A toi, dont la santé défaille…

Intermission - René MagritteVoici un article qui va peut-être vous surprendre, voire peut-être vous choquer, puisque je vais parler de la mort. Et donc forcément de la vie.

Cet article a vu le jour en avril 2012 alors que je répondais à une amie sur ses soucis de santé qui se manifestent à une époque charnière de sa vie. Elle lâchait les vieux contrats, et entrait dans une phase totalement nouvelle. Sa santé s’en trouvait affectée au point qu’elle venait d’entrer à l’hôpital. Une autre proche amie à moi, maman de 3 enfants, se battait face à un cancer impitoyable. Elle et sa famille se trouvaient confrontés aux questions absolues, sans plus aucune marge pour les repousser. La maladie l’a emportée sans ménagement.

Et puis, deux mois auparavant, j’avais accompagné un ami jusque dans ses derniers instants. Nous avions eu, lui et moi, de nombreuses occasions d’échanger sur son chemin de vie, sur le sens de la mort, et sur son départ à lui. J’avais déjà eu l’honneur d’accompagner des personnes jusqu’au seuil de leur vie. Cela se produira encore. Enfin, j’entre dans l’âge où la génération qui m’a précédé commence à s’éclaircir. Cancer et maladies diverses ont rejoint mon quotidien, les adieux se multiplient.

De quoi inspirer les mots qui suivent…

D’âmes et de mots…

Je ne ferai pas de théorie ici. Je n’ai que mon expérience à partager. Les mots dont nous disposons pour évoquer l’aventure intérieure me paraissent flous et plombés d’histoire religieuse, ce qui ajoute à la difficulté. Nous manquons d’un langage précis, d’une ingénierie des expériences que nous vivons par delà l’horizon du visible. Les traditions spirituelles y ont consacré beaucoup d’effort, mais chaque fois la religion, mécanisme de contrôle social, ainsi qu’un mauvais usage populaire, ont détourné et dévoyé les mots de leur sens originel. Aussi, dans ce soucis de précision qui m’anime ici, ai-je l’habitude d’utiliser un corpus ontologique particulier : celui de Sri Aurobindo. Aurobindo, dont je partage une citation dans ce post, nous offre un vocabulaire concis, rigoureux et exhaustif, qui s’applique bien à l’expérience spirituelle contemporaine. Une ontologie moderne, internationale, universelle, car l’immense érudition d’Aurobindo s’étendait autant dans la culture occidentale qu’orientale. Les travaux de Ken Wilber, certes plus contemporains et qui ont tant d’influence aujourd’hui, prennent également racine dans l’ontologie d’Aurobindo.

AïkidoAu-delà la disparité des religions, des pratiques spirituelles, des ontologies, des mythes et métaphores, mes voyages m’ont donné l’occasion de voir l’unicité totale et absolue de l’expérience directe. Tous les mystiques de la planète, j’entends ceux qui arpentent la conscience par l’expérience directe, vivent les mêmes choses, les mêmes séquences, les mêmes étapes dans leur cheminement. L’humanité a versé le sang et commis des génocides en se disputant sur les cartes et des façons de décrire le cosmos intérieur (elle aime tellement ça qu’elle n’en a pas fini), mais aucun mystique-chercheur sérieux ne peut se disputer sur l’expérience directe.

Par exemple, lorsque j’évoque un mot tel que l’âme, je n’opère pas à partir une opinion ou d’une croyance personnelle. L’âme relève de mon expérience directe, d’années d’exploration, d’introspection, de voyages intérieurs, de méditation, de corroboration d’expériences avec d’autres, d’étude des rêves… Une expérience qui se partage avec tout autre chercheur-explorateur ayant déjà suffisamment investigué, même si son vocabulaire diffère.

Ainsi, si vous n’avez pas fait l’expérience vous-même de l’âme — pour ne citer qu’elle — ne rejetez pas pour autant ce que je dis. Restez rationnel(le). La rationalité ne saurait se confondre avec le matérialisme. La rationalité nous entraîne aux antipodes de la croyance, elle implique qu’on ne réfute pas quelque chose sous prétexte qu’on ne l’a pas vu ou pas encore rencontré. On devient alors capable de garder au fond de soi les questions non résolues et les points d’interrogation sans suite. Les opinions n’ont pas leur place.

Je souhaitais poser cela avant d’aller plus loin.

