Trois raisons pour lesquelles je ne crois pas à la COP 21

Voici une petite vidéo faite à la volée la veille d’un départ en voyage, le 1er décembre 2015. Veuillez m’excuser pour sa mauvaise qualité. J’ai jugé plus important de partager quelques points de vue au fil de l’actualité que d’attendre les conditions pour un bon tournage et montage.

En résumé :

    1. L’intelligence collective pyramidale s’avère totalement incapable de gérer la complexité du monde d’aujourd’hui. Pire, elle l’a créée, donc seul un système social plus vaste, plus embrassant, plus conscient et plus intelligent peut prendre le relai. Cela participe de l’évolution du vivant.
    2. Nous évoluons dans un monde à conscience encore majoritairement socio-centrée. L’intelligence collective pyramidale se construit sur ce type de conscience. En même temps, nous voyons un mouvement global s’opérer vers une conscience mondo-centrée, qui ne peut reposer sur l’intelligence collective pyramidale, et qui, de fait, donne naissance à la forme suivante : l’intelligence collective holomidale. En attendant, nos chefs d’Etat et dirigeants vivent par la conscience socio-centrée et ne peuvent en conséquence incarner l’avenir, même s’ils le voulaient.
    3. L’argent s’avère une technologie ad hoc pour l’intelligence collective pyramidale. Ca a servi ces derniers milliers d’années. Mais pour une économie systémique, durable, intégrale, à la fois locale et globale, fondée sur les systèmes ouverts, l’open source, l’open innovation, l’argent devient toxique et tout à fait inadéquat. On ne pourra jamais résoudre les enjeux de la COP 21 avec la technologie argent. Il nous faut donc passer aux technologies post-argent.

Non aux gaz à effet de s...

 


Comment j’ai fini par devenir inutile

Chat blanc en train de dormir

Ce titre annonce-t-il un constat d’échec me concernant ? Pas du tout. Il y a quelques années, j’ai pris la décision de devenir inutile.

Complètement inutile.

Je veux dire par là inutilisable. Personne, pas même moi, ne peut m’utiliser comme outil, instrument, servant ou maître, groupie ou gourou, employé ou patron. Les rôles et les fonctions ne s’appliquent pas à une personne inutile.

En tant que personne inutile, je n’ai pas de planète à sauver, de cause pour laquelle me battre, d’ennemi à combattre. Je n’ai pas d’obligations morales, de responsabilités, de devoirs.

Les gens disent qu’il faut “gagner sa vie”. Mon papa et ma maman m’ont dit ça (et ils continuent). Mes grands-parents également, il y a longtemps. De même que mes profs à l’école, mon coiffeur, le gars de la station service et nos animaux politiques à la télé. Pour autant que je sache, ma vie, je l’ai gagnée à la naissance. Pourquoi devrais-je la gagner encore et encore ? Pourquoi devrais-je engager des actions spéciales telles qu’avoir un boulot pour m’acheter le droit de vivre ? Aujourd’hui je n’ai aucun travail, aucun poste, aucun titre, aucun statut social. Mon CV a fini à la poubelle. Quelle délicieuse libération !

Vous trouvez cela choquant ? Alors dites-moi pourquoi nous avons des chats et des chiens ? Pourquoi nous sentons-nous autant touchés par les enfants ? Ne goûtons-nous pas, inconsciemment et par projection, à leur délicieuse et insouciante inutilité ?

L’inutilité m’a également libéré des idéologies omniprésentes de l’inconscient collectif qui imposent de justifier sans répit notre droit à exister. Ne voulons-nous pas inscrire nos actions dans une “raison de vivre” ou un “sens de la vie” cohérents ? N’aimons-nous pas revendiquer notre service envers  un “but plus grand” ? Ne naviguons-nous pas dans ces océans mentaux dans lesquels nous nous voyons comme de petites parties d’un grand tout ? Nous adorons nous voir nous-mêmes comme des parties d’un tout plus grand. Peu importe qu’on les appelle Dieu, le Kosmos, l’humanité, le Divin, la Terre Mère ou la Nation… Tous indiquent un grand truc qui a ses propres intentions, ses propres lois. Là, nous n’avons pas grand chose à dire. Pas de débat, pas de démocratie, mais une grosse dictature. Nous devons simplement accepter, nous abandonner (le terme spirituellement correct — to surrender en anglais). Cet apparent conflit d’intérêt entre le Je et le Tout ne manque pas, tôt ou tard, de produire de la souffrance.

Meaning of Life - Carlos Ruas
Auteur : Carlos Ruas – http://www.onceuponasaturday.com/ 1 – “Dieu, quel est le sens de la vie ?” 2 – “Attend un instant, je vais demander.” 3 – “- Seigneur ! – Salut ! – Quel est le sens de la vie ?” 4 – “Attend une seconde, je vais demander.”

Comme Aurobindo le disait si bien, le mental voit toujours bien la partie dans le tout, mais il ne sait pas appréhender le tout dans la partie. Quand l’expérience d’exister en tant qu’univers tout entier devint l’état de conscience prédominant en moi, quand la partie et le tout se fondirent l’un dans l’autre, je devins inutile. Je devins à la fois humain et Dieu, entité et essence, immanence et transcendance, un et tout, temporel et éternel, petit et immense, ici et partout. Les derniers zestes d’utilitarisme n’y ont pas résisté.

En tant que personne inutile, je puis maintenant vivre ma vie d’artiste, de Dieu créateur et destructeur de mondes pour la seule extase de l’exercice. Par un acte de blissipline (la joyeuse discipline de la grâce) se tire le fil de Soi. Je deviens mon propre chef-d’œuvre exprimé au moyen de la recherche scientifique, de l’écriture, de la musique, des arts martiaux, par le fait de faire l’idiot, de dormir, de faire l’amour, de jouer à Ingress, d’embrasser un arbre ou de m’installer dans une crapuleuse paresse.

Cela me permet de vivre dans l’économie du don.

D’exister dans la vérité radicale.

De devenir mon plus beau cadeau.

De briller d’extase comme le soleil et la lune.


Interview sur Auroville Radio

Jean-François Noubel - Auroville Radio
Photo Roland Katz

Voici une interview en français sur Auroville Radio, donnée le 22 décembre 2014, à Auroville, Inde, près de Pondicherry. Interview réalisée par Roland Katz, un homme formidable qui sait faire parler les êtres et relier les âmes.

Sujets explorés : l’évolution, l’intelligence collective, langue, ontologie, traditions spirituelles, Auroville, richesse intégrale, économie du don, la vérité, le courage…


Evolutionary Boot Camps

Les Evolutionary Boot Camps offrent un espace d’entraînement et de préparation pour les humanonautes pionniers de l’évolution humaine. Un projet qui a mûri en moi durant ces 3-4 dernières années, et que j’initie maintenant.

Ces boot camps s’adressent à des gens parlant parfaitement anglais (une des conditions de sélection), je n’en fais donc que l’annonce ici, sans en traduire le contenu.

Vous trouverez toutes les infos en anglais ici.

A bientôt peut-être pour une aventure insolite !

Ps : ci-dessous une carte objective des étapes d’évolution de la conscience.

De l'âge de pierre à l'âge de l'informatique


Jeux intégraux à Auroville

A partir du lundi 5 janvier, et jusqu’au 21 janvier 2015, j’accompagne deux formes spécifiques d’espaces intentionnels : les jeux du corps et les espaces de vérité.

Jeux du corps

La plasticité supramentale permettra au corps d’embrasser l’attaque de n’importe quelle force hostile qui souhaite le transpercer : il ne présentera aucune résistance brute à l’attaque mais sera, au contraire, tellement souple qu’il rentra la force nulle en lui permettant de passer au travers. — La Mère.

