Trois raisons pour lesquelles je ne crois pas à la COP 21

Voici une petite vidéo faite à la volée la veille d’un départ en voyage, le 1er décembre 2015. Veuillez m’excuser pour sa mauvaise qualité. J’ai jugé plus important de partager quelques points de vue au fil de l’actualité que d’attendre les conditions pour un bon tournage et montage.

En résumé :

    1. L’intelligence collective pyramidale s’avère totalement incapable de gérer la complexité du monde d’aujourd’hui. Pire, elle l’a créée, donc seul un système social plus vaste, plus embrassant, plus conscient et plus intelligent peut prendre le relai. Cela participe de l’évolution du vivant.
    2. Nous évoluons dans un monde à conscience encore majoritairement socio-centrée. L’intelligence collective pyramidale se construit sur ce type de conscience. En même temps, nous voyons un mouvement global s’opérer vers une conscience mondo-centrée, qui ne peut reposer sur l’intelligence collective pyramidale, et qui, de fait, donne naissance à la forme suivante : l’intelligence collective holomidale. En attendant, nos chefs d’Etat et dirigeants vivent par la conscience socio-centrée et ne peuvent en conséquence incarner l’avenir, même s’ils le voulaient.
    3. L’argent s’avère une technologie ad hoc pour l’intelligence collective pyramidale. Ca a servi ces derniers milliers d’années. Mais pour une économie systémique, durable, intégrale, à la fois locale et globale, fondée sur les systèmes ouverts, l’open source, l’open innovation, l’argent devient toxique et tout à fait inadéquat. On ne pourra jamais résoudre les enjeux de la COP 21 avec la technologie argent. Il nous faut donc passer aux technologies post-argent.

Non aux gaz à effet de s...

 


L’économie du don

 

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Cela va faire bientôt quatre ans que j’ai choisi de vivre dans l’économie du don (j’ai plongé dedans à 100% en septembre 2011). Quatre ans, beaucoup d’aventures sur des mers tantôt calmes tantôt venteuses, et surtout une belle expérience acquise que j’ai plaisir à partager dans la série d’articles qui va suivre. J’espère que cela répondra aussi, en partie du moins, aux nombreux courriers que je reçois. Beaucoup de personnes s’interrogent, certaines aimeraient vivre cette expérience de manière partielle ou complète, ce qui demande beaucoup de technicité. L’économie du don ne s’improvise pas.

Justement, ce premier article se veut tout d’abord “technique”. Il pose les bases et les concepts clés de l’économie du don. Par la suite, je pourrai vous parler de mon vécu plus personnel, de mes échecs et de mes réussites, des choses apprises et des questions que cela soulève aujourd’hui.

Mais commençons par le commencement…

Qu’appelle-t-on l’économie du don ?

L’économie du don implique qu’une personne A offre une richesse à une personne B, sans que cette personne B ait à donner une contrepartie.

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Naïfs les Schtroumpfs ? Pas tant que ça. Lisez “Le Schtroumpf financier”, remarquable !

On dit souvent qu’on donne sans attente et sans compter… Rien de plus faux. Le don implique certes qu’il n’y ait pas de contrepartie demandée (contrairement à l’économie de marché), cependant il y a toujours un contexte dans lequel un don s’effectue. Une fête, un anniversaire, l’envie d’aider, un geste d’amour, une transmission entre générations, la vie sociale dans un village, un acte médical… autant de contextes qui déterminent la nature du don, sa qualité comme sa quantité. On ne donne donc pas n’importe quoi à n’importe qui et n’importe quand. Si je vis dans un village, je peux décider d’aider mon voisin à réparer son toit, vais-je pour autant lui offrir ma maison ? J’offre un livre à mon ami pour son anniversaire, mais vais-je lui offrir 1 million d’euros pour peu que je les aie ? Pour mon enfant, par contre, j’offre ma vie et mon temps sans compter. A l’hôpital, je donne mon sang, sur couchsurfing j’offre le gîte au voyageur. Il existe des circonstances où l’on peut sacrifier sa vie pour d’autres, par amour, par idéologie, par acte de guerre ou de paix, par acte de foi. Si je meurs, je peux aussi offrir mes organes. On peut également donner son temps pour une cause… Chaque exemple que je viens de citer montre l’importance du contexte quant à la nature du don. Il ne faut jamais ignorer le contexte.

L’économie de marché

schtroumpf_financier_vente_pain_800x388L’économie de marché implique ce qu’on appelle la condition de contrepartie. A donne une richesse à B à condition que B retourne une richesse équivalente, sinon la transaction ne se fait pas. Notons que l’économie de marché inclut aussi le troc. Les deux protagonistes doivent tomber d’accord sur l’équivalence des richesses qu’ils s’échangent, ce qui peut donner lieu à de la négociation ou du marchandage. Le prix final, ou la nature de l’accord final en cas de troc, se détermine par l’équilibre des tensions.

L’économie de marché peut se dérouler avec ou sans monnaie. Si elle se déroule avec une monnaie, cette dernière peut exister sous forme d’argent (le type de monnaie que nous connaissons fondé sur la dette, et dans lequel nous avons grandi), ou avec d’autres formes monétaires qui restent à inventer (voir “Vers la société post-argent“). Si l’on utilise l’argent, alors il s’agit de ce qu’on appelle une monnaie rare. La rareté va alors attiser la compétition, la thésaurisation, la concentration des richesses et des pouvoirs. L’argent constitue une technologie appropriée pour une société humaine à intelligence collective pyramidale qui, justement, s’élabore sur l’économie de marché, la compétition et la rareté. J’anticipe que le passage à l’intelligence collective holomidale s’opérera avec la naissance de technologies post-argent qui favoriseront le partage et la coopération, sans pour autant ôter les bénéfices que la compétition peut apporter lorsqu’elle s’avère fertile.

La langue de l’économie du don

Jargon financier (anglais)Nous grandissons, nous vivons, nous mangeons, nous dormons dans le paradigme de l’économie de marché. Il constitue notre paysage quotidien que nous décrivons au moyen de centaines de mots, termes et concepts : achat, vente, remise, marge, chiffre d’affaires, impôts, travail, salaire, charges, bénéfices, pertes, intérêt, crédit, propriété, actions, parts, dette, emprunt, taux, parité, bons, monnaie, argent, billets, cartes de crédit, payant, gratuit, ROI, levier, loyer, thésaurisation, investissement, amortissement, EBITDA, OPA, Bourse, valeurs, obligations, OPCVM, liquidités, spéculation, produits dérivés, broker, trading, coûts de latence, data snooping, et tant d’autres…

De combien de mots disposons-nous pour qualifier l’économie du don ?

De moins d’une dizaine. Et encore, imprécis et flous pour la plupart. Ils ont même une connotation de gentils Bisounours (ou Schtroumpfs) idéalistes. Les articles qu’on trouve ici et là sur le sujet, y compris dans wikipedia, trahissent bien ce flou et le manque d’expérience théorique et pratique des auteurs. Imprécis et vagues, ils empruntent leurs mots à l’économie de marché. Par exemple on parle d’échange alors qu’il s’agit de don, et l’on confond sans complexe don et gratuité. Les “experts” sur le sujet vont même jusqu’à évoquer la notion de don et contre-don, tellement l’esprit ne peut s’échapper du marché et de la dette.

Cette confusion atteint son paroxysme dans le mot “richesse” ou “riche”. Si je désigne une personne comme riche, tout le monde pensera à son compte en banque. Qui pensera à la richesse la plus essentielle, celle du bonheur, celle de la réalisation de soi ? Dans la plupart des cultures modernes, on confond riche et argent. Les conséquences de cette confusion ontologique me paraissent très destructrices sur les plans social et psychique.