La santé synonyme d’absence de maladie ?

Laughing BuddhaJ’en reviens maintenant à la santé, avec une première prémisse : la santé, je ne la définis pas comme l’absence de maladie, pas plus que je ne la réduis à un corps fonctionnellement sain. L’absence de maladie relève d’une sorte d’état neutre, de point zéro. La santé pousse le curseur vers un état positif et actif à partir duquel jaillit une indicible joie et une puissance créative de l’être qui ne connaît pas de limites. Cette joie et cette puissance se vivent dans le corps, dans le psychisme, dans nos pensées, dans nos gestes, dans notre acuité sensorielle et sensuelle, dans notre équilibre social. Voilà tout ce qu’implique la santé.

La plupart des soucis de santé que j’ai pu observer, les miens tout comme ceux d’autrui, m’apparaissent comme indissociables du vécu psychique. Ils semblent à chaque fois liés aux bouleversements profonds de notre structure intérieure, ces mutations qui se produisent lors des grands séismes de l’existence : les deuils, les naissances, les changements de mode de vie, le stress, nos relations amoureuses, les tensions familiales, les séparations, l’effondrement de nos croyances… Je n’ai jamais vu une personne, pour peu qu’elle s’ouvre suffisamment à elle-même, ne pas opérer de lien entre son histoire de vie et la maladie présentement vécue.

Le corps miroir

Métamorphose de Narcisse - Dali
Dali – Métamorphose de Narcisse

Je lis dans les corps comme à livre ouvert. J’ai une perception empathique naturelle que des années d’arts martiaux m’ont aidé à affiner, exactement comme le font les ostéopathes et bien des thérapeutes. Rien de surnaturel ici.

La plupart des gens, par exemple, respirent mal. Le mal-respirer exprime typiquement le stress et les interdits divers enracinés ci et là dans le corps. La plupart des gens ne savent pas non plus crier, pousser un vrai cri qui vient du fond des entrailles. Là encore se révèlent les blocages, les tensions intérieures, les interdits… La plupart des femmes ont une faiblesse dans les épaules, non parce qu’elles manquent physiquement de force, mais simplement parce qu’elles possèdent en elles un marqueur social inconscient qui stipule qu’une femme ne doit pas avoir de force dans les épaules. La force du torse ne doit appartenir qu’au masculin, point. Pire encore : la plupart des gens ne savent tout simplement pas relâcher totalement leurs muscles. Je pourrais continuer la liste, alors même que je me contente d’évoquer des grands maux présents chez presque tout le monde. Oui, pratiquement tout le monde vit en mauvaise santé. Lorsqu’on entre dans les cas particuliers de chacun, les blocages du corps apparaissent comme un moule qui raconte l’histoire psychique de la personne. Un vrai roman…

On voit à travers ces exemples la force d’une culture qui impose ses architectures jusqu’au fond des corps. De manière inconsciente et non-verbale, compromis et mécanismes auto-bloquant norment et bordent la psyché individuelle et collective. Par mimétisme et suggestivité, ces mécanismes se reproduisent d’une personne à l’autre dans l’espace, et d’une génération à l’autre dans le temps. Livre dans lequel s’écrit la doxa, le corps socialement soumis participe ainsi à la mise sous scellés de l’œuvre de Soi.

Alors la santé se laisse glisser dans une pente ronronante. Souvent douce, parfois abrupte. Le corps peut certes rester fonctionnel longtemps — j’en admire d’ailleurs la résistance ! — mais irrémédiablement il se calcifie, se rigidifie, et décline avec les années. Jusqu’au jour où la pente devient abîme. L’heure d’une rupture a sonné. Souffrance et maladie viennent sonner le gong de l’éveil, celui de la conscience.

Authentique, vous avez dit authentique ?

Picasso - L'artiste et son modèle
Picasso – L’artiste et son modèle

S’offrir volontairement et de manière proactive à une vie éveillée, provoque une rupture forte sans l’usage de la maladie comme déclencheur. La conscience prend les choses en main. La voici prête à opérer un grand saut. Chaque saut de conscience oblige à réouvrir le livre du corps, en effacer les mauvais contrats, en réécrire l’histoire. Le corps va se trouver fortement, voire très fortement sollicité.

