En marge des structures de réflexion classiques, des hommes de bonne volonté, chercheurs, formateurs, interrogent notre société et ses modes de vie. Parmi ces penseurs du vivre ensemble, Jean-François Noubel a développé le concept de l’intelligence globale. Utopie ou futur proche ? À vous de juger.

Par Laurence Lemoine – Mis à jour le 22 Juillet 2010 à 10:17

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Jean François Noubel

Né en 1964, Jean- François Noubel a entre autres cofondé la filiale France d’AOL, société américaine de services Internet, avant de lancer un site de partage et de cocréation de savoir, Thetransitionner ( people.thetransitioner.org – en anglais). Il anime des séminaires sur l’intelligence collective globale dans le monde entier.

Un soir d’automne, dans un café du Xe arrondissement, à Paris. Rencontre avec Jean-François Noubel, chercheur et formateur en intelligence collective globale (ICG). L’homme, à 45 ans, se présente comme un créatif culturel, un candide, un explorateur des relations humaines. Il a quitté la capitale pour la Provence, et l’univers de l’entreprise (après avoir cofondé AOL France) pour
se consacrer au développement de l’ICG à travers un site communautaire.

Il explique : « L’intelligence collective est la capacité qu’ont certaines espèces, animales ou végétales, à collaborer pour réussir ensemble ce que les individus ne parviendraient pas à réaliser seuls. » Comme les sociétés humaines, elle a évolué dans le temps.

De l’intelligence originelle à l’intelligence pyramidale

« Dans les sociétés primitives, on se réunissait en petits groupes, souvent en cercle, pour formuler un avenir commun et les moyens d’y parvenir », poursuit le chercheur. Cette intelligence collective, dite « originelle », est encore à l’œuvre dans les équipes sportives, les groupes de musique ou les réunions de voisinage. « Dans ces petites structures, chacun perçoit, en temps réel, ce que font les autres et le sens de leur action commune. C’est ce que l’on appelle l’“holoptisme”, la vision du tout. Notre corps est conçu pour ces échanges en faible nombre. Au-delà, notre compréhension de l’action commune se perd.

Mais, dans l’histoire des hommes, sont apparus deux mouvements qui ont révolutionné nos modes de fonctionnement. L’écriture a d’abord permis de coordonner des actions à distance. Puis, bien plus tard, la révolution industrielle nous a dotés de moyens de production de masse.

Associées, elles ont donné naissance à l’intelligence collective dite « pyramidale ». « Une avancée extraordinaire, puisqu’elle a permis de mettre en œuvre de grands projets, avec per sonnes qui n’étaient pas dans un lien direct les uns avec les autres », commente Jean-François Noubel. Caractérisée par une stricte division du travail (organigrammes et défi nitions de poste) et la désignation d’une autorité verticale à la tête de multiples chaînes de commandement, l’intelligence pyramidale possédait les défauts de ses qualités : trop de complexité, pas assez de souplesse.

Quitter nos vieux modes de pensée

Pour Jean-François Noubel, les inconvénients ont aujourd’hui pris le pas sur les avantages. Selon lui, cette structure est devenue inopérante, pour ne pas dire contre-productive, face aux enjeux du siècle : réchauffement climatique, souffrance au travail, santé, éducation, faim dans le monde, guerres… « Comment expliquer que tant d’organisations – entreprises, gouvernements, administrations –, composées de personnes intelligentes, peuvent agir de manière insensée, voire destructrice ? questionne le chercheur. Qu’est-ce qui, dans la façon de fonctionner de ces groupes, empêche l’intelligence de s’exprimer ? » Sa réponse : notre culture pyramidale. Sa proposition : quitter nos vieux modes de pensée pour entrer dans une intelligence collective globale.

