce qui ne colle pas à notre actuelle carte du monde.

J’ai déjà suffisamment goûté à l’approche énergétique pour en faire une voie privilégiée de mes recherches. Je vous tiendrai au courant.

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Quelques références:


Restonsconnectés