Une vie authentique n’accepte aucune compromission, ni même aucun compromis. La tiédeur n’y a pas de place. Tout y devient absolu et vrai. Il n’existe aucune différence entre l’être et le faire, qui deviennent miroirs l’un de l’autre. Nous vivons nos relations de manière claire, sans mensonges, sans fausses politesses ou non-dits. On marche aux côtés de ceux que l’on a choisis, et on sait pourquoi. On n’habite pas un lieu qu’on n’adore pas. On ne travaille plus : on œuvre, autrement dit on fait uniquement ce que l’on aime.

Dans une vie authentique, le stress a disparu. Ce dernier n’a rien à voir avec l’intensité des choses que nous vivons, contrairement à ce que beaucoup croient. Le stress existe à cause du le fossé que nous installons entre l’être et le faire.

Beaucoup pensent que cette vie authentique que je décris, cette vie joyeuse et créatrice, implique une vie individualiste centrée sur le seul plaisir égoïste. Qu’ils aillent creuser et qu’ils expérimentent avant de dire cela, car ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Lorsqu’il n’y a plus de fossé entre l’être et le faire, on donne le meilleur de soi au monde, et on reçoit le meilleur du monde. On devient un cadeau, pour soi et pour les autres. La symbiose atteint sa perfection. “Plus facile à dire qu’à faire !“, diront souvent les mêmes personnes. “Et tous les devoirs de la vie, les enfants, les autres, les engagements dans la société ?” A eux, je réponds : quand tu vois un devoir et non une joie, alors ne le fais pas. Tu ne rends service à personne lorsque tu trimbales ton aigreur, tes rancœurs et ta bile. Pire, tu les diffuses autour de toi, par contagion. La joie aussi se veut contagieuse, alors choisis la bonne maladie.

Ne dis pas que tu ne peux pas rendre ta vie joyeuse et libre. Creuse un peu, et tu verras la fausseté de cette assertion. Combien de fois par jour te dis-tu “je ne peux pas” alors que, si tu y regardes bien, la plupart du temps tout se ramène à des choix que tu as enfouis et oubliés dans ton subconscient ? Tu as, nous avons tous, le pouvoir de choisir. Toujours.

Prôner cette joie et cette liberté intérieures, un truc de bourgeois bien éduqué et bien nourri ? Dans ce cas, nos sociétés bourgeoises occidentales remplies de nantis regorgeraient de gens heureux, libres et créateurs. Cela ne me paraît pas exactement le cas. Par contre, j’ai eu largement le temps d’observer que sagesse, joie et bonheur semblent plus fréquents chez ceux qui ont souffert et qui ont décidé de devenir libres et heureux. Cela, je l’ai entendu de proches au crépuscule de leur vie. Je ne dis pas qu’il faut souffrir pour devenir libre et heureux, cependant la souffrance constitue un ouvre-boîte indéniable de la conscience. Voilà certainement une de ses fonctions. On franchit une grande étape lorsque nous n’avons plus besoin de la souffrance pour grandir. Nous avançons de manière proactive et volontaire, parce que l’on a appris à aimer cela, parce qu’on adore le feu intérieur de la vérité radicale, parce qu’on devient plus à l’aise dans les infinis du vide qu’encapsulé dans les parois friables de l’illusion.

Le corps authentique

Nu dans un fauteuil avec une bouteille d'Evian, un verre et des chaussures
Picasso – Nu dans un fauteuil avec une bouteille d’Evian, un verre et des chaussures

Je disais donc que, lors du choix d’une vie totalement authentique, la transition pouvait conduire à une chute de santé. Parfois un véritable processus de dissolution par maladie se déclare “opportunément”, souvent le cancer. L’âme, au plus profond, choisit de lâcher l’ancienne structure pour, dans le futur, en reconstruire une nouvelle, plus adaptée aux prochaines expériences et créations.

Cela se passa ainsi pour mon ami Robert, que j’ai accompagné jusque dans ses derniers moments. Peu avant qu’il ne plonge dans les états de conscience modifiés provoqués par l’agonie, nous nous remémorions ensemble cette conversation que nous avions eue deux ans plus tôt, sur l’île de la Réunion, alors qu’il venait de vivre des transformations intérieures et des modifications de conscience extrêmement fortes. Je l’avais invité à cette vigilance du corps et l’avais mis en garde sur le fait qu’il pourrait fort bien tomber malade. Robert, sur son lit d’hôpital, me confirma que ce scénario avait exactement eu lieu. Son être présent n’arrivait pas à absorber, à intégrer, à mettre en mouvement la conscience qui l’habitait depuis deux ans. Il me dit aussi qu’il ne regrettait rien. Il se sentait profondément en paix.