Compliqué ? « Non, car nous avons déjà commencé à changer », rétorque Jean-François Noubel. Avec l’essor des nouvelles technologies et du développement personnel, avec l’avènement de la conscience écologique et les remises en cause d’un certain modèle économique, apparaissent de nouvelles valeurs, de nouvelles manières de communiquer, de nouveaux projets d’avenir. « Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous se méfient des institutions, avance-t-il. Ils ont gagné en autonomie et revendiquent leur propre souveraineté. Ils s’organisent spontanément dans un ensemble de cercles horizontaux qui s’interpénètrent au gré d’intérêts communs. Il ne s’agit plus de réussir contre les autres, mais de mettre son excellence au service de tous. »

Ce changement de mentalités a, selon lui, été grandement facilité par ce que l’on appelle la « culture Linux » (du nom de ce système d’exploitation de logiciels gratuits et modifiables par les utilisateurs) – par opposition à la « culture Windows » (système monopolistique accessible seulement par licence). Avec l’émergence des nouvelles technologies, les mécanismes de l’intelligence collective et les conditions de son optimisation sont devenues un nouveau champ d’études. De nouveaux concepts apparaissent, comme l’« alchimie des multitudes» pour caractériser les échanges entre « webacteurs ».

Donner la priorité au collectif

« Longtemps considéré comme un espace virtuel, le web est en effet en train de bouleverser notre accès au savoir et nos manières de collaborer, assure Jean-François Noubel. L’apparition des réseaux sociaux – Facebook en tête –, des blogs, des encyclopédies participatives en ligne – comme Wikipédia – ou des gadgets mobiles – comme l’iPhone ou les ordinateurs portables – nous offre une possibilité inédite de réinventer le monde, sur un mode plus égalitaire et participatif. Nos relations sociales s’en ressentent déjà. »

Pour ce penseur des temps modernes, nous sommes donc déjà entrés dans l’intelligence globale. Utopiste ou précurseur ? Jean-François Noubel en est convaincu : « L’évolution est collective, elle suit la logique du vivant social. » Et de citer tous ceux qui, de plus en plus nombreux, travaillent à leur compte, font pousser leurs légumes, s’investissent dans la vie associative, s’interrogent sur leur façon de consommer.

« Si les structures pyramidales restent le modèle majoritaire, c’est aujourd’hui de la base de la société que naît l’intelligence collective globale, affirme-t-il. À l’inverse des logiques de compétition ou d’appropriation, celle-ci se propage dans le dé cloisonnement, le partage des savoirs et la gratuité. À nous de décider si nous avons envie d’y participer. En misant avant tout sur le développement personnel pour élargir nos consciences , éveiller notre créativité et cultiver notre liberté intérieure. un autre monde.

1. Les créatifs culturels sont cette frange de la population qui ne se reconnaît plus dans les valeurs de la société de consommation, et place dans ses priorités la connaissance de soi,
l’ouverture au monde, le besoin d’harmonie avec la nature, la communication, le partage. En France, ils représenteraient 17 % de la population.
2. In Comment le web change le monde de Francis Pisani et Dominique Piotet (Dominique Piotet, Pearson Éducation, 2008).

Les forums ouverts

Dans la vie citoyenne, l’intelligence collective globale (ICG) s’illustre par de nouvelles manières de se réunir pour réfléchir. En octobre dernier, une rencontre, organisée par le Mouvement pour la Terre et l’humanisme de Pierre Rabhi autour de la question « Comment nos actions locales peuvent-elles contribuer à changer le monde ? », s’est par exemple tenue sur le mode du forum ouvert. Il n’y avait pas, d’un côté, des experts sur une estrade et, face à eux, des auditeurs en rang d’oignons. Mais plusieurs petits groupes de réflexion formés au gré des intérêts de chacun, sur un ordre du jour choisi par les participants.

La culture « wiki »

Les nouvelles technologies sont à l’origine de l’émergence de l’ICG. Elles modifient en profondeur notre accès au savoir et nos relations aux autres, dans un sens plus égalitaire et participatif. Exemple : les « wikis », des logiciels libres, d’accès gratuit, permettant aux internautes de modifier des pages web. Sur Wikipédia, par exemple, chacun peut y rédiger les articles de son choix. Ou enrichir ceux des autres de ses propres connaissances.

Les SEL

En marge de l’économie de marché, les systèmes d’échange locaux (SEL) s’inscrivent dans la démarche de l’ICG. Cette économie sociale et solidaire permet aux acteurs locaux de recréer de l’échange de biens, de services et de savoirs en recourant à des monnaies libres. Ces monnaies symboliques, sans valeur dans le système monétaire classique, retrouvent leur fonction d’échange pour organiser des transactions à l’échelle des adhérents.

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