Les jeux du corps nous invitent à une exploration libératrice et joyeuse du corps, de ses conditionnements et de ses potentiels. Nous utilisons les arts martiaux et la voie du guerrier pour contempler et jouer avec ces forces qui nous animent, qui passent au travers de nous, et qui parfois nous détruisent.

Poids lourd judo contre un petit adversaire
“Souvenez-vous de notre motto : utilisez son poids contre lui”

Les jeux du corps ont pour objectif de libérer notre plasticité en explorant plein de situations impliquant des forces agressives et non agressives qui challengent le corps, le mental et l’esprit. Construire une équanimité du corps, à plein temps, indépendante du contexte, même au milieu de situations stressantes, permet la descente de la sagesse jusqu’au niveaux les plus cellulaires de l’être.

Les arts martiaux offrent un terrain parfait pour l’exploration de soi d’une manière joyeuse et hors de tout jugement. Les nombreux exercices que nous faisons avec nos partenaires nous permettent de nous comprendre nous-mêmes, de rencontrer nos limites et d’opérer le pas suivant.

Venez avec une tenue décontractée, car nous jouerons sur le sol ! Pas de niveau prérequis, cependant vous devez avoir une bonne condition physique. Amenez votre esprit ouvert, curieux et engagé. Et n’oubliez pas votre sourire !

Où et quand ?

Chaque lundi, mercredi, vendredi, 7h30 – 9h00 derrière le Pavillon de l’Unité

Dernier jeux du corps : mercredi 21 janvier.

Les cours ont lieu même en cas de forte pluie.

Espaces de vérité

Dans ces espaces, j’offre mes années de pratique spirituelle pour aider la vérité à se manifester, au-delà du mental.

Peut-être parlerons-nous. Peut-être demeurerons-nous silencieux. Peut-être jouerons-nous avec le corps, ou pleurerons-nous ou rirons-nous ensemble, ou rêverons-nous de nouvelles histoires.

Mon engagement au vrai servira et guidera le processus. Votre engagement également.

N’espérez pas de politesse et de conventions. Venez pour le feu, et les possibles.

Et pour l’amour.

Durant les moments de conversation, j’utiliserai les 6 accords comme architecture sociale. Lisez-les avant de venir.

Je ne parlerai qu’avec votre permission et votre invitation.

Vision relative

 

Où et quand ?

Chaque lundi, mercredi, vendredi, de 10h00 à 12h00, dans le Pavillon de l’Unité.

Dernier espace : mercredi 21 janvier 2015.

Langues parlées : anglais par défaut, si besoin français ou espagnol.

 

 


A un souffle de distance ?

“Je” de miroirs

Climate change breakthrough technology

On parle sans cesse de l’évolution de l’humanité sur le plan technique, pétri d’une vision matérialiste de la réalité. Voilà une des signatures de l’intelligence collective pyramidale qui ne sait voir et comprendre le monde que par le dualisme du mental.

Si la plupart des analyses prospectives s’avèrent pertinentes, elles n’en laissent pas moins de côté l’évolution intérieure de l’être qui ne peut manquer de se produire conjointement avec l’évolution extérieure du monde. L’Homme a-t-il inventé le feu qui a changé l’Homme, ou l’Homme a-t-il inventé l’Homme qui a inventé le feu ? Même question pour l’écriture, l’imprimerie, l’aviation, l’informatique ou Internet. On ne saurait séparer l’évolution subjective intérieure de l’évolution objective extérieure. Quant à savoir de quel côté ça commence, on entre dans une question de poule et d’œuf. L’être subjectif initiateur et l’être objectif créateur s’inventent mutuellement dans un jeu de miroirs infinis.

Architectures invisibles: l’ADN social

Il n’en demeure pas moins que l’intelligence collective pyramidale met aujourd’hui des sommes colossales dans l’évolution technique et tout ce qui peut se matérialiser dans un produit ou service à vendre. Soit.

Social DNA barcodingCe faisant, elle passe à côté de l’évolution intérieure de l’être. Pourtant cette évolution ne nécessite pas nécessairement des années de développement personnel. Il suffit parfois de changer quelques codes dans les architectures invisibles qui nous structurent individuellement par le jeu du collectif. Les architectures invisibles touchent à tout ce qui détermine nos comportements, notre façon de voir le monde, de penser, de décider. L’ontologie (la façon dont le langage construit notre réalité), l’argent, la doxa (les croyances non-fondées constitutives de nos sociétés), notre construction sociale du temps, l’alimentation, les codes sociaux constituent autant d’architectures invisibles au cœur desquelles nous nageons, tels des poissons tournant dans leur aquarium. Changez une règle dans l’une de ces structures, et la conscience individuelle et collective régresse ou évolue, suivant les cas. Cela fonctionne exactement comme le fait de changer un gène dans un corps physique.

Cette génétique sociale constitue une de mes plus importantes découvertes en intelligence collective, thème sur lequel je n’aurai de cesse d’écrire, de publier et de communiquer.

Dans l’entreprise

Dans cette conférence donnée devant 2800 chefs d’entreprises (Pleinière d’ouverture APM – Marseille octobre 2013), j’essaie d’éclairer cette notion d’évolution par le levier des architectures invisibles, à travers un exemple : la respiration. Thème que j’ai également aborté dans l’article A pelles d’air. Que se passerait-il si, au lieu de s’interrompre et de ne laisser aucun espace au silence dans nos conversations, nous décidions d’effectuer systématiquement une longue respiration avant de parler ? Comme vous le voyez, on ne touche ici qu’à un seul code social (gène). Pourtant, de là, tout, absolument tout, peut changer.

Quel impact a eu cette conférence ? Toujours difficile à dire. Mon message a probablement touché quelques personnes en profondeur. Pour le reste, il a reçu un bel accueil, ce qui ne dit rien sur la phase “infusion”. Certes j’aurais pu partager un message un peu plus édulcoré, un peu moins évolutionnaire. Là se présente un choix que je fais toujours : même lorsque je m’adresse à de larges auditoires, je ne souhaite pas pour autant atténuer mon propos, histoire de passer les filtres de la pensée conventionnelle et de le voir accueilli par tous. Disons qu’il y a une partie entendable par tous. Pour la partie plus profonde, plus essentielle, seules les personnes déjà animées d’une volonté de dépasser la doxa, les habitudes, le voile de surface, se trouvent en posture d’accueil et de contemplation investie du contenu. On parle ici, je pense, de moins de 1%.

En mots écrits…

Voici, ci-dessous, le transcript le la conférence.

Caveman writing

Voix off du présentateur : « A la tête du Collective Intelligence Research Institute, Jean-François Noubel le perçoit, c’est encore un signal faible,annonciateur de transformations plus fondamentales, et toutes commencent par un vrai travail sur soi. »

J’ai 12 minutes… 12 minutes pour partager ma passion pour l’évolution, pour l’évolution de la vie, pour l’évolution de la conscience, et ça au travers d’une nouvelle discipline, une nouvelle discipline de recherche qui s’appelle l’intelligence collective. L’intelligence collective qui essaie de comprendre pourquoi, comment, lorsqu’on met un certain nombre d’êtres ensemble, des êtres humains, des plantes, des animaux, des écosystèmes… eh bien quelque chose se passe, plus ou moins bien, mais parfois, un tout émerge, comme un corps, et là quelque chose de magique se passe. A la fois pour les participants, bien entendu, mais également magique parce que un tout émerge, congruent, avec une conscience, capable d’évoluer, d’avancer, et là je parle autant pour une entreprise qui marche bien, que ce groupe-là qu’on vient de voir chanter, ou d’une grande entreprise.