Pour vous donner une image quant à notre manque de vocabulaire, nous nous comportons face à l’économie du don comme des fabricants d’automobiles tentant de décrire un avion. Même s’il y a des intersections, le vocabulaire et les concepts de la mécanique automobile ne permettront jamais de décrire un avion, encore moins de le faire voler. Il faut développer une nouvelle science, celle de l’aéronautique, avec ses noms, ses lois, ses formules, ses définitions. De la même manière, jamais le langage de l’économie de marché ne permettra de décrire et de faire marcher l’économie du don. Il nous faut une “science” de l’économie du don et, de manière plus large, une science économique qui transcende celle de l’argent et de la dette qui prédomine tout aujourd’hui.

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Pourtant l’économie du don offre un éventail de possibilités bien supérieur à celui de l’économie de marché, un peu comme l’aviation par rapport à l’automobile où l’on passe à la 3D par rapport à la 2D. L’économie du don permet de construire plus de richesses, elle porte une multidimensionnalité que l’on ne trouve pas ailleurs, elle offre un modèle sociétal plus holistique et plus intégratif de l’individu dans le collectif et du collectif dans l’individu. Mais tant que nous n’aurons pas de langage pour la décrire et la faire fonctionner autrement qu’en petits comités, l’économie du don n’aura aucune chance d’exister à grande échelle.

Il y a donc tout à inventer pour décrire ce paradigme, ses mécanismes, son ingénierie sociale, son infrastructure technique. Une des tâches premières de mon aventure consiste donc à poser des mots, des définitions et des concepts précis pour décrire cette autre réalité.

Quelques termes pour commencer…

Le mini glossaire ci-dessous vous donnera des définitions telles que je les utilise dans le contexte de l’intelligence collective, discipline qui inclut, bien sûr, la question des monnaies et des technologies de la richesse.

Economie La gestion et régulation de la richesse. Cette définition va bien au-delà, et de manière plus universelle, que la “production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services”, comme l’indique wikipedia. Le Larousse, lui, emploie le terme de “richesses” plutôt que de “services”, mais reste également cantonné dans les notions de “production, distribution, échange et consommation”, ce qui implicitement nous enferme dans les richesses uniquement matérielles. Dans la définition que je donne à l’économie, on parle de richesses au sens le plus large possible, ce qui inclut des richesses non matérielles. Pour distinguer ce terme de son sens ancien, je parle également de richesse intégrale.
Economie du don Economie fonctionnant sur l’acte d’offrir et d’accueillir sans condition de contrepartie.
Economie de marché Economie fonctionnant sur la condition de contrepartie, celle de donner une richesse équivalente à ce que l’on reçoit, sans quoi l’échange n’a pas lieu.
Don “Don” ne veut pas dire “échange”. Si, en donnant quelque chose, vous attendez quelque chose en retour (un autre “cadeau”, de la considération, de l’amour, de la réputation…), alors vous opérez dans une dynamique différente de celle du don. De même, si lorsqu’on vous offre quelque chose, vous vous sentez en dette, alors vous continuez d’opérer dans une forme d’échange. Don veut dire donner ou recevoir sans contrepartie.­ Pensez contexte. Quel contexte fait que vous offrez ou recevez ? Clarifiez cela avec vos pairs et avec vous-même.
Gratitude La gratitude et la reconnaissance constituent la clé de voûte de l’économie du don. J’aime ce terme anglais (et nouveau) de giftism, difficile à traduire en français. Vous pouvez recevoir un cadeau et avoir envie de manifester votre gratitude, qu’il s’agisse de dire “merci” ou d’offrir un autre cadeau. J’insiste : il ne s’agit absolument pas d’un échange.
Holoptisme Venant des racines grecques holos (tout) et optikè (voir), l’holoptisme implique “voir le tout”. Imaginez-vous en train de jouer un sport d’équipe. Vous avez constamment accès au “tout”, à savoir ce qui ce passe au niveau holistique sur le terrain. Vous voyez votre équipe en tant qu’entité vivante, ainsi que celle adverse. D’ailleurs, ce qui fait un bon joueur vient autant de sa capacité technique à jouer le ballon que de sa qualité “d’holopticien”, celle de comprendre et de voir ce tout. Cela demande un certain entraînement. Maintenant imaginez-vous vivre dans un petit village. Vous savez ce que vous pouvez offrir et recevoir, car vous avez sans cesse accès à ce tout. Vous sentez l’équilibre des choses, ce que vous pouvez donner et ne pas donner. Vous sentez si une action va non seulement aider une personne, mais aussi contribuer à la richesse générale, richesse dont vous allez bénéficier. L’holoptisme offre cette extraordinaire propriété qui relie l’individu au tout, et le tout à l’individu, permettant un dialogue et des ajustements permanents. Il rend possible l’économie du don (tel qu’expliqué plus bas). Voir définition plus avancée en anglais.
Gratuit / payant Ces mots n’appartiennent pas au langage de l’économie du don. Ils appartiennent à l’économie de marché pour distinguer ce que l’on paie de ce qui se transmet “sans payer” (souvent pour acheter autre chose derrière). Mais j’insiste — et je sais que ça prend beaucoup de temps à intégrer — don ne veut pas dire gratuit. Don veut dire… don. Le don engage des efforts, des manifestations de tout un tas de richesses immatérielles pour qu’il puisse s’opérer. On ne donne pas sans ce fameux contexte dont je vous parlais plus haut. Par exemple, lorsqu’une entreprise me demande de l’aider, je pose des conditions très strictes pour le contexte (j’en parlerai plus en détail). Pour autant je ne leur demande pas de me payer ou me donner quelque chose en échange.
Richesse Tout ce qui nous rapproche du Beau, du Bon, du Vrai. Voir conférences sur le sujet (en anglais).
Richesse intégrale La richesse intégrale inclut toutes les formes de richesse : mobile, mesurable, ordonable et énonçable. Voir conférences sur le sujet (en anglais).

L’holoptisme comme condition de l’économie du don

Il faut en effet que l’individu ait une perception claire de la communauté dans laquelle il évolue pour bien ressentir ce qu’il peut donner et recevoir.

L’économie du don se pratique de manière naturelle en contexte d’intelligence collective originelle (village, équipe de sport, groupe de jazz, famille…), celle du petit groupe où tout le monde se voit et se perçoit. Lorsque je donne ou je reçois, je sais l’impact que cela a pour moi comme pour le collectif auquel j’appartiens, ce que permet l’holoptisme. L’holoptisme existe comme propriété naturelle à petite échelle ; la nature nous a en effet dotés d’un système d’information biologique — nos sens et notre cerveau actuels — qui nous permet de voir le collectif dans lequel nous évoluons. Plutôt qu’une vision primaire comme celle d’un objet physique, il s’agit d’une représentation, d’une construction complexe qui s’élabore dans notre espace cognitif. La plupart des mammifères, ainsi que certains oiseaux migrateurs, possèdent cette faculté. Ce qui fait d’ailleurs un bon joueur dans une équipe de sport tient autant à sa capacité de bien jouer le ballon qu’à celle de se représenter le tout dans son esprit. Cela lui permet ainsi de construire des actions symbiotiques avec l’équipe, actions que l’on peut voir comme des formes de dons offerts et reçus (on ne se “facture” pas les km courus ou les efforts investis).

Il n’existe donc pas d’économie du don sans holoptisme.