Ainsi, à l’heure des grands changements de la vie, chacun de nous peut sentir des tressaillements dans le corps, les prémisses possibles d’une maladie ou d’un accident qui vont engager le processus d’une dissolution de notre substance physique, plus ou moins rapide, plus ou moins violente. Durant cette introspection, on peut aller parler à son corps physique, ou plutôt parler en son corps. On peut y déclarer nos choix et nos décisions, jusqu’au fond de chaque cellule. Par déclarer, j’entends l’affirmation pleine et entière de ce que notre âme souhaite. Voilà un art difficile car, pour la plupart d’entre nous, nous ne souhaitons qu’une chose : rester en vie ! La personne temporelle le désire, mais pas nécessairement l’âme. Pour qui a appris à écouter son âme, le désir se joue en dehors du champ de la vie et de la mort. L’âme pose l’intention radicale, première, ultime, irrévocable. La forme suit. Quelle expérience veut-on vivre ? Quels autres rapports ? Que voulons-nous créer ? En cet instant, l’âme doit affirmer sa volonté au corps et à la personne temporelle qu’elle incarne.

Mon expérience — personnelle et avec les êtres proches que j’ai pu accompagner ou que j’accompagne aujourd’hui– m’a montré que le corps peut entamer des mutations très profondes sans mourir, à condition qu’on lui ait vraiment donné la permission de se dissoudre si besoin. Une vraie permission, un lâcher-prise total. En effet, si l’on se donne à soi-même cette permission de déconstruction, et ce, de manière libre et authentique, on autorise le corps à faire les transmutations qu’il souhaite. Alors, soudain, tout se débloque. La voie libre s’ouvre de nouveau à l’infinie créativité de l’âme, ce qui peut conduire à un processus de reconstruction, parfois même très rapide. Les forces de vie reprennent le dessus puisqu’on leur a laissé la place pour reconstruire et restructurer si besoin.

Ce lâcher-prise ne garantit jamais que la vie va reprendre. Sinon, aurions-nous un vrai lâcher-prise ?

De l’ego aux Lego

Estéban - legosCe même principe se mettait en action lorsque j’observais avec délectation mon petit garçon jouer avec ses Lego. Il construisait une œuvre — un vaisseau spatial. Quelques jours plus tard, ce vaisseau ne le satisfaisait plus. Pourquoi ? Plusieurs raisons : il pouvait avoir fait le tour des expériences possibles avec cette création, il souhaitait maintenant passer à d’autres expériences. Il pouvait également constater des insuffisances, des manques, des contradictions, des erreurs dans la structure ; il arrivait aussi tout simplement qu’il souhaite ajouter des fonctions, des possibilités. Dans tous les cas, il lui fallait transformer cette structure. Là se présentait le dilemme : allait-il garder l’œuvre — le vaisseau — déjà tellement jolie afin de la faire évoluer ? Ou fallait-il tout détruire, pour reconstruire mieux encore ? Se jouait une confrontation entre un attachement à la forme, et l’envie de la détruire pour composer une forme entièrement nouvelle qui, bien sûr, contiendrait en elle les expériences passées acquises, engrammées dans la structure. La pratique bouddhiste des mandalas de sable met en scène cette continuité créatrice par l’impermanence des formes.

Je vois beaucoup plus qu’une métaphore dans le jeu et la création artistique. L’aventure des Lego dernière reflète exactement la façon dont l’âme construit son instrument de musique dans la matière. L’âme, atemporelle, éternelle, sans forme, insatiable artiste, divine, extatique, à la fois Une dans le Multiple, et Une en l’Un et par l’Un. Sans le savoir, l’enfant met en scène le même rapport qui régit âme et corps. Quand il joue, pris dans sa passion créatrice et la force du jeu, l’enfant va jusqu’à s’oublier. Il devient le personnage en mouvement, il incarne le jeu. A la fin ou lors d’une rupture, l’enfant se rappelle à lui-même. Alors, le temps d’une pause, il prend conscience que tout venait de sa création. A quoi ressemblera sera sa prochaine trouvaille, sa prochaine expérience ? Vers quelles nouveautés vont se diriger ses forces créatrices ?