Alors j’ai 12 minutes pour vous parler de cette passion mais, à deux niveaux, parce qu’il y a l’aspect technologique, tout ce qu’on peut voir, l’aspect objectif extérieur, et puis il y a l’aspect beaucoup plus difficile, beaucoup plus invisible, à savoir ce qui va changer au fond de nous. Et déjà pour commencer à nous donner une idée de ce qui va changer au fond de nous, je propose qu’on fasse une petite chose ensemble. Je vais vous la montrer…

[longue et lente respiration]

Une longue respiration. On essaie tous ensemble ? On est prêts ? On y va !

[longue respiration collective]
Encore une fois…
[longue respiration collective]

Alors quel lien ? Quel lien avec cette évolution de notre espèce ?

Eh bien je vais revenir justement à l’intelligence collective, et à un voyage dans le temps. On va parler de ces différentes formes d’intelligence collective au cours de l’évolution, et je vais commencer par celle-là, à savoir un ban de poissons, et j’aurais pu aussi bien vous montrer une fourmilière, ou bien un nuage d’oiseaux, ou bien un de ces grands troupeaux de buffles ou de bisons.

Cette forme d’intelligence collective, certainement la première apparue sur Terre, on va l’appeler l’intelligence collective en essaim. Elle a pour caractéristique déjà, vous le voyez, les grands nombres. Mais également au niveau de l’individu, l’individu dans cette configuration-là, il n’a pas une très grande marge de manœuvre. Le poisson, il suit le ban de poissons. Quand on se trouve dans un troupeau, même chose.

Alors, question : est-ce que, au niveau de l’humanité, on la connaît ? Est-ce qu’elle existe chez nous cette forme d’intelligence collective ?

Eh bien, pas fondamentalement mais… parfois. Dans une manifestation, là ici on a une extraordinaire photo du marathon de New York. Mais on la connaît aussi, vous l’avez peut-être connue pas plus tard que ce matin, on la connaît souvent tous les jours, comme ça. Eh oui, quand on se trouve dans sa voiture, on n’a pas une marge de manœuvre extraordinaire, et pourtant, au niveau collectif, il se passe quand même quelque chose d’incroyable : une ville se remplit, et se vide chaque jour ! Imaginez si une équipe devait planifier ça ? Même chose pour la fourmilière.

Donc cette forme d’intelligence collective, extraordinaire dans ses capacités en tant que tout, mais elle a aussi ses limites. Parfois, ça peut se bloquer complètement, des troupeaux peuvent tomber dans des abîmes, etc, etc.

L’humain, lui, il vient d’autre part. Il vient d’ici… L’intelligence collective originelle. On l’appelle comme ça, justement, à savoir le petit nombre. Ca fonctionne un petit peu à l’inverse de l’intelligence collective en essaim puisque là nous avons un petit nombre d’individus, mais chaque individu se trouve extrêmement individué. Et chez l’humain, on le retrouve dans ces configurations-là, celle qu’on vient juste de voir sur scène, formidable !

Là ici on a un groupe de jazz. J’adore cette photo parce que elle nous montre à quel point chaque musicien vit son individuation, il connaît sa technique, son instrument, et puis se rencontre totalement et pleinement avec les autres. Et à deux niveaux : horizontalement, il sent bien ce que chaque autre musicien fait, mais en plus verticalement, il a une connaissance du tout, il ressent ce tout, il peut s’actualiser grâce à ça.

Ca porte un nom d’ailleurs : l’holoptisme. Je ne vais pas m’étendre dessus, mais ça porte un nom.

La grande force de cette structure, en intelligence collective, on la connaît tous. Eh bien, extrêmement agile, apprenante, elle s’adapte tout le temps, elle se reconfigure, il suffit de voir une équipe de sport qui s’adapte à l’inconnu sans arrêt.

Mais elle a aussi des limites, elle a deux limites : le nombre, et la distance. Il faut que, évidemment, les joueurs se trouvent dans un espace sensoriel où ils puissent se connecter les uns les autres, et voir ce que chacun fait. Alors pour l’humanité, qui a connu ça pendant très longtemps, avec les villages, les tribus, eh bien il y a eu une crise, une crise systémique majeure, mondiale, à l’époque.

Eh oui, lorsque l’agriculture est née, puis que les villes ont commencé à émerger, la spécialisation du travail, il y a eu une explosion de complexité, et il a fallu une sorte de saut quantique. Et là, l’humanité a inventé une technologie absolument incroyable : l’écriture, qui a permis de sortir de la proximité orale, de la tradition orale, pour passer dans les grandes civilisations. Civilisations égyptienne, mésopotamienne, chinoise, maya, etc.

A chaque fois on retrouve cette même structure déjà constituée en castes. On a un Dieu vivant en haut, et puis en-dessous on va trouver la haute prêtrise, la noblesse… En-dessous les artisans, les marchands, et puis en-dessous on va trouver les gens de la terre, les éleveurs, etc. Et puis tout en bas, une masse, taillable et corvéable à merci, les esclaves, le servage, les Intouchables, etc.

Et puis évidemment ça a évolué. De nos jours, on représenterait plus ça comme ça : une grande entreprise elle fonctionne avec un comité de direction. On voit des petits groupes d’intelligence collective originelle. Et puis ça s’organise toujours en pyramide, avec des départements, des services, etc. Et qui ne connaît pas dans les grandes entreprises évidemment, ces fonctionnements en silos ?

Alors, la grande force, puisque je parle des forces et des faiblesses, de l’intelligence collective pyramidale, celle-là, sa grande force, évidemment, elle a réussi à mettre ensemble des milliers ou des millions de personnes.

Sa grande force, on la voit aussi, justement, si je devais prendre l’image de la musique, on va trouver l’orchestre symphonique. Avant-hier, lorsque je faisais mes diapos, j’avais mon fils avec moi, il m’a dit : “Tiens papa, je vais te représenter ce que tu n’arrives pas à trouver sur Internet”. Je voulais voir un chef d’orchestre de derrière, et il m’a fait ça, donc merci à lui, merci à Estéban. Il a très bien compris le concept.

Les forces et les faiblesses de cette intelligence collective pyramidale, on se heurte aujourd’hui de plein fouet à ça, et je crois que cette image résume bien, celle du Titanic ou d’un grand paquebot. La force, elle se trouve aussi dans l’image… On a là une technologie extraordinaire, qui pilote, qui transporte des gens, un grand nombre de gens, d’un bout à l’autre du monde. Et en même temps, une erreur dans le commandement, voire une malveillance, et ça peut devenir la catastrophe. Autrement dit, l’intelligence collective pyramidale a une très très faible résilience. Si ça va pas dans la tête, tout peut s’effondrer.

Elle a peu d’adaptabilité aussi. Elle sait très bien développer des process, les répéter, les répéter à l’avance, mais après s’il y a du changement, cela ne marche plus très bien et on se trouve de nouveau face à un changement, à une nécessité, face à un mur de complexité, qui nous oblige, justement, à nous réinventer.

Qu’est-ce qui se passe ? Eh bien, on entre, de plain-pied, dans ce qu’on appelle l’intelligence collective holomidale. Holomidale, de “holos” — holistique, Et là, vous avez cette image de l’Internet que j’aime beaucoup, déjà un petit peu ancienne, comment les serveurs se relient entre eux.

Ca émerge. Personne n’organise cela de haut en bas. Ca émerge, et ça s’auto-organise. Tout comme on retrouve ça en forêt, sous nos pieds, le rhizome, même chose, même structure. Ou dans notre cerveau. Et là, on a partout, et ça vous le savez, des réseaux sociaux. Tout le tissu social s’auto-organise et on retrouve quelque part, les avantages de l’intelligence collective pyramidale –les grands nombres– mais avec toute la résilience, l’auto-organisation, de l’intelligence collective originelle.

Ca s’adapte, c’est extrêmement apprenant, ça se reconfigure sans cesse, ça se constitue en tribus sémantiques, etc, etc. Alors, à partir de là, on imagine bien, on se trouve tous là pour en parler, qu’il va y avoir une transition incroyable.