De l’holoptisme au panoptisme, vers l’économie de marché

Peinture murale de la tombe de Djehutihotep
Peinture murale de la tombe de Djehutihotep

Quand on devient trop nombreux et en distance les uns par rapport aux autres, on perd l’holoptisme, on passe au panoptisme, qui se traduit par des mécanismes centralisés et pyramidaux de contrôle et de régulation. Imaginez la société comme une montagne. Ceux d’en-haut voient tout mais sans le détail, ceux d’en-bas voient le détail mais sans la vision d’ensemble, avec tous les intermédiaires entre les deux. La société panoptique, qui caractérise l’intelligence collective pyramidale, se construit avec des presbytes et des myopes. Cette cécité relative nous fait donc perdre l’holoptisme, par conséquence, notre capacité naturelle à vivre dans le don.

L’économie de marché s’inscrit dans cette évolution, à l’arrivée de l’intelligence collective pyramidale. Son avènement a permis à de grands collectifs de s’organiser, à des civilisations entières de naître, avec leurs castes, leurs classes sociales, leurs pouvoirs centralisés, leurs chaines de commandement. La monnaie a rendu possible la circulation de richesses à grande échelle, où l’équilibre économique se maintient par le marché, la condition de contrepartie lors de chaque échange.

L’économie de marché s’étend bien au-delà de notre perception sensorielle immédiate ; le village devient ville, pays, continent, planète. Macro, conceptuelle, abstraite, immense, transcendante, trop vaste pour l’esprit individuel, maintes théories ont tenté de démontrer que l’économie de marché jouissait de son propre équilibre. On lui prête la fameuse “main invisible” qui régule et arrange tout. On a là toutes les caractéristiques d’un égrégore, sinon d’une religion. Mais plus pragmatiquement, derrière la main invisible, on trouve surtout des pouvoirs concentrés dans les mains de quelques uns, à des échelles dont très peu de gens ont idée. Qui réalise aujourd’hui le niveau de concentration des richesses et du pouvoir ? Cela dépasse l’imagination. L’économie de marché fondée sur l’argent rare constitue l’ADN de l’intelligence collective pyramidale. Sans cette dynamique, cette dernière ne saurait exister. Nos Etats, nos constitutions actuelles, les Droits de l’Homme, se fondent sur ces notions culturelles de propriété, du travail, du marché, signatures de l’intelligence collective pyramidale. Tout un paradigme qui se revendique, à tort me semble-t-il, du “droit naturel”.

Si elle a incontestablement représenté une étape nécessaire dans l’évolution de l’Homme, l’économie de marché fondée sur l’argent rare montre aujourd’hui non seulement ses limites, mais ses aspects toxiques et destructeurs pour la vie et la planète. Toutes les richesses ne se vendent pas et ne s’achètent pas, loin s’en faut, et l’on ne saurait réduire le mot “richesse” aux seules commodités matérielles. Ajoutons que les flux de la vie sur terre — ressources, énergie — ne peuvent simplement se contenter de suivre les routes du marché et de l’argent qui convergent toutes vers les mégapoles et les grands centres économiques. La vie a besoin de suivre ses propres flux, plus complexes et holistiques. L’Humain n’a donc d’autre alternative que de passer à l’étape suivante — probablement l’espèce suivante — qui construira sa réalité sur une nouvelle langue constitutive d’une nouvelle réalité, la langue des flux et de la richesse intégrale. Ce à quoi j’œuvre, avec passion et patience. Mais j’ai conscience de sur-simplifier ici, alors que cela demanderait de longues explications, étape par étape.

Et quelques rectifications…

A la marge, l’économie du don ?

Cela paraîtra étrange à certains, mais l’économie du don constitue la première forme d’économie que nous apprenons, la plus ancienne et la plus naturelle. Elle commence par la famille où, que je sache, on ne se facture pas ce que l’on donne et ce que l’on reçoit. Elle se prolonge ensuite dans la communauté étendue, le village, l’école, l’équipe de sport, les amis… L’économie du don constitue la forme sociale la plus ancienne que nous connaissons, celle dans laquelle nos structures cognitives et relationnelles opèrent le mieux. Nous allons voir pourquoi.

La majorité des gens pensent que l’économie du don vit à la marge de l’économie de marché. Pire : ils croient que le don peut exister grâce au dynamisme du marché. Faisons de la croissance, gagnons beaucoup d’argent, on pourra ainsi en offrir au travers d’actions caritatives… De même, la solidarité sociale (impôts, sécurité sociale…) ne se fonde-t-elle pas sur l’économie de marché ?

Il y a une terrifiante erreur derrière ces croyances. On peut la pardonner du fait que tout le monde vit dans la petite bulle du marché où chacun voit midi à la porte de sa boutique. La pardonner, sans pour autant l’accepter.

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“Que pensez-vous d’un compromis ? Nous gardons la terre, le droit aux gisements, aux ressources naturelles, au bois, et nous vous reconnaissons comme leurs propriétaires traditionnels.”

En fait, l’économie de marché vit grâce à l’économie du don. L’économie de marché existe parce que les arbres offrent leurs fruits, parce que la terre offre ses ressources et que les hommes se les approprient, parce que un jour, des hommes ont débarqué dans des lieux nouveaux et les ont déclarés leur propriété, parce que des hommes et des organisations se déclarent également propriétaires de ce qu’ils découvrent (recherche, données, processus, etc). L’économie de marché représente une toute petite portion de l’économie en général, pour peu que l’on définisse l’économie comme la gestion et la régulation de la richesse (et non la gestion de la rareté). On peut examiner cela sous tous les angles, il y a toujours un vol originel qui, un jour, a rendu possible le marché. On s’approprie, puis on vend.

Je n’ai pas de jugement sur ce “vol originel” ou cette “appropriation”. Je crois simplement qu’il faut en comprendre honnêtement l’existence et la dynamique comme une phase de l’histoire et de l’évolution. Une conscience plus évoluée y voit des archaïsmes qu’il faut quitter aujourd’hui.

 

Sans argent, l’économie du don ?

Ca, je l’entends tout le temps : “vous vivez dans l’économie du don, ça veut dire que vous n’utilisez pas d’argent ?“. Faux, cela n’a rien à voir. L’argent représente une richesse comme les autres que l’on peut offrir et recevoir comme don. Aussi l’argent que j’utilise aujourd’hui vient-il exclusivement de dons, je ne le gagne pas, au sens de le conquérir par une vente ou une négociation. Il vient par gratitude, et cela enchante mon cœur.

Gratuite, l’économie du don ?

Faux aussi, tel que précisé dans les définitions plus haut. Gratuit et payant appartiennent au paradigme de l’économie de marché. Lorsque la vente et l’achat disparaissent, la dualité gratuit-payant disparaît aussi.

Pourtant, j’entends les gens qui s’essaient à l’économie du don dire qu’ils font les choses “gratuitement”. Ils se font mal et ils font mal aux richesses qu’ils offrent en les dévaluant. Donner implique de savoir clarifier le contexte, celui dont je parlais plus haut. Si vous donnez ou recevez, faites-le dans un contexte toujours clair pour vous comme pour autrui. Si vous voulez opérer dans l’économie du don, débarrassez-vous impérativement des mots “gratuit” et “payant”.

Confiture pour les …?

Père Noël chevauchant un cochonPour reprendre l’expression consacrée, j’ai vu trop de gens s’épuiser en donnant de la confiture aux cochons (et Dieu sait que j’adore les cochons, ces êtres sensibles que l’on massacre sans complexes). En offrant, et offrant encore, ils se font plaisir à eux-mêmes (les gens, pas les cochons), ils suivent une idéation d’un monde qui a besoin d’eux, ce qui flatte leur ego. Cette illusion se termine un jour ou l’autre par un état moral lamentable, où l’on se sent épuisé, incompris, en mal de reconnaissance, face à un monde ingrat. Cette posture de la générosité inconsciente ou compulsive incarne le syndrome du féminin, qui donne, donne, donne, jusqu’à épuisement, sans que les “bouches” voraces autour s’aperçoivent de la situation. Faut-il le préciser, le pendant opposé de ce syndrome féminin — le syndrome masculin — se rencontre dans l’obsession de conquête et de possession qui caractérise l’économie de marché au travers de l’argent rare.