Nous vivons en tant qu’êtres créateurs, tellement créateurs que nous nous prenons tellement au jeu de la vie que nous en oublions l’âme créatrice initiale. Savons-nous jouer et créer sans s’oublier ? Oui, bien sûr ! Car alors plaisir, joie et créativité deviennent un feu d’artifice. Je parle d’expérience. Je vois même cela comme une essence de laquelle se distille la liberté. Existe-t-il plus grande extase que celui du compositeur totalement absorbé dans l’interprétation de sa musique ? Je n’en connais pas.

Pour l’être humain qui s’offre et s’unit à son âme, alors l’âme ne devient plus que la seule et unique réalité. Tout le reste, à commencer par la matière, prend une fonction d’espace expérientiel et artistique. Là où nous vivions dans l’illusion d’une réalité ultime, dure, solide, extérieure, nous nous mettons à voir un atelier d’art dans lequel nous pouvons pleinement créer, construire, déconstruire, en pleine et entière liberté. L’âme y opère comme puissance agissante et créatrice, elle invente des réalités et des mondes et va s’y installer, pour un temps. Il n’existe alors d’autre finalité que la puissance extatique de l’être créateur de lui-même. En cette pleine puissance êtrique, création, déconstruction, re-création deviennent un grand jeu, une célébration de chaque souffle, un érotisme permanent. La mort y prélude la prochaine création, plus belle, plus folle encore.

Vers l’âmusique

Symphonie - Viviane-José Restieau
Viviane-José Restieau – Symphonie

J’entends beaucoup de gens parler de leur “connexion” à l’âme, ou de “l’écoute” qu’ils ont de leur âme. Voilà une première étape, elle s’annonce par une dualité intérieure. A ce stade, on ne s’identifie pas encore à l’âme. L’âme parle au travers des cloisons plus ou moins épaisses de l’être temporel. On apprend à l’écouter. Plus on écoute, plus on s’engage sur un chemin de délamination de la gangue de l’être. Peu à peu les membranes, les cloisons tombent ou fondent, et l’âme se révèle comme la compositrice, l’interprète et la musicienne de toute chose.

Certains vivent cela avec une certaine intensité dramatique, d’autres passent par de joyeux lâchers-prise. Question de choix, une fois de plus. On peut vivre la tragique Mort d’Isolde de Wagner, ou célébrer l’extase érotique comme le fait Ravel dans son Concerto en Sol (ici le 2ème mouvement, écoutez comment on passe d’une tendre berceuse à des dissonances érotiques qui mènent à une explosion extatique). On peut aussi aller se perdre dans des rythmes passionnels et sanguins (This is not a tango — Juju orchestra) ou se laisser allumer par les couleurs psychédéliques de l’électro (Second Revelation – Doof).

Dans le légo de la matière, l’âme, construit son instrument de musique –la personne– et en joue, comme on joue du piano ou de la harpe. Elle joue du M. Dupont ou Mme Durant, du vous, du moi. Mon instrument de musique s’appelle Jean-François Noubel. Cet instrument, il y a des choses qu’il sait bien faire, et d’autres qu’il ne fera jamais. On ne tire pas un son de trompette avec un piano (sinon il vaut mieux appeler l’accordeur).

Peu importe l’instrument : l’infini créatif s’ouvre à nous. Même avec une boîte de conserve et un bout de bois. Là réside notre liberté, totale, infinie. Beaucoup se plaignent des limitations de leur instrument parce qu’ils n’ont pas encore trouvé comment bien en jouer. Ils n’ont pas encore bien réalisé leur incarnation. Manque de courage ? Peur ?  Processus évolutionniste ? Peu m’importent les interprétations. Comme dans le cas des Lego, on peut peaufiner son instrument, améliorer sa pratique, ou tout détruire pour construire un autre instrument et une autre pratique. Le compositeur-interprète –l’âme– encore une fois, décide.

Un jour, l’être physique et temporel finit par entrer en osmose parfaite avec l’âme. Il ne se vit plus comme espace de tous les efforts et toutes les limitations. Tous ces discours qui font de la vie une longue ascension souffreteuse, avec ses étapes, ses chemins, ses séquences, ses religions, ses cartes, deviennent caduques. L’instrument s’efface, il quitte le centre de l’attention pour laisser place à la musique, infinie, universelle, créatrice de sa propre substance, nourrie de sa propre joie. Peu importe qu’elle joue en solo ou à plusieurs. Faut-il une existence de riche, jeune et bien portant pour y parvenir ? Certainement pas ! Je rappelle qu’il suffit d’une boîte de conserve, d’un bâton et de beaucoup de joie intérieure pour produire la plus divine des rythmiques qui, en retour nourrit la joie et construit la maîtrise.