Et là maintenant je pourrais vous parler de ce qui va arriver, les imprimantes 3D par exemple. On va passer d’une grande partie de la production, centralisée, pyramidale, à des modes complètements distribués. Je pourrais aussi vous parler de la fin de l’argent, de la société post-argent, parce que si on veut passer d’une économie de la compétition à une économie du mutualisme, on ne peut plus utiliser cette vieille technologie nommée argent. On va avoir des systèmes beaucoup plus puissants !

Mais là, maintenant, je voudrais vous parler justement de cette intériorité. La chose la plus difficile, qui me passionne, ce qui me fait me poser la question quasiment 24h/24… Comment l’humain va-t-il se vivre à l’intérieur de lui-même dans les années qui viennent ?

Et pour ça, on va prendre un exemple : les codes sociaux. Et dans les codes sociaux, je vais m’intéresser aux codes sociaux de la conversation. Alors, quand on se parle, quand on a une conversation à table, ou un débat politique, qu’est-ce qui se passe ? Première chose, déjà, les gens parlent les uns après les autres, très très vite. Il n’y a pas de place pour le silence, il n’y a pas de place pour les temps de respiration. Et puis, on s’interrompt. Et ça, croyez bien, je le vois dans pratiquement la plupart des cultures. Pas toutes, mais globalement on s’interrompt, plus ou moins. Ca veut dire, si j’interromps quelqu’un, que ce que j’ai à dire maintenant a plus d’importance que ce la personne dit en face.

Maintenant imaginez, mettons-nous dans cette situation que on change le code social suivant : on ne prend plus la parole sans avoir fait une longue respiration avant. Imaginez à l’intérieur de vous, si vous vous mettiez à faire ça, les conséquences que cela peut avoir pour le collectif, si un collectif se met à faire ça, dans votre travail, votre famille, et si vous vous mettez à faire ça comme une pratique. Imaginez la conséquence que ce seul changement de code social peut avoir, une longue respiration avant.

Alors, quand je fais des séminaires, et que je demande aux gens à quoi ça pourrait servir, de respirer ? Alors là, tout le monde sait. Eh bien ça permet déjà de se connecter à soi-même, ça permet de retrouver le calme, de prendre du recul, de sentir ses émotions, son corps, de se reconnecter. Ca permet de sentir l’autre, ça permet de sentir le groupe, les émotions qui veulent se vivre. Et ça permet aussi de se laisser inspirer. La respiration, ça nous fait respirer, donc inspirer. Et pourtant on ne le fait pas.

Eh bien pourquoi on ne le fait pas ? Pourquoi ? Parce qu’il y a une signature derrière cette rapidité dans le dialogue que nous avons dans les conversations. Il s’agit de la manifestation du mental.

L’intelligence collective pyramidale, le monde de l’intelligence collective pyramidale a inventé, a développé, sur-développé le mental, le conceptuel. Le mental, il va très vite. Il va très très vite. Il parle très vite, et il sait très bien évoluer dans son paradigme.

Sortir d’un paradigme veut dire désactiver le mental. Et cette respiration peut devenir une méditation à part entière.

J’ai formé beaucoup de gens à des techniques de respiration, et pas simplement des gens individuellement, mais des collectifs, et des collectifs d’entreprise. Tous, sans exception, m’ont dit : “ça a changé notre vision du monde“, “ça a changé ma relation avec moi-même, ma relation aux autres“, “nous ne prenons plus les mêmes décisions ensemble“, “nous ne voyons plus le monde de la même façon“, “toute notre entreprise, toute notre stratégie a changé“. Alors là je ne parle pas de millions de dollars à investir dans la R&D. Je parle simplement d’une respiration.

Et cette respiration nous amène justement à cette question du changement de soi, comment on se perçoit de l’intérieur, comment ça va évoluer, avec, maintenant, une question essentielle, justement.

Toute cette perception de soi, imaginons-nous maintenant dans le noir, dans une forêt, et je vais finir là-dessus. J’allume ma lampe de poche. Ma lampe de poche, et je vais commencer à la diriger un petit peu partout. Là je vais voir un arbre ici, un rocher là… Et je vais me diriger grâce à ça parce mon faisceau lumineux va se diriger à droite ou à gauche et à force, je vais reconstituer une sorte de réalité de proximité.

Le mental fonctionne exactement comme ça. Un faisceau qui relie des choses les unes les autres, et on peut avancer grâce à ça. Ca marche pas trop mal…

Maintenant si j’éteins ma lampe de poche, et que je décide de me laisser imprégner par cette lumière de la nuit, des étoiles, des astres, il va se produire autre chose. Je vais m’accoutumer. Je n’aurai plus le détail exact de ce qui se passe, mais une réalité beaucoup plus vaste va s’ouvrir à moi.

Tous les gens qui s’ouvrent comme ça vont vous parler, vont avoir des mots pour dire ça. Moi j’aime bien parler du transrationnel. Le transrationnel arrive lorsqu’on dépasse le rationnel. Le rationnel, oui, on l’a toujours, je peux toujours allumer ma lampe de poche, toujours. Mais à tout moment je peux aussi l’éteindre et m’ouvrir à une réalité plus vaste, et cette réalité plus vaste, elle peut venir par des changements de codes sociaux.

J’en reviens aux codes sociaux, et j’en reviens à la respiration qu’on a faite au début. Et donc, ces évolutions qui vont se faire, ne vont pas simplement, je vous le disais, arriver par des imprimantes 3D, de l’Internet, très intéressants, il faut aller voir ça, vous allez voir plein de choses, mais pensez aussi, et là je vous invite à ça, à voir ce qui va changer en vous, au travers des codes sociaux, de l’ontologie, de la structure du langage, de nos postures, de notre relation au corps…

Et qui sait finalement si la prochaine humanité ne se trouve pas à une respiration de distance.

Merci !


Le compost de l’intelligence collective

Il ne faut pas opposer l’ancien système de l’intelligence pyramidale, mourant, à celui, naissant, de l’intelligence collective holomidale. J’entends tout le temps des gens dire que même s’il y a une innovation sociale indéniable, les outils demeurent le monopole des organisations à intelligence collective pyramidale, faites pour faire du profit et pour contrôler. Les gens qui disent cela opposent des systèmes politiques dans une vision intellectuelle des idéologies. Mes recherches se contentent d’observer l’évolution, pas d’argumenter si tel ou tel système politique devrait prévaloir. De manière pragmatique et concrète, on a une loi du vivant : tout nouvel écosystème doit pousser sur l’ancien. L’ancien, tout en rejetant le nouveau, lui offre les briques fondamentales ainsi que le compost issu de sa propre décomposition. Ses manifestations paroxystiques –plus de concentration des pouvoirs et de l’argent, plus de normalisation, etc– provoquent également une dynamique d’évolution pour ceux qui veulent s’extraire de cette matrice. Ainsi l’intelligence collective holomidale, en attendant de devenir un écosystème social autonome, pousse-t-elle sur le terreau de l’intelligence collective pyramidale. Il y a un processus fractal, complexe et non-linéaire.

On me demande souvent si les gens se sentent prêts… Je ne peux que vous inviter à contempler cette question au fond de vous-même en premier lieu. L’évolution se joue en vous avant tout. L’attendre venir par l’extérieur relève d’une illusion classique du mental.

Qui, aujourd’hui, se sent prêt à faire évoluer ses structures sémantiques, son mode économique, sa santé, la relation à son corps, son alimentation, ses codes sociaux, son usage des technologies ? Pour l’instant, je n’observe ce mouvement que dans une petite frange de l’humanité, une infime minorité, principalement issue des jeunes générations. Pour autant cette petite pellicule de conscience qui s’organise dans l’être et se maille dans le collectif suffit à provoquer les sauts nécessaires à l’évolution. Le passé nous l’a déjà démontré : les changements n’ont jamais émergé ni des majorités, ni des pouvoirs en place.