Autrement dit, l’économie du don demande autant de pratiquer l’empathie et le soin — le féminin — que la rigueur et la pratique des limites — le masculin. Il faut apprendre à donner et recevoir en conscience, ce qui nous ramène, une fois encore, à la clarté du contexte.

Quid à grande échelle ?

Jusqu’à présent, nous ne pouvions pas développer l’économie du don à grande échelle car nous ne savions pas comment créer de l’holoptisme à grande échelle. Mais ces dernières années, l’arrivée d’internet, des médias sociaux, des socialwares et communitywares a démontré que des grands collectifs fondés sur l’économie du don pouvaient exister. Quelques exemples : wikipedia, couchsurfing, freecycle, thingiverse, et bien sûr de nombreux MMOGs qui ouvrent la voie vers la ludification. Jouez à Ingress par exemple, et vous comprendrez.

Les technologies post-argent sur lesquelles j’œuvre avec d’autres transcendent en fait la dualité don / marché. Elles permettront à tout collectif, petit ou grand, local ou global, de définir ses propres outils pour organiser, partager, produire sa richesse, en mode marché ou don. Utopique cette biodiversité économique ? Expliquez-moi alors comment fonctionne internet sinon sur une immense biodiversité de technologies permettant d’organiser l’expérience humaine ?

 

Voilà pour les grandes lignes. Dans mon prochain article, je vous parlerai de mon parcours plus personnel. A très vite !

 

schtroump_financier_riche_839x374Schtroumpf financier tout seul

 

 

 


A un souffle de distance ?

“Je” de miroirs

Climate change breakthrough technology

On parle sans cesse de l’évolution de l’humanité sur le plan technique, pétri d’une vision matérialiste de la réalité. Voilà une des signatures de l’intelligence collective pyramidale qui ne sait voir et comprendre le monde que par le dualisme du mental.

Si la plupart des analyses prospectives s’avèrent pertinentes, elles n’en laissent pas moins de côté l’évolution intérieure de l’être qui ne peut manquer de se produire conjointement avec l’évolution extérieure du monde. L’Homme a-t-il inventé le feu qui a changé l’Homme, ou l’Homme a-t-il inventé l’Homme qui a inventé le feu ? Même question pour l’écriture, l’imprimerie, l’aviation, l’informatique ou Internet. On ne saurait séparer l’évolution subjective intérieure de l’évolution objective extérieure. Quant à savoir de quel côté ça commence, on entre dans une question de poule et d’œuf. L’être subjectif initiateur et l’être objectif créateur s’inventent mutuellement dans un jeu de miroirs infinis.

Architectures invisibles: l’ADN social

Il n’en demeure pas moins que l’intelligence collective pyramidale met aujourd’hui des sommes colossales dans l’évolution technique et tout ce qui peut se matérialiser dans un produit ou service à vendre. Soit.

Social DNA barcodingCe faisant, elle passe à côté de l’évolution intérieure de l’être. Pourtant cette évolution ne nécessite pas nécessairement des années de développement personnel. Il suffit parfois de changer quelques codes dans les architectures invisibles qui nous structurent individuellement par le jeu du collectif. Les architectures invisibles touchent à tout ce qui détermine nos comportements, notre façon de voir le monde, de penser, de décider. L’ontologie (la façon dont le langage construit notre réalité), l’argent, la doxa (les croyances non-fondées constitutives de nos sociétés), notre construction sociale du temps, l’alimentation, les codes sociaux constituent autant d’architectures invisibles au cœur desquelles nous nageons, tels des poissons tournant dans leur aquarium. Changez une règle dans l’une de ces structures, et la conscience individuelle et collective régresse ou évolue, suivant les cas. Cela fonctionne exactement comme le fait de changer un gène dans un corps physique.

Cette génétique sociale constitue une de mes plus importantes découvertes en intelligence collective, thème sur lequel je n’aurai de cesse d’écrire, de publier et de communiquer.

Dans l’entreprise

Dans cette conférence donnée devant 2800 chefs d’entreprises (Pleinière d’ouverture APM – Marseille octobre 2013), j’essaie d’éclairer cette notion d’évolution par le levier des architectures invisibles, à travers un exemple : la respiration. Thème que j’ai également aborté dans l’article A pelles d’air. Que se passerait-il si, au lieu de s’interrompre et de ne laisser aucun espace au silence dans nos conversations, nous décidions d’effectuer systématiquement une longue respiration avant de parler ? Comme vous le voyez, on ne touche ici qu’à un seul code social (gène). Pourtant, de là, tout, absolument tout, peut changer.

Quel impact a eu cette conférence ? Toujours difficile à dire. Mon message a probablement touché quelques personnes en profondeur. Pour le reste, il a reçu un bel accueil, ce qui ne dit rien sur la phase “infusion”. Certes j’aurais pu partager un message un peu plus édulcoré, un peu moins évolutionnaire. Là se présente un choix que je fais toujours : même lorsque je m’adresse à de larges auditoires, je ne souhaite pas pour autant atténuer mon propos, histoire de passer les filtres de la pensée conventionnelle et de le voir accueilli par tous. Disons qu’il y a une partie entendable par tous. Pour la partie plus profonde, plus essentielle, seules les personnes déjà animées d’une volonté de dépasser la doxa, les habitudes, le voile de surface, se trouvent en posture d’accueil et de contemplation investie du contenu. On parle ici, je pense, de moins de 1%.

En mots écrits…

Voici, ci-dessous, le transcript le la conférence.

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Voix off du présentateur : « A la tête du Collective Intelligence Research Institute, Jean-François Noubel le perçoit, c’est encore un signal faible,annonciateur de transformations plus fondamentales, et toutes commencent par un vrai travail sur soi. »

J’ai 12 minutes… 12 minutes pour partager ma passion pour l’évolution, pour l’évolution de la vie, pour l’évolution de la conscience, et ça au travers d’une nouvelle discipline, une nouvelle discipline de recherche qui s’appelle l’intelligence collective. L’intelligence collective qui essaie de comprendre pourquoi, comment, lorsqu’on met un certain nombre d’êtres ensemble, des êtres humains, des plantes, des animaux, des écosystèmes… eh bien quelque chose se passe, plus ou moins bien, mais parfois, un tout émerge, comme un corps, et là quelque chose de magique se passe. A la fois pour les participants, bien entendu, mais également magique parce que un tout émerge, congruent, avec une conscience, capable d’évoluer, d’avancer, et là je parle autant pour une entreprise qui marche bien, que ce groupe-là qu’on vient de voir chanter, ou d’une grande entreprise.

Alors j’ai 12 minutes pour vous parler de cette passion mais, à deux niveaux, parce qu’il y a l’aspect technologique, tout ce qu’on peut voir, l’aspect objectif extérieur, et puis il y a l’aspect beaucoup plus difficile, beaucoup plus invisible, à savoir ce qui va changer au fond de nous. Et déjà pour commencer à nous donner une idée de ce qui va changer au fond de nous, je propose qu’on fasse une petite chose ensemble. Je vais vous la montrer…

[longue et lente respiration]

Une longue respiration. On essaie tous ensemble ? On est prêts ? On y va !

[longue respiration collective]
Encore une fois…
[longue respiration collective]

Alors quel lien ? Quel lien avec cette évolution de notre espèce ?

Eh bien je vais revenir justement à l’intelligence collective, et à un voyage dans le temps. On va parler de ces différentes formes d’intelligence collective au cours de l’évolution, et je vais commencer par celle-là, à savoir un ban de poissons, et j’aurais pu aussi bien vous montrer une fourmilière, ou bien un nuage d’oiseaux, ou bien un de ces grands troupeaux de buffles ou de bisons.