On rencontre alors son plus beau cadeau.

Bon… et concrètement ?

Magritte - Miroir
Magritte – Miroir

J’ai commencé par la maladie pour évoluer ensuite vers l’âmusique. Tout ceci peut sembler une suite de digressions, aussi puis-je maintenant récapituler en quelques points :

  • La santé du corps s’offre en miroir des situations et transmutations opérés par notre âme ;
  • Une profonde évolution décidée par l’âme peut conduire à des défaillances de santé, voire à une destruction complète du corps ;
  • Plus on devient son âme, plus on comprend et contrôle les mécanismes de l’existence physique, et moins on se laisse traumatiser  par le contraste vie-mort :
  • A toutes les étapes, nous avons le choix quant à la musique que nous allons jouer.
Je ne viens pas avec des métaphores poétiques. J’offre la réalité telle que je la vis, telle que je puis aujourd’hui la transmettre, avec mes propres mots et un peu d’emprunt à d’autres tels Aurobindo.
Si vous faites partie de ceux à qui l’âme murmure ; si vous avez appris à écouter cette petite voix intérieure qui sait (et qui sait toujours) ; si vous savez déjà, grâce à cette écoute, donner de nouvelles directions à votre vie alors… abandonnez-vous. Offrez-vous de plus en plus à cette voix. Vous ferez des erreurs au début, mais vous ne le regretterez jamais. Cela vous mettra parfois dans des situations qui vous semblent terrifiantes, fantaisistes, irréalistes, suicidaires, dangereuses, irresponsables ou immorales, et qui ont des chances de mettre votre entourage en colère… Ne vous laissez pas impressionner : il ne s’agit que de tickets de passage. Concentrez-vous sur l’œuvre qui s’invente en vous, même si elle vous semble parfaitement inconnue. L’écoute de cette voix deviendra le meilleur cadeau que vous vous ferez à vous-même et à ceux que vous aimez.
Si vous vous trouvez allongé sur un lit d’hôpital, que la mort rôde ou pas, vous voici dans les confins de vous-même. Tendez l’oreille vers les pensées qui montent à la surface de votre être comme des bulles montant du fond de votre océan intérieur. Contemplez ces questions : “Y a-t-il quelque chose que je gagne dans tout cela ?“, “Au-delà de mes souffrances et de mes peurs, y a-t-il une source de joie ?“, “Une destination se fait-elle sentir en moi ?“.
Si vous savez que vous allez quitter cette vie, que bientôt vous devrez dire au revoir à vos enfants, parents, conjoint et amis, concentrez-vous sur ce que vous pouvez créer, même s’il reste très peu de temps. Le temps possède peu de surface, mais beaucoup de profondeur. Une goutte de temps suffit pour se dire les choses essentielles, dénouer les conflits, entrer dans la joie créatrice, et la rendre contagieuse. En quelques instants, nous pouvons devenir le compositeur-interprète libéré des fausses pesanteurs de l’instrument ou des illusions de notre incompétence. Dénudé de tout, nous pouvons enfin voir notre vraie nature, et énoncer les choses essentielles, celles qui font monde. Alors, au-delà des larmes de la séparation, s’installe une douce présence qui perdurera dans l’invisible chez les autres. Par imprégnation, s’opérera peut-être pour vos bien-aimés ce même passage que vous : une inversion de la réalité. La matière devient éphémère et évanescente, l’être prend la consistance ultime de toute chose.
Si au contraire, vous ressentez une certaine colère, si vous trouvez absurde votre situation présente, notamment parce que vous ne l’avez absolument pas souhaitée… Si rien de ce que je vous dis ne vous parle, ou si cela vous apparaît comme une suite d’opinions spéculatives, ou de ces explications rassurantes dont on a besoin pour se protéger de l’absurdité du monde, alors… alors… je vous laisse à vous-même, sans inquiétude non plus. Car un jour, durant vos dernières minutes de vie, ou lors d’une bascule inattendue de l’existence… vous vous trouverez au pied de l’infini de votre être. Privé de toute perspective et de tout repère, votre mental déposera les armes. Votre personne ? Vous la vivrez comme invalide, impotente, effacée, au sens propre comme au sens littéral. La gangue aura disparu, il vous restera l’essentiel : l’être. Alors vous verrez qu’il n’existe pas de plus grande réalité. Peut-être vous demanderez-vous pourquoi vous n’avez pas atteint cet état durant votre existence valide ? Pourquoi vous avez attendu le seuil de la mort pour ouvrir votre horizon ? Là encore, rien de grave. Rappelez-vous : le temps possède une infinie profondeur, fractale, et je dirais même plus, holographique. L’éternité y jaillit dans l’évanescente étincelle du ici et maintenant. En cet éclat de lumière, vous pourrez créer, créer, alors que déjà les prochaines formes s’esquissent dans les remous déjà engagés de votre dissolution.
Ainsi entrerez-vous dans l’absence radicale de peur.
Pom, pom, pom, pom…
 Chef d'orchestre confus