 

 

 

 


Au-dessus des lois ?

Au-dessus de la loi - film

 

Dans mon chemin d’humanonaute, certains espaces que j’investis se trouvent bien éloignés du monde conventionnel. Alimentation, vœu de richesse, économie du don, amoralité, vie amoureuse, sortie du circuit économique et social classique… On me demande parfois si je ne sens pas un peu au-dessus des lois. Voilà qui m’inspire cet article, du moins une ébauche de pensée que j’aurai plaisir à développer plus avant dans le futur…

 

Quand les mineures contredisent les majeures

Je vais commencer par poser une distinction ontologique importante concernant la loi. Un seul et même mot — loi — existe pour désigner les principes supérieurs et universels qui nous gouvernent, et pour réguler et arbitrer la société de manière circonstancielle, en particulier au moyen de la jurisprudence. Afin de lever cette ambiguïté entre l’universel et le circonstanciel, nommons lois majeures celles qui posent les bases fondatrices de l’alliance sociale, et nommons lois mineures celles qui régulent et arbitrent la société de manière circonstancielle.

D’une manière générale, les constitutions forment un assemblage organisé de lois majeures : la liberté (de circuler, d’opinion, de culte…), l’égalité (des droits, des chances, des sexes, des origines…), la fraternité, le droit à la sûreté, à l’éducation, à la santé. La Constitution française, de même que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, portent en elles cette volonté d’universalité, du moins telle que perçue à notre époque et dans le paradigme de l’intelligence collective pyramidale.

Les lois mineures concernent l’arbitrage, les normes et les règles qui régissent la société dans son mouvement quotidien. On les trouve énoncées dans les différents codes : code pénal, code de procédure pénale, code civil, code du travail, code de la route, etc.

Code NapoléonBeaucoup de lois mineures entrent en contradiction avec les lois majeures. J’y vois deux raisons principales. La première : certaines lois mineures ont plus d’ancienneté que les lois majeures. Elles portent en elles des idéologies du passé, inadaptées à notre époque. Le code civil (tout droit issu du Code Napoléon) en France en donne un bon exemple. Regardons par exemple le temps qu’il a fallu pour que l’égalité hommes-femmes se retrouve dans le droit français. Ou encore, pour légaliser et intégrer la relation homosexuelle, alors qu’elle a toujours fait partie des mœurs. Quant à l’animal, encore considéré comme une chose et une commodité aujourd’hui, on se trouve encore bien loin du compte question droits. Rien ne le protège de notre inhumanité, ce qui, précisément, ouvre la voie à plus d’inhumanité encore. “La grandeur d’une nation et son développement moral peuvent se juger par la façon dont on y traite ses animaux“, disait Gandhi. Notre barbarisme envers d’autres formes de vie contredisent directement le respect que nous voulons porter à notre propre espèce. Comme l’esclavage en son temps.

Seconde raison qui met en contradiction lois mineures et lois majeures : les effets systémiques ou secondaires d’une loi mineure peuvent provoquer, par émergence, un contexte qui contredit les lois majeures. Le cas se présente avec l’argent conventionnel qui, du fait de ses mécanismes de condensation Pareto et de sa privatisation, conduit à une concentration non démocratique des pouvoirs. On nomme ploutocratie cette corrélation entre pouvoir et argent. Voilà qui contredit la Constitution (lois majeures), qui justement postule l’égalité des chances et le droit à la sûreté de la personne. Si l’on se réfère à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il y a manquement aux articles 2, 3, 4, 17 et 25. Un jour, si la société évolue, elle se posera peut-être la question de la constitutionnalité de l’argent, de même qu’elle a, par le passé, révisé ses positions quant à l’esclavage ou l’inégalité des sexes. Chaque chose en son temps…

Incomplétude et inconsistance

escher_relativity_1000x988Pour continuer, la question des lois nous renvoie directement à celle des théorèmes d’incomplétude de Gödel, autrement dit sur l’incomplétude et l’inconsistance des systèmes.

Commençons par l’incomplétude. Une Constitution fonctionne comme une série de postulats (axiomes en mathématiques) à partir desquels on doit pouvoir dériver des lois mineures (théorèmes en mathématiques), alors on se trouvera vite face à des propositions indécidables. On doit adopter certaines lois qu’aucune loi majeure dans la Constitution ne peut étayer. On se rend compte que le système n’a rien de complet en lui-même, il ne “s’auto-explique” pas, il ne fournit pas ses propres réponses. Il faut toujours l’agrandir, lui rajouter de nouvelles lois issues d’un référentiel toujours plus vaste. Il faut légiférer. Cela arrive lorsque de nouvelles technologies voient le jour, ou de nouvelles percées dans la science ou la médecine (cf l’euthanasie ou l’embryologie), ou lorsque de nouvelles mœurs s’installent dans la société. Chaque fois apparaissent de nouveaux cas que la loi n’a pas prévus, qui demandent de nouveaux arbitrages, de nouvelles jurisprudences, de nouvelles lois. Avant que le législateur ne suive, tous les extrêmes peuvent se manifester puisque, dans le droit positif, on considère comme permis ce que l’on n’a pas encore interdit.

Vos papiers !Passons à l’inconsistance. Elle demande un exercice mental un peu plus difficile pour bien la comprendre. Les lois mineures générées “logiquement” à partir des lois majeures, peuvent venir contredire le système lui-même, ce qui le rend inconsistant, autrement dit en contradiction avec lui-même. Au nom du bien commun, on peut légitimer la violence d’Etat, elle-même contraire à la sûreté ou la liberté de la personne. Le Second Amendement aux USA, par exemple, autorise le citoyen à posséder les armes nécessaires pour sa défense, ce qui en soit contredit grandement le droit même à la sûreté de la personne, les chiffres le démontrent bien. De même, la lutte contre le terrorisme, toujours au nom de la sûreté des citoyens, ampute aujourd’hui une grande partie de leurs libertés tout en conférant un pouvoir considérable à quelques-uns. Liberté et sécurité se contredisent l’une l’autre lorsqu’on les met en application via les lois mineures, ce qui une fois de plus démontre l’inconsistance des constitutions d’aujourd’hui. On peut également questionner la laïcité qui, finalement, impose sans le dire une façon particulière de comprendre la réalité. Elle porte en elle des valeurs partisanes que j’ai du mal à qualifier de “laïques”. Et que dire de la dictature de la majorité ? Autant d’exemples qui montrent combien tout système, qu’il s’agisse de droit, d’éthique ou de mathématiques, se contredit lui-même, d’où son inconsistance.

Si l’on combine incomplétude et inconsistance, on obtient le parfait cocktail de la discorde. Par exemple un pays peut adopter l’avortement ou l’interdire, et ce en invoquant des raisons parfaitement morales dont chacune respecte la Constitution et la contredit en même temps. Idem pour les OGM, le mariage homosexuel, le nucléaire, etc.

Notons aussi que la désobéissance civile oppose souvent l’injustice de lois mineures à la justice des lois majeures. Par exemple, les cultures OGM autorisées par le droit de la propriété, de l’entreprise et du commerce, se heurte au droit universel sur la préservation de la vie, qui invoque, lui, le principe de précaution. On décèle, dans ces conflits, une opposition entre droit naturel et droit positif, également entre la morale (lois majeures) et la justice (lois mineures). Eh oui, très souvent, la ligne morale et la ligne légale n’ont pas grand chose à voir ensemble. Qui n’en souffre pas dans sa chair un jour ou l’autre ?