Cette forme d’intelligence collective, certainement la première apparue sur Terre, on va l’appeler l’intelligence collective en essaim. Elle a pour caractéristique déjà, vous le voyez, les grands nombres. Mais également au niveau de l’individu, l’individu dans cette configuration-là, il n’a pas une très grande marge de manœuvre. Le poisson, il suit le ban de poissons. Quand on se trouve dans un troupeau, même chose.

Alors, question : est-ce que, au niveau de l’humanité, on la connaît ? Est-ce qu’elle existe chez nous cette forme d’intelligence collective ?

Eh bien, pas fondamentalement mais… parfois. Dans une manifestation, là ici on a une extraordinaire photo du marathon de New York. Mais on la connaît aussi, vous l’avez peut-être connue pas plus tard que ce matin, on la connaît souvent tous les jours, comme ça. Eh oui, quand on se trouve dans sa voiture, on n’a pas une marge de manœuvre extraordinaire, et pourtant, au niveau collectif, il se passe quand même quelque chose d’incroyable : une ville se remplit, et se vide chaque jour ! Imaginez si une équipe devait planifier ça ? Même chose pour la fourmilière.

Donc cette forme d’intelligence collective, extraordinaire dans ses capacités en tant que tout, mais elle a aussi ses limites. Parfois, ça peut se bloquer complètement, des troupeaux peuvent tomber dans des abîmes, etc, etc.

L’humain, lui, il vient d’autre part. Il vient d’ici… L’intelligence collective originelle. On l’appelle comme ça, justement, à savoir le petit nombre. Ca fonctionne un petit peu à l’inverse de l’intelligence collective en essaim puisque là nous avons un petit nombre d’individus, mais chaque individu se trouve extrêmement individué. Et chez l’humain, on le retrouve dans ces configurations-là, celle qu’on vient juste de voir sur scène, formidable !

Là ici on a un groupe de jazz. J’adore cette photo parce que elle nous montre à quel point chaque musicien vit son individuation, il connaît sa technique, son instrument, et puis se rencontre totalement et pleinement avec les autres. Et à deux niveaux : horizontalement, il sent bien ce que chaque autre musicien fait, mais en plus verticalement, il a une connaissance du tout, il ressent ce tout, il peut s’actualiser grâce à ça.

Ca porte un nom d’ailleurs : l’holoptisme. Je ne vais pas m’étendre dessus, mais ça porte un nom.

La grande force de cette structure, en intelligence collective, on la connaît tous. Eh bien, extrêmement agile, apprenante, elle s’adapte tout le temps, elle se reconfigure, il suffit de voir une équipe de sport qui s’adapte à l’inconnu sans arrêt.

Mais elle a aussi des limites, elle a deux limites : le nombre, et la distance. Il faut que, évidemment, les joueurs se trouvent dans un espace sensoriel où ils puissent se connecter les uns les autres, et voir ce que chacun fait. Alors pour l’humanité, qui a connu ça pendant très longtemps, avec les villages, les tribus, eh bien il y a eu une crise, une crise systémique majeure, mondiale, à l’époque.

Eh oui, lorsque l’agriculture est née, puis que les villes ont commencé à émerger, la spécialisation du travail, il y a eu une explosion de complexité, et il a fallu une sorte de saut quantique. Et là, l’humanité a inventé une technologie absolument incroyable : l’écriture, qui a permis de sortir de la proximité orale, de la tradition orale, pour passer dans les grandes civilisations. Civilisations égyptienne, mésopotamienne, chinoise, maya, etc.

A chaque fois on retrouve cette même structure déjà constituée en castes. On a un Dieu vivant en haut, et puis en-dessous on va trouver la haute prêtrise, la noblesse… En-dessous les artisans, les marchands, et puis en-dessous on va trouver les gens de la terre, les éleveurs, etc. Et puis tout en bas, une masse, taillable et corvéable à merci, les esclaves, le servage, les Intouchables, etc.

Et puis évidemment ça a évolué. De nos jours, on représenterait plus ça comme ça : une grande entreprise elle fonctionne avec un comité de direction. On voit des petits groupes d’intelligence collective originelle. Et puis ça s’organise toujours en pyramide, avec des départements, des services, etc. Et qui ne connaît pas dans les grandes entreprises évidemment, ces fonctionnements en silos ?

Alors, la grande force, puisque je parle des forces et des faiblesses, de l’intelligence collective pyramidale, celle-là, sa grande force, évidemment, elle a réussi à mettre ensemble des milliers ou des millions de personnes.

Sa grande force, on la voit aussi, justement, si je devais prendre l’image de la musique, on va trouver l’orchestre symphonique. Avant-hier, lorsque je faisais mes diapos, j’avais mon fils avec moi, il m’a dit : “Tiens papa, je vais te représenter ce que tu n’arrives pas à trouver sur Internet”. Je voulais voir un chef d’orchestre de derrière, et il m’a fait ça, donc merci à lui, merci à Estéban. Il a très bien compris le concept.

Les forces et les faiblesses de cette intelligence collective pyramidale, on se heurte aujourd’hui de plein fouet à ça, et je crois que cette image résume bien, celle du Titanic ou d’un grand paquebot. La force, elle se trouve aussi dans l’image… On a là une technologie extraordinaire, qui pilote, qui transporte des gens, un grand nombre de gens, d’un bout à l’autre du monde. Et en même temps, une erreur dans le commandement, voire une malveillance, et ça peut devenir la catastrophe. Autrement dit, l’intelligence collective pyramidale a une très très faible résilience. Si ça va pas dans la tête, tout peut s’effondrer.

Elle a peu d’adaptabilité aussi. Elle sait très bien développer des process, les répéter, les répéter à l’avance, mais après s’il y a du changement, cela ne marche plus très bien et on se trouve de nouveau face à un changement, à une nécessité, face à un mur de complexité, qui nous oblige, justement, à nous réinventer.

Qu’est-ce qui se passe ? Eh bien, on entre, de plain-pied, dans ce qu’on appelle l’intelligence collective holomidale. Holomidale, de “holos” — holistique, Et là, vous avez cette image de l’Internet que j’aime beaucoup, déjà un petit peu ancienne, comment les serveurs se relient entre eux.

Ca émerge. Personne n’organise cela de haut en bas. Ca émerge, et ça s’auto-organise. Tout comme on retrouve ça en forêt, sous nos pieds, le rhizome, même chose, même structure. Ou dans notre cerveau. Et là, on a partout, et ça vous le savez, des réseaux sociaux. Tout le tissu social s’auto-organise et on retrouve quelque part, les avantages de l’intelligence collective pyramidale –les grands nombres– mais avec toute la résilience, l’auto-organisation, de l’intelligence collective originelle.

Ca s’adapte, c’est extrêmement apprenant, ça se reconfigure sans cesse, ça se constitue en tribus sémantiques, etc, etc. Alors, à partir de là, on imagine bien, on se trouve tous là pour en parler, qu’il va y avoir une transition incroyable.

Et là maintenant je pourrais vous parler de ce qui va arriver, les imprimantes 3D par exemple. On va passer d’une grande partie de la production, centralisée, pyramidale, à des modes complètements distribués. Je pourrais aussi vous parler de la fin de l’argent, de la société post-argent, parce que si on veut passer d’une économie de la compétition à une économie du mutualisme, on ne peut plus utiliser cette vieille technologie nommée argent. On va avoir des systèmes beaucoup plus puissants !

Mais là, maintenant, je voudrais vous parler justement de cette intériorité. La chose la plus difficile, qui me passionne, ce qui me fait me poser la question quasiment 24h/24… Comment l’humain va-t-il se vivre à l’intérieur de lui-même dans les années qui viennent ?