Absence radicale de peur : l’âme décide quand…

Récemment, après avoir lu “Vers une vie de charité“, une amie proche m’écrivait : “Tes pas vers un futur immergé dans une vie de charité reflètent ta confiance sincère en la bonté de l’espèce humaine, et la force de ton être. Oui cela inspire, bien que je sois certaine que je n’arriverai jamais à m’approcher, ne serait-ce qu’un peu, de ce stade d’absence de peur que tu as atteint.

Il a fallu du courage et de l’authenticité à mon amie pour écrire cela. Je veux lui exprimer toute ma gratitude. Elle et son époux sont une bénédiction dans ma vie.

Je pense que notre échange peut profiter à d’autres. Voici donc ci-dessous un extrait de la réponse que je lui ai envoyée. J’ai juste omis son nom de manière à ce que la partie intime de notre échange demeure intacte et protégée.

Mon Amie Bienaimée,

Je t’invite à ne jamais dire jamais :). Tu es parfaitement capable d’aller vers le courage radical. N’en fais pas un objectif, n’en fais pas une idéalisation de toi-même, c’est la meilleure façon d’échouer, de se sentir séparé et déçu par soi-même. Mon invitation est que tu gardes simplement la porte ouverte à cette possibilité. Le jour où ton âme se sentira prête, elle t’emmènera vers ce courage radical. La bonne nouvelle, c’est que tu y parviendra de toute façon. Pour la plupart des humains, l’état d’absence absolue de peur arrive juste avant leur mort, une fois qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de tout laisser partir. Là, durant quelques secondes, minutes, semaines ou mois, suivant les circonstances, tout se remet en place, tout s’ajuste. Le chemin devient clair car le brouillard de la peur s’est évanoui. Le monde révèle sa vraie nature, un flux interconnecté d’énergies et de formes qui se transforment sans cesse pour donner naissance à de nouvelles formes. La réalité devient amour et art pur.

Cet espace d’extase, nous l’atteignons quoi qu’il advienne. Cela peut être durant les fractions de seconde qui précèdent un accident de voiture, une fois que la fin imminente s’est faite certitude. Ou cela peut arriver lorsque nous franchissons ce même seuil dans le lit qui va accueillir notre dernier souffle. A ce moment-là, tout ce que nous avons à faire est de laisser faire les choses. Tout va bien se passer, on le sait. C’est notre âme qui décide quand ce moment doit arriver, bien que la plupart des gens demeurent dans l’illusion que cela nous arrive par accident.

Des âmes plus avancées peuvent décider que cet état peut être atteint plus tôt dans la vie, par volonté. Elles savent que cela va amplifier leur service au monde. D’autres âmes peuvent décider de laisser le verrou enclenché, sachant que certaines limitations les aident à mieux servir dans le monde conventionnel. Verrous et limitations ne sont pas toujours une manifestation de l’ignorance. Ils peuvent être l’expression d’un dessein conçu par l’âme avant la naissance. Certains verrous, certaines limitations resteront en place une vie entière, d’autres sauteront au moment nécessaire.

Voilà un post court. Il y aurait beaucoup plus à partager, l’âme étant un sujet quelque peu central. Mais n’est-ce pas la magie d’un blog que de n’être tenu à aucune vue aboutie ? Ainsi la conversation reste-t-elle ouverte…


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