Incomplétude et inconsistance attisent un affrontement politique et social autant stérile que naïf, tant le phénomène en jeu semble incompris et inconnu. Nos animaux politiques font preuve d’une ignorance désarmante sur un mécanisme qu’ils devraient pourtant bien connaître, vu leurs responsabilités. Au-delà des aspects sociétaux d’aujourd’hui, la question de la complétude et de la consistance nous montre clairement que le mental ne produira jamais un système capable d’arbitrer la vie, car aucun sous-système ne peut embrasser un système plus vaste que lui. Une autre dynamique doit se mouvoir dans la conscience individuelle et collective, si on veut que notre espèce évolue.

Du droit normatif vers le droit génératif

Si l’on regarde maintenant comment le droit classique fonctionne, il norme et encadre les actions et les comportements au moyen d’énoncés objectifs. On garantit ce droit par des actions de coercition si besoin, dont certaines légitiment la violence d’Etat. Il y a la loi, et la loi pour faire respecter la loi.

Traffic signs
Photo: John Connell

Prenons un espace juridique que l’on connaît bien : le code de la route. Le droit normatif nous inonde de règles, de panneaux, de radars, de limites, de sanctions, etc. Il tente de contenir les comportements des personnes par des interdictions et des obligations exogènes. Le droit normatif uniformise et déresponsabilise, puisqu’il impose des normes extérieures à l’individu. Plutôt que de me demander quelles bonnes raisons pourraient me pousser à rouler lentement dans un village, je dois obéir sans réfléchir à un panneau rouge et craindre le gendarme. Plutôt que de faire attention à un carrefour, je passe parce que j’ai un feu vert ou une priorité. Tout se joue dans un jeu d’obéissance/transgression par rapport à une autorité normative extérieure.

Notons qu’on a là une des signatures de l’intelligence collective pyramidale, qui en appliquant une seule et même norme pour tous, “industrialise” ses processus. Tout en réalisant des économies d’échelle, elle essaie d’instaurer de la prévisibilité dans un système vivant par nature imprévisible.

Qui sait si l’évolution ne va pas nous diriger vers le droit génératif ? Ce dernier, quand bien même fondé sur des énoncés objectivables, cherche à faire germer des comportements issus de l’intérieur de la personne. Une fois maturés, ces comportements, par émergence organique, induisent des collectifs capables de s’auto-réguler. La contrainte exogène normative y devient minimale.

Pour rester dans notre exemple du code de la route, on a un cas maintenant célèbre en Europe. La ville de Drachten a purement et simplement retiré ses panneaux de signalisation. Expérience concluante, les gens ont pris leurs responsabilités en main. Aujourd’hui ils se fient à leur perception tout en suivant une alliance sociale intériorisée. Il en émerge une cohésion organique et vivante, qui évolue avec son propre apprentissage.

 

En scooter avec ma fée Julie, Pondicherry.

J’ai cette même expérience en Inde, où comme dans de nombreux pays, on conduit sensoriellement. Les rares panneaux de signalisation y servent de décoration. L’Européen, habitué à une autorité normative extérieure, n’y voit que bazar et danger. Sur mon deux-roues, avec mon passager ou ma passagère assis derrière moi (parfois même à trois !), j’adore entrer dans la danse. Une fois dans le flux, je klaxonne et klaxonne encore, non pour agresser les autres, mais pour qu’ils m’entendent et me localisent. Les dizaines de bip bip autour m’indiquent la position en temps réel des uns et des autres. Je navigue dans une sensorialité en 3 dimensions, un peu comme un sonar collectif. Finalement, entre les passants, les enfants, les vieillards, les chèvres, les vaches sacrées, les bus, les voitures, les poules, les chiens, les rickshaws et les vélos, tout ne va pas si mal. Je ne prends bien sûr pas l’Inde comme modèle de sécurité routière, mais l’exemple me semble suffisamment bon pour montrer que le droit normatif ne résout pas tout, loin de là.

On peut également explorer l’effet du droit génératif au niveau de l’individu. Lorsque mon fils Estéban n’avait que quelques années, j’ai tenté d’employer le droit génératif pour l’aider s’intégrer dans la vie sociale. Plutôt que de lui donner l’ordre de ne pas sortir du jardin, de ne pas traverser la rue, etc, j’énonçais des règles, certes, mais qui avaient pour objectif de créer un comportement vivant, émanant de sa personne. Pour ce faire, je combinais le verbal avec du jeu, de la gestuelle physique, des dessins, des actions sur son corps, du mime. Par exemple, avant de traverser une rue, on jouait “à la statue”. On se pétrifiait avec délice pour faire la statue qui observe et décrit tout ce qui se passe autour d’elle. Ensuite, si aucun véhicule n’apparaissait à l’horizon, la statue se transformait en lapin qui pouvait traverser. Il fallait des conditions sensorielles précises combinées à une démarche de pensée intériorisée. Ce faisant, Estéban incorporait les règles posées de manière générative. Ces dernières, une fois intégrées dans le corps, n’avaient plus besoin d’exister. Elles pouvaient tomber comme la peau d’une mue. Dès l’âge de 3 ans mon petit garçon savait évoluer sans risque dans un milieu urbain. Aujourd’hui, à 12 ans, Estéban sait prendre le train et l’avion, il peut se déplacer seul dans Paris et effecturer des voyages internationaux. Il évolue sensoriellement et prend des décisions très autonomes. Sa maman et moi avons procédé de même pour toute son éducation : utiliser les règles génératives.

Tous les pays, toutes les populations, tous les collectifs ont-ils aujourd’hui la capacité à évoluer vers un droit de moins en moins normatif, de plus en plus génératif ? Cette question nous ramène à celle des échelles de maturité de la conscience : à quel moment une conscience, individuelle comme collective, acquiert-elle la capacité d’agir de l’intérieur? A quel moment peut-elle se passer de la règle normative ? Cette question concerne autant le code de la route que le droit en général, la morale, l’éthique, les codes sociaux… En imposant du droit normatif à tout va (un trait de caractère bien français), on laisse peu de champ à l’individuation. Les Etats légitiment et légifèrent le normatif en alléguant le comportement marginal ou peu mature de quelques uns. On invoque les objets-monstres. Toute cette démarche fait partie de l’ADN de l’intelligence collective pyramidale. Pourtant, je vois le droit normatif comme transitoire. Il n’a pas sa place dans le futur, du fait des limites qu’il provoque : déresponsabilisation et exclusion de la conscience intérieure comme constitutive du collectif, systèmes inconsistants (en contradiction avec eux-mêmes) et incomplets qui ne couvriront jamais tout le champ de la réalité, et qui se complexifient à l’infini, aliénant les capacités d’évolution de la société… Je m’intéresse tout particulièrement à ce que la société à intelligence collective holomidale va produire pour dépasser les limitations du droit normatif. On évoluera d’autant mieux dans cette direction que nous disposerons d’un langage de la richesse intégrale. Ce dernier permet de nommer, conscientiser et actualiser les richesses dans leur aspect multidimensionnel.

Alors la question initiale de savoir si je me situe au-dessus des lois ne me parle pas beaucoup… J’explore l’approche générative, tout simplement. A mon petit niveau, le vœu de richesse représente pour moi un énoncé de type génératif. Il a tellement bien fonctionné qu’il n’existe plus dans ma réalité aujourd’hui, tant il fait partie de moi. Je ne prône pas le fait d’abandonner règles et lois, mais je souhaite explorer comment une construction précise du langage peut engager un processus d’incorporation de la règle, puis de transcendance. Le verbe peu à peu s’efface et laisse place à la vie, à ce qui jaillit de l’intérieur, à une immanence provoquée par  une expérience de transcendance.