Et pour ça, on va prendre un exemple : les codes sociaux. Et dans les codes sociaux, je vais m’intéresser aux codes sociaux de la conversation. Alors, quand on se parle, quand on a une conversation à table, ou un débat politique, qu’est-ce qui se passe ? Première chose, déjà, les gens parlent les uns après les autres, très très vite. Il n’y a pas de place pour le silence, il n’y a pas de place pour les temps de respiration. Et puis, on s’interrompt. Et ça, croyez bien, je le vois dans pratiquement la plupart des cultures. Pas toutes, mais globalement on s’interrompt, plus ou moins. Ca veut dire, si j’interromps quelqu’un, que ce que j’ai à dire maintenant a plus d’importance que ce la personne dit en face.

Maintenant imaginez, mettons-nous dans cette situation que on change le code social suivant : on ne prend plus la parole sans avoir fait une longue respiration avant. Imaginez à l’intérieur de vous, si vous vous mettiez à faire ça, les conséquences que cela peut avoir pour le collectif, si un collectif se met à faire ça, dans votre travail, votre famille, et si vous vous mettez à faire ça comme une pratique. Imaginez la conséquence que ce seul changement de code social peut avoir, une longue respiration avant.

Alors, quand je fais des séminaires, et que je demande aux gens à quoi ça pourrait servir, de respirer ? Alors là, tout le monde sait. Eh bien ça permet déjà de se connecter à soi-même, ça permet de retrouver le calme, de prendre du recul, de sentir ses émotions, son corps, de se reconnecter. Ca permet de sentir l’autre, ça permet de sentir le groupe, les émotions qui veulent se vivre. Et ça permet aussi de se laisser inspirer. La respiration, ça nous fait respirer, donc inspirer. Et pourtant on ne le fait pas.

Eh bien pourquoi on ne le fait pas ? Pourquoi ? Parce qu’il y a une signature derrière cette rapidité dans le dialogue que nous avons dans les conversations. Il s’agit de la manifestation du mental.

L’intelligence collective pyramidale, le monde de l’intelligence collective pyramidale a inventé, a développé, sur-développé le mental, le conceptuel. Le mental, il va très vite. Il va très très vite. Il parle très vite, et il sait très bien évoluer dans son paradigme.

Sortir d’un paradigme veut dire désactiver le mental. Et cette respiration peut devenir une méditation à part entière.

J’ai formé beaucoup de gens à des techniques de respiration, et pas simplement des gens individuellement, mais des collectifs, et des collectifs d’entreprise. Tous, sans exception, m’ont dit : “ça a changé notre vision du monde“, “ça a changé ma relation avec moi-même, ma relation aux autres“, “nous ne prenons plus les mêmes décisions ensemble“, “nous ne voyons plus le monde de la même façon“, “toute notre entreprise, toute notre stratégie a changé“. Alors là je ne parle pas de millions de dollars à investir dans la R&D. Je parle simplement d’une respiration.

Et cette respiration nous amène justement à cette question du changement de soi, comment on se perçoit de l’intérieur, comment ça va évoluer, avec, maintenant, une question essentielle, justement.

Toute cette perception de soi, imaginons-nous maintenant dans le noir, dans une forêt, et je vais finir là-dessus. J’allume ma lampe de poche. Ma lampe de poche, et je vais commencer à la diriger un petit peu partout. Là je vais voir un arbre ici, un rocher là… Et je vais me diriger grâce à ça parce mon faisceau lumineux va se diriger à droite ou à gauche et à force, je vais reconstituer une sorte de réalité de proximité.

Le mental fonctionne exactement comme ça. Un faisceau qui relie des choses les unes les autres, et on peut avancer grâce à ça. Ca marche pas trop mal…

Maintenant si j’éteins ma lampe de poche, et que je décide de me laisser imprégner par cette lumière de la nuit, des étoiles, des astres, il va se produire autre chose. Je vais m’accoutumer. Je n’aurai plus le détail exact de ce qui se passe, mais une réalité beaucoup plus vaste va s’ouvrir à moi.

Tous les gens qui s’ouvrent comme ça vont vous parler, vont avoir des mots pour dire ça. Moi j’aime bien parler du transrationnel. Le transrationnel arrive lorsqu’on dépasse le rationnel. Le rationnel, oui, on l’a toujours, je peux toujours allumer ma lampe de poche, toujours. Mais à tout moment je peux aussi l’éteindre et m’ouvrir à une réalité plus vaste, et cette réalité plus vaste, elle peut venir par des changements de codes sociaux.

J’en reviens aux codes sociaux, et j’en reviens à la respiration qu’on a faite au début. Et donc, ces évolutions qui vont se faire, ne vont pas simplement, je vous le disais, arriver par des imprimantes 3D, de l’Internet, très intéressants, il faut aller voir ça, vous allez voir plein de choses, mais pensez aussi, et là je vous invite à ça, à voir ce qui va changer en vous, au travers des codes sociaux, de l’ontologie, de la structure du langage, de nos postures, de notre relation au corps…

Et qui sait finalement si la prochaine humanité ne se trouve pas à une respiration de distance.

Merci !


Le compost de l’intelligence collective

Il ne faut pas opposer l’ancien système de l’intelligence pyramidale, mourant, à celui, naissant, de l’intelligence collective holomidale. J’entends tout le temps des gens dire que même s’il y a une innovation sociale indéniable, les outils demeurent le monopole des organisations à intelligence collective pyramidale, faites pour faire du profit et pour contrôler. Les gens qui disent cela opposent des systèmes politiques dans une vision intellectuelle des idéologies. Mes recherches se contentent d’observer l’évolution, pas d’argumenter si tel ou tel système politique devrait prévaloir. De manière pragmatique et concrète, on a une loi du vivant : tout nouvel écosystème doit pousser sur l’ancien. L’ancien, tout en rejetant le nouveau, lui offre les briques fondamentales ainsi que le compost issu de sa propre décomposition. Ses manifestations paroxystiques –plus de concentration des pouvoirs et de l’argent, plus de normalisation, etc– provoquent également une dynamique d’évolution pour ceux qui veulent s’extraire de cette matrice. Ainsi l’intelligence collective holomidale, en attendant de devenir un écosystème social autonome, pousse-t-elle sur le terreau de l’intelligence collective pyramidale. Il y a un processus fractal, complexe et non-linéaire.

On me demande souvent si les gens se sentent prêts… Je ne peux que vous inviter à contempler cette question au fond de vous-même en premier lieu. L’évolution se joue en vous avant tout. L’attendre venir par l’extérieur relève d’une illusion classique du mental.

Qui, aujourd’hui, se sent prêt à faire évoluer ses structures sémantiques, son mode économique, sa santé, la relation à son corps, son alimentation, ses codes sociaux, son usage des technologies ? Pour l’instant, je n’observe ce mouvement que dans une petite frange de l’humanité, une infime minorité, principalement issue des jeunes générations. Pour autant cette petite pellicule de conscience qui s’organise dans l’être et se maille dans le collectif suffit à provoquer les sauts nécessaires à l’évolution. Le passé nous l’a déjà démontré : les changements n’ont jamais émergé ni des majorités, ni des pouvoirs en place.

 

 

 

 


Foire aux questions

Intelligence collective, société post-argent, économie du don, vœu de richesse, alimentation, amour, sexe, politique, arts martiaux, cheminement spirituel… beaucoup de sujets pour lesquels je reçois de nombreuses questions. Certaines reviennent souvent, pourquoi ne pas les collecter et les partager ? Voici donc des FAQ (Foires aux Questions), avec des réponses les plus honnêtes et les plus directes possibles qui m’animent à l’instant où je les écris. Ca continuera d’évoluer, revenez vite !