Je ne me sens donc pas au-dessus des lois, mais parfois à côté, dans des zones que le fatras arborescent du droit ne couvre pas, et ne couvrira peut-être jamais. Les arbres des lois, des normes, des règles, de la morale, par leur nature incomplète et inconsistante, ne peuvent que croître indéfiniment. Jamais ils n’arriveront à couvrir ni réguler le champ infini de la vie. Il faut aujourd’hui des ténors pour défendre le droit, ils me font penser aux grands maîtres d’échecs. Le citoyen lambda, lui, n’a aucune chance de comprendre de telles complexités. Confierons-nous la complexité arborescente de nos systèmes mentaux à des machines ? Nous le faisons déjà, par le code.  Avec l’avènement des socialwares et communitywares, “La Loi, c’est le code“, devient “Le code, c’est la loi“. Reste à savoir comment l’intelligence collective pyramidale va s’approprier ces nouveaux pouvoirs, et si l’intelligence collective holomidale va s’en servir comme levier d’émancipation.

En mon quotidien, ce cheminement me rend hors-la-loi, parfois, amoral, toujours. Hors-la-loi ne veut pas dire “contre” la loi, et amoral ne veut pas dire “immoral”, qu’on se le dise 🙂

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Quelques lectures :

Gödel, Escher, Bach. Les Brins d\'une Guirlande Eternelle par Douglas Richard Hofstadter Finite and Infinite Games  Théorie de la justice par John Rawls Surveiller et punir par Michel Foucault

 


La forêt qui pousse…

 

Je commence la plupart de mes conférences avec ce proverbe venu d’Asie, dont je ne cesse d’apprécier la véracité et la profondeur : L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse.

Forêt des AlplesMéditons un peu dessus…

L’évolution a doté le vivant de systèmes sensoriels leur permettant de réagir à certains signaux qui annoncent des dangers spécifiques à chaque espèce. Ce filtre cognitif, déjà présent de manière archaïque chez les formes les plus anciennes de vie, réagit à des ruptures de continuité. Mon oreille, habituée au murmure de la forêt, tout à coup perçoit un craquement… un prédateur à l’affut ne voit-il pas un bon repas (bio) en moi ? La nuit une ombre altère furtivement le bain de lune… quel esprit se faufile donc alentours ? Une odeur de fumée envahit subitement l’air ambiant… ne vais-je pas m’arrêter net, comme tout bon mammifère, pour humer et décider de ma réaction ? En réunion avec des collègues, une vitre se brise… qui ne tournera pas immédiatement la tête par pur réflexe ? Quant à l’araignée au fond de la pièce, voilà qui la laisse parfaitement indifférente. Son appareil sensoriel filtre d’autres signaux, notamment les vibrations que lui renvoie sa toile dans les pattes. On le voit bien, les ruptures du continuum sensoriel sollicitent notre cerveau reptilien, le plus archaïque. Ce dernier prend le relai, parfois de manière heureuse (ôter immédiatement la main du feu), parfois de manière malheureuse, comme se figer et mettre les mains devant le visage si un arbre nous tombe dessus, ou se contracter lorsqu’un policier nous arrête pour excès de vitesse.

Ainsi nos systèmes sensoriels, depuis la nuit des temps, ont-ils appris à réagir à une panoplie très précise de signaux, que nous appellerons des signaux forts. Savoir les repérer et réagir immédiatement a augmenté, dès les débuts de la vie sur Terre, les chances de survie. Tout a commencé par les réflexes. Puis les formes de vie plus évoluées ont développé des filtres cognitifs complexes. Par exemple, l’expression particulière d’un visage peut nous mettre en alerte. De même qu’une nouvelle dans les médias peut déclencher un stress particulier que l’on va ressentir dans le corps.

La forêt qui tombe - Eric Grelet
Dessin : Eric Grelet

Il semble donc fort logique que notre mémoire se constitue essentiellement autour des signaux forts. A tel point que notre narratif (la façon dont nous construisons nos histoires et nos récits) s’articule lui aussi autour des signaux forts. Nos journées de travail, nos dernières vacances, les contes, les récits, tous, lorsque nous les narrons, se séquencent sur le chemin des ruptures de continuité plantées dans notre mémoire comme autant de balises. Le reste — ce qui ne représente pas un signal fort — apparaît comme une sorte de gruau, de continuum flou, presque impossible à cerner, encore plus à raconter.

Les médias fonctionnent bien évidemment sur la logique des arbres qui tombent. Accidents, catastrophes, guerres, faillites, faits divers, crises, ce qu’on appelle “les nouvelles”. Même les “bonnes” nouvelles n’émergent que lorsqu’un fait inattendu se détache du fond. Résultat ? Abreuvée jusqu’à la lie de cette “actualité” angoissante, la perception du monde qui habite la plupart des gens aujourd’hui se construit sur une vision apocalyptique. Elle attise la polarisation, enferme dans un mode réactif, pousse à des modes de vie et des actions fondés sur l’urgence et le devoir, dans le cratère d’un monde agonisant.

Big News - Russmo

De manière plus profonde, plus insidieuse aussi, notre compréhension de la réalité devient linéaire et mécaniste, car uniquement fondée sur des réactions en chaîne d’événements qui enchaînent d’autres événements, et ainsi de suite. Nos mécanismes de décision s’articulent autour des arbres qui tombent. On réagit.

Evidemment, la réaction laisse peu de place à la création. La réaction enferme dans sa polarisation.

Et lorsque nous narrons nos vécus, si on nous demande “que s’est-il passé entre tel et tel événement ?”, qu’allons nous répondre ? Il y a de grandes chances pour que nous répondions… “rien”.

Vraiment ?

fractal1_420x306Nous savons bien que non. Chaque fraction de seconde, des milliards de milliards d’événements, microscopiques et macroscopiques, ici et là, se déroulent en nous et autour de nous. Notre appareil perceptif archaïque n’a pas appris à les détecter car il n’en avait pas besoin pour la survie dans le fil de l’évolution.

Voir la forêt pousser implique une toute autre posture. Tout d’abord, il faut s’y rendre, dans la forêt, et y passer du temps, beaucoup de temps. On le met en suspens, le temps. On observe, on ressent, on se laisse pénétrer de mille et un micro-phénomènes : un insecte par-ci, une pousse par-là, des champignons ici, là une nouvelle essence d’arbres, une zone à fougères, des oiseaux qui nichent… On laisse vivre nos associations d’idées, nos intuitions, nos rêves, notre poésie.

On médite.

Alors, peu à peu, une connaissance autre se révèle à nous, et le miracle se produit. De l’arabesque des signaux faibles, une toute autre réalité jaillit : une forêt qui vit, qui se transforme. Une forêt qui pousse !

Henri Rousseau - Le Rêve

Pour l’être qui observe, un autre monde vient de se révéler, vaste, immense, infini. En ses mouvements immobiles, il s’offre à notre compréhension, à notre connaissance directe, à notre intuition. Certes des arbres continuent à tomber, mais leur chute épouse l’immensité conquise par notre entendement. La réalité d’avant, celle du monde agité des signaux forts, apparaît un peu comme le jardinet dans lequel nous jouions enfant. On le voyait vaste, immense, et voilà que, une fois adulte, il nous semble aussi étriqué qu’un timbre poste. Libérés dans l’infini, nous voici devenus des créateurs en symbiose avec une vaste réalité dont nous nous voyons à la fois comme une partie, à la fois le tout. En cette réalité, tout se trouve dans tout. Il s’y manifeste une extraordinaire intelligence, une extraordinaire conscience, une extraordinaire sagesse. Toutes collectives.

Croyance ? Parti pris ? Optimisme à tout crin ? En tant que chercheur, j’ai horreur des croyances. Je veux les faits, je veux les possibles, je veux la vérité. J’aime appliquer le courage de voir, sans compromis ni compromission, aussi incroyable la réalité puisse-t-elle paraître parfois. Mes observations, le temps que je passe dans le monde des signaux faibles, me montrent une extraordinaire évolution de notre espèce et de la conscience. Beaucoup de choses impossibles à comprendre pour qui ne prend pas le temps d’observer.

Vous l’aviez compris, j’ai choisi de vivre dans la forêt qui pousse. Cette réalité m’émerveille d’autant que je participe à dynamique créatrice, artistique même, au sens le plus absolu. Dans la forêt qui pousse, chacun peut s’inviter et jouer la musique de l’être créateur.

Ainsi le monde de demain ne naîtra pas de nos réactions, il naîtra de nos créations.

Voici donc un lot de questions/réponses que fait jaillir ce chapitre des arbres et de la forêt :

Notre espèce peut-elle, et va-t-elle, continuer de se contenter de construire sa représentation du monde uniquement à partir d’un appareil neuro-cognitif aussi archaïque que celui qui ne sait voir que les arbres qui tombent ?

Non, bien sûr. Chacun de nous peut solliciter d’autres facultés de notre corps pour accéder à la connaissance, et pas seulement le mental-rationnel. Notre appareil neuro-cognitif classique nous donne accès uniquement aux arbres qui tombent et aux signaux forts. Il ne sait pas ‘intuiter’, se laisser inspirer, créer des possibles qui transforment la réalité. Notre capacité à méditer, à nous extraire de l’illusion de l’urgence et de la précipitation nous donne les clés vers tout ce qui se passe entre les signaux forts. Les clés de l’univers les signaux faibles. Encore faut-il le vouloir…

Pouvons-nous faire évoluer notre perception de la réalité, non plus simplement à partir de développement personnel, mais aussi collectivement, en tant qu’espèce ?

Réponse : oui ! Vous me verrez beaucoup parler des architectures invisibles. Ces dernières permettent d’installer dans le collectif des contextes, des structures, des codes favorisant les évolutions dont nous avons besoin, individuellement et collectivement (ici la différence s’estompe).

Avons-nous à notre disposition une ingénierie sociale qui nous permette d’engager une telle évolution ?

Réponse : oui ! Ce langage de cette ingénierie sociale constitue le cœur de l’intelligence collective en tant que discipline. Et une bonne partie de l’écriture qui m’attend ces prochaines années 🙂

Ecrivain fou


[stextbox type=”info”] Note : cet article, écrit en f-prime (sans l’usage du verbe être), attend sa traduction en anglais e-prime. Si le cœur vous en dit ![/stextbox]

 


Le Grand Sens

Voici ci-dessous un texte essentiel de Satprem. Je ne puis résister à partager ce texte tant j’en reçois la force, et tant il résonne avec mes propos lorsque j’évoque, dans mes conférences, l’évolution de notre espèce. Sauf que, Satprem, écrivait cela en 1969. Voici donc…

Satprem«Le Grand Sens»

C’est le temps du Grand Sens.

Nous regardons à droite ou à gauche, nous construisons des théories, réformons nos Églises, inventons des super-machines, et nous descendons dans la rue pour briser la Machine qui nous étouffe — nous nous débattons dans le petit sens. Quand le bateau terrestre est en train de couler, est-ce qu’il importe que les passagers coulent à droite ou à gauche, sous un drapeau noir ou rouge, ou bleu céleste ? Nos Églises ont déjà coulé : elles réforment leur poussière. Nos patries nous écrasent, nos machi­nes nous écrasent, nos Écoles nous écrasent, et nous construi­sons davantage de machines pour sortir de la Machine. Nous allons sur la lune, mais nous ne connaissons pas notre propre cœur ni notre destin terrestre. Et nous voulons améliorer l’exis­tant — mais ce n’est plus le temps d’améliorer l’existant : est-ce qu’on améliore la pourriture ?…

… C’est le temps d’AUTRE CHOSE. Autre chose, ce n’est pas la même chose avec des améliorations.

Mais comment procéder ?

On nous prêche la violence, ou la non-violence. Mais ce sont deux visages d’un même Mensonge, le oui et le non d’une même impuissance : les petits saints ont fait faillite avec le reste, et les autres veulent prendre le pouvoir — quel pouvoir ? Celui des hommes d’État ? Est-ce que nous allons nous battre pour détenir les clefs de la prison ? Ou pour construire une autre prison ? Ou est-ce que nous voulons en sortir vraiment ? Le pouvoir ne sort pas de la poudre des fusils, pas plus que la liberté ne sort du ventre des morts — voilà trente millions d’années que nous bâtissons sur des cadavres, des guerres, des révolutions. On prend les mêmes et on recommence. Peut-être est-il temps de bâtir sur autre chose, et de trouver la clef du vrai Pouvoir…

… Alors il faut regarder dans le Grand Sens.

Voici ce que dit le Grand Sens :

Il dit que nous sommes nés il y a tant de millions d’années — une molécule, un gène, un morceau de plasma frétillant — et nous avons fabriqué un dinosaure, un crabe, un singe. Et si notre œil s’était arrêté en cours de route, nous aurions pu dire avec raison (!) que le Babouin était le sommet de la création, et qu’il n’y avait rien de mieux à faire, ou peut-être à améliorer nos capacités de singes et à faire un Royaume Uni des Singes… Et peut-être commettons-nous la même erreur aujourd’hui dans notre forêt de béton. Nous avons inventé des moyens énormes au service de consciences microscopiques, des artifices splendides au service de la médiocrité, et davantage d’artifices pour guérir de l’Artifice. Mais l’homme est-il vraiment le but de tous ces millions d’années d’effort — le baccalauréat pour tous et la machine à laver ?

Le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que l’homme n’est pas la fin. Ce n’est pas le triomphe de l’homme que nous voulons, pas l’amélioration du gnome intelligent — c’est un autre homme sur la terre, une autre race parmi nous.

Sri Aurobindo l’a dit : l’homme est un «être de transition». Nous sommes en plein dans cette transition, elle craque de tous les côtés : au Biafra, en Israël, en Chine, sur le Boul’mich’. L’homme est mal dans sa peau.

Et le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que la seule chose à faire est de nous mettre au travail pour préparer cet autre être et de collaborer à notre propre évolution au lieu de tourner en rond dans les vieilles hommeries sans issue et de prendre les faux pouvoirs pour régner sur une fausse vie.

Mais où est le levier de la Transmutation ?
Il est dedans.

Il y a une Conscience dedans, il y a un Pouvoir dedans, celui-là même qui poussait dans le dinosaure, le crabe, le singe, l’homme — qui pousse encore, qui veut plus loin, qui se revêt d’une forme de plus en plus perfectionnée à mesure que son instrument grandit, qui CRÉE sa propre forme. Si nous saisissons le levier de ce Pouvoir-là, c’est lui qui créera sa nouvelle forme, c’est lui le levier de la Transmutation. Au lieu de laisser l’évolution se dérouler à travers des millénaires de tentatives infructueuses, douloureuses, et de morts inutiles et de révolutions truquées qui ne révolutionnent rien, nous pouvons raccourcir le temps, nous pouvons faire de l’évolution concentrée — nous pouvons être les créateurs conscients de l’Être nouveau.

En vérité, c’est le temps de la Grande Aventure. Le monde est fermé, il n’y a plus d’aventures au-dehors : seuls les robots vont sur la lune et nos frontières sont partout gardées — à Rome ou à Rangoon, les mêmes fonctionnaires de la grande Mécanique nous surveillent, poinçonnent nos cartes, vérifient nos têtes et fouillent nos poches — il n’y a plus d’aventure au-dehors ! L’Aventure est Dedans — la Liberté est dedans, l’Espace est dedans, et la transformation de notre monde par le pouvoir de l’Esprit. Parce que, en vérité, ce Pouvoir était là depuis toujours, suprême, tout-puissant, poussant l’évolution : c’était l’Esprit caché qui grandissait pour devenir l’Esprit manifeste sur la terre, et si nous avons confiance, si nous voulons ce suprême Pouvoir, si nous avons le courage de descendre dans nos cœurs, tout est possible, parce que Dieu est en nous.

L’AGENDA DE LA MERE
28 juin 1969


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