Et si une question vous taraude l’esprit, envoyez-la moi !

Mer de billets

 

 

 

Questions sur la richesse, l’argent et l’économie du don

 

JF XIV

 

 

 

Questions sur le vœu de richesse

 

L'intervention des Sabines

Questions de politique et de société

 

Et bientôt… des questions sur l’amour, le sexe, l’alimentation, les arts martiaux…


La vérité, toute la vérité, rien que la vérité…

Vision relative
Dessin : Selçuk Erdem

Si nous nous parlons vous et moi, nous nous dirons la vérité.

La vérité n’implique pas de rester sérieux. Bien au contraire, il faut une bonne dose d’humour pour l’embrasser, cette vérité.

Quelle vérité ?

J’entends beaucoup de gens affirmer haut et fort “il n’existe pas de vérité absolue !“. Comme ils me font sourire ! Au moment même où ils disent cela, n’en énoncent-ils pas une, de vérité absolue ? Le mental vient vite se mordre la queue ici.

Je ne vais pas me lancer ici dans un essai sur la vérité, d’autres l’ont fait avant moi depuis des millénaires. Je vais donc juste me contenter de clarifier ma propre démarche. Lorsque je m’engage à dire la vérité, je parle de ce qui jaillit en moi : idées, pensées, émotions, sensations physiques, inspirations, pulsions, désirs… Autant d’expériences qui se révèlent nues et crues, dans leur vérité primordiale, que je contemple et accueille inconditionnellement. Je ne dis pas que ces événements de l’univers intérieur manifestent une quelconque vérité du monde extérieur. Par exemple si je pense à un Centaure, ce dernier n’a pas de caractère “vrai” si on le confronte à nos connaissances sur le monde animal (jusqu’à preuve du contraire), par contre la présence en moi de cette pensée s’avère vraie,  je puis donc la partager si besoin. Si, en vous écoutant parler, se forment des images ou des associations d’idées, je les mettrai à votre disposition si vous le souhaitez, sans prétendre aucunement que ces images ou associations aient un caractère vrai par rapport à notre consensus sur la réalité objective.

Dire vrai consiste donc à la mettre à disposition, cette vérité, si vous souhaitez l’entendre. Avec votre permission bien sûr. Je m’engage à ne rien altérer ni édulcorer, donc à ne pas me soumettre aux codes sociaux, à la morale ou la pudeur. Voilà ce à quoi vous pouvez vous attendre si vous me rencontrez. Et je me sentirai toujours très reconnaissant si vous procédez de même.

Voilà qu’une fois de plus, l’économie du don entre dans la danse. La vérité s’offre nue, elle ne saurait venir parée de conditions et d’intentions. Sans jugement ni censure, la vérité nous accomplit.

 

Intelligence collective, quelle place pour la vérité ?

René Magritte - Memory of a Journey
René Magritte – Memory of a Journey

L’intelligence collective en tant que discipline de recherche se pose la question du rapport à la vérité dans un collectif, voire une société tout entière. Quel rôle joue la vérité ? A quel moment s’avère-t-elle dangereuse au point de mettre en péril les fondations d’un collectif ? Par extension, quel rôle jouent les croyances dans le maintien de la structure des collectifs ?

Ces croyances ont un nom : la doxa. Cette dernière construit la réalité sur des croyances que personne n’ait vraiment vérifiées. Pour bien en comprendre le principe, il suffit d’examiner les doxas anciennes. Exercice facile puisque nous ne vivons plus dedans. Par exemple, d’anciennes doxas placèrent la Terre au centre de l’univers, ou déclarèrent que les hommes à peau noire n’avaient pas d’âme et s’avéraient bons pour l’esclavage, ou encore que nous descendions tous d’Adam et Eve. Aujourd’hui, ne nous leurrons pas : nous vivons dans une doxa extrêmement prégnante. Cela fera l’objet d’autres écrits.

Retenons simplement que les collectifs s’élaborent dans un méli-mélo de doxa et de vérité, et que ce rapport s’avère autant difficile que pertinent à analyser.

Dans les sociétés à intelligence collective pyramidale qui charpentent l’essentiel de l’humanité aujourd’hui, l’humain évolue dans une matrice qui le modèle par l’extérieur. Pourquoi ? Parce que l’intelligence collective pyramidale, qui repose sur les chaînes de commandement, a besoin d’humains prévisibles. Sans prévisibilité de ses membres, quelle chaîne de commandement pourrait fonctionner ? Aussi l’école apprend-elle aux petits humains à séparer ce qui se vit en eux de ce qu’ils doivent faire. Au prix d’années passées assis dans une salle de classe, on apprend peu à peu à désolidariser l’être et le faire. Les humains de l’intelligence collective pyramidale développent d’extraordinaires capacités dans le faire, tout en ne se connaissant pas eux-mêmes. La vérité ayant du mal à éclore du fond de soi, elle a d’autant de mal à se frayer un chemin dans la société. Nous développons depuis la naissance, sans nous en rendre compte, de nombreuses stratégies du mensonge. Stratégies d’évitement, bienséance, codes sociaux, sens du devoir… Le “Comment allez-vous ?“, suivi de la réponse automatique “Bien !“, ritualise parfaitement cette déconnexion entre le monde social extérieur et le monde intérieur.

Dans l’intelligence collective holomidale en pleine éclosion aujourd’hui, l’humain a au contraire tout intérêt à construire son individuation pour bien y évoluer. De plus, l’économie mutualiste invite à une nouvelle pratique sociale de la vérité. Le mutualisme a besoin de transparence radicale pour la diffusion des connaissances et l’open source, pour garantir la visibilité des ressources et des richesses, pour que s’opère la gouvernance collective… L’holoptisme invite à l’essor d’une vérité collective comme condition de fonctionnement. Le rapport à la vérité se transforme : il devient un pré-requis.

La vérité, quintessence de l’art

Magritte - La Clairvoyance
Magritte – La Clairvoyance

Le mensonge relève d’une pratique, la vérité relève d’un art : il faut savoir donner consistance aux intuitions qui nous illuminent, apprendre comment les formaliser dans le monde, sans peur, en se laissant mouvoir par une joie érotique.

Qui dit art, dit techniques. L’éducation m’a enseigné les techniques du mensonge, j’ai décidé d’apprendre les techniques de la vérité. Quelles pratiques pour la faire jaillir en moi ? Comment faire qu’elle dépasse le stade de vagues intuitions, et que, très vite, elle puisse prendre une forme consistante dans mon univers intérieur ? Sous quelle forme vais-je la manifester, cette vérité ? Par le verbe ? La danse ? Le chant ? Les images ? Le geste ? Le silence ? Les émotions ?

Toujours dans le registre des techniques, je ne délivre pas une vérité si je la sens habillée d’une intention, par exemple l’envie que la personne “comprenne” telle ou telle chose, ou qu’elle prenne telle ou telle décision. De même, on ne m’entendra pas dire à quelqu’un “Tu es ceci ou tu es cela“. Je dirai, si on me l’a demandé, que “je ressens ceci ou cela en moi“, offrant ainsi la vérité objectivée de ce qui se passe en mon être subjectif. J’en fais une œuvre à contempler pour qui veut. Une œuvre qui ne s’impose pas.

La vérité ne se déduit pas, elle jaillit. Même si l’on croit l’avoir déduite, nous élan créatif fait jaillir des étincelles d’évidence, illuminant cette nouvelle réalité que l’être appelle. Acte artistique, encore. Ce constat, je le fais même dans une enquête criminelle guidée par la police scientifique, où l’on cherche une vérité déduite au moyen de la preuve objective (empreintes, ADN, etc). Il y a, dans cette recherche obstinée du “fait objectif”, un monde que l’on veut manifester, un monde où l’on définit des coupables et des victimes, avec une histoire humaine qui veut se raconter, au cœur d’un mythe civilisationnel. Les criminels d’une époque deviennent parfois les héros d’une autre, et vice-versa. La doxa ne se cacherait-elle derrière tout cela ? Eh oui, la vérité matérielle et objective énoncée par la preuve scientifique trouve, elle aussi, sa source et sa motivation dans le sujet.

Finalement, peu importe de quelle vérité on parle — exprimer une réalité (consensus sur nos perceptions du monde), opérer une déduction logique ou une induction scientifique — on en revient toujours au sujet créateur d’une réalité qu’il appelle. J’ai souhaité faire de la vérité une pratique artistique, à commencer par l’observation sans concession et le partage de ce qui jaillit au fond de moi. Même si cela semble évident sur le papier (ou l’écran), cela provoque des espaces et des situations tout à fait décalés par rapport aux normes et codes sociaux actuels.

Et vous ? Quel rapport à la vérité avez vous décidé de suivre dans votre vie ? Y a-t-il un moment où vous dites “stop” ? Jusqu’où pensez-vous qu’on puisse aller, individuellement et collectivement ?

 


Elections présidentielles : qui deviendra le prochain capitaine du Titanic ?

Elections présidentielles : qui deviendra le prochain capitaine du Titanic ?

TitanicVous l’avez compris, tout, ou presque, se lit dans le titre.

Il semble que la plupart des gens ont une difficulté à faire la distinction entre le capitaine d’un navire, et le navire lui-même. Si le navire comporte des problèmes structurels dans sa conception, le capitaine ne changera pas grand chose : les problèmes structurels frapperont un jour ou l’autre. Le Titanic, par design, devait couler un jour, peu importe son capitaine. Par design également, seule une forme précise d’intelligence collective pouvait le piloter : l’intelligence collective pyramidale. En effet, tout le Titanic, dans son architecture et jusque dans ses moindres détails, a une conception faite pour obéir à un capitaine omnipotent et omniscient, avec une chaîne de commandement entraînée à répondre au doigt et à l’œil. La suite, on la connaît. Un scénario quasiment identique a eu lieu lorsque le Costa Concordia a heurté la côte italienne, en janvier 2012.

Nos grandes organisations à IC pyramidale fonctionnent exactement comme ces grands navires, peu importe qu’il s’agisse de gouvernements, d’administrations, de grandes entreprises, d’armées ou de religions. Peu importe le capitaine qu’on y met, élu ou auto-proclamé, nos grands vaisseaux collectifs ne s’avèrent structurellement plus du tout adaptés pour naviguer dans le monde présent. Ils n’offrent pratiquement aucune marge de manœuvre, par design encore, pour embrasser les questions sociales, pour surfer sur l’infinie complexité systémique de notre humanité, pour intégrer les enjeux économiques, écologiques et environnementaux, etc. Pour dire les choses plus précisément : de solution sociale innovante dans le passé, l’intelligence collective pyramidale devient aujourd’hui la cause systémique des maux que l’humanité rencontre. Cela ressemble peut-être à une opinion personnelle lancée façon comptoir du bar des sports, et pourtant, en intelligence collective, on le prouve.

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“Le mousse se trouve toujours au nord” – Eric Grelet

Ainsi, de la même façon qu’un navire de type Titanic ou Costa Concordia “attire” un capitaine omnipotent, nos navires institutionnels attirent des chefs omnipotents. Dans le meilleur des cas, ils commettent un jour ou l’autre des erreurs qui peuvent s’avérer fatales pour tous. Dans le pire des cas — et malheureusement le plus courant– peu de dirigeants résistent à l’abus de pouvoir. La structure veut cela.

Ainsi fustige-t-on un Sarkozy ou un Hollande, condamne-t-on un Kadhafi ou haït-on un George W. Bush. Ce faisant, on oublie que la nature même des vaisseaux institutionnels porte de tels hommes aux commandes. La seule différence entre un capitaine et un autre se trouve dans leur façon de naviguer. N’attendez d’eux aucun changement de paradigme ou d’infrastructure dans lesquels ils n’auraient plus ni leur place, ni leur raison d’être.

Avec les lunettes de l’intelligence collective, les élections présidentielles, peu importe le pays où elles ont lieu, m’apparaissent donc comme sans espoir.

Cependant tout ce qui meurt fertilise la vie qui vient après. La mauvaise nouvelle nous indique clairement que les leviers du changement ne se trouvent plus dans les urnes (en supposant que ça ait eu lieu dans le passé). La bonne nouvelle nous apprend qu’on peut voter tous les jours, à chaque heure et chaque seconde.

En effet, chaque fois que l’on achète ou n’achète pas quelque chose, on vote pour ou contre pour le système de valeur à l’origine de ladite chose. J’achète bio ou pas ? Je consomme de la viande ou pas ? J’investis dans ma santé et celle des autres ou pas ? Décidé-je de m’intéresser aux notes environnementales, sociales et de santé qui me sont maintenant rendues directement accessibles, en temps réel, autour des produits ? L’application GoodGuide, disponible sur smartphones et via Internet aux USA, en donne un bon exemple.

Continuons sur cette approche… A tout moment, je puis développer mes capacités d’utilisateur des socialwares et communitiwares. Je puis même apprendre à designer et programmer. Je parle ici de ces logiciels en ligne qui permettent aujourd’hui à tout collectif, local ou global, petit ou grand, de s’auto-organiser, de s’auto-actualiser, sans passer par la case intelligence collective pyramidale. Gestion des projets, partage des idées, prises de décision, gestion des conflits, capitalisation des expériences, mémoire collective, espaces de dialogues, représentation de soi… autant de domaines que les socialwares couvrent aujourd’hui, via les médias sociaux ou d’autres outils en ligne, ouvrant tout grand la voie vers l’intelligence collective holomidale.

Et bientôt ? L’arrivée de la société post-argent, et des technologies de la richesse, bien sûr ! Ainsi les collectifs à intelligence collective holomidale deviendront capables de gérer leur économie de manière intégrale, sans avoir besoin de l’argent rare de l’intelligence collective pyramidale. Tout un programme, trop long à détailler ici. 😕

Notre citoyenneté peut exprimer sa pleine créativité dans ces directions. Quittons le Titanic, arrêtons d’essayer de convaincre les capitaines, construisons de nombreux petits vaisseaux mobiles et interopérables, et laissons les candidats actuels à leurs empoignades et promesses électorales. Le pouvoir, aujourd’hui, se trouve dans le code.


Les actes manqués de l’intelligence collective pyramidale

Une amie m’écrivait ce matin : “Mon école vient de me supprimer deux postes pour m’encourager à poursuivre le déploiement du projet […] ! Je devais les confirmer en CDI mais la conjoncture étant mauvaise, les dirigeants se sont opposés à toute confirmation de poste ! Même si j’ai la foi, le doute s’installe quant à mon avenir à […] pour poursuivre cette expérimentation.

Conditionnement scolaire
“Eloigne-toi de la fenêtre ! Tu ne veux pas devenir une enfant en retard non ?”

Quel projet ? Une pédagogie dans laquelle les étudiants composent eux-mêmes leur chemin, auto-apprennent dans un environnement “nutritif” et stimulant composé d’animateurs dévoués et passionnés qui les accompagnent dans leur quête. Là, les étudiants se développent de manière intégrale, ouvrant leur intelligence intuitive et émotionnelle autant que mentale-rationnelle. Et tout cela avec du web 2.0, des médias sociaux, de la mobilité, de la relation et du lien, de l’humilité et du questionnement de soi.

Et pas de budget. Une histoire déjà entendue quelque part, non ?

Regardons les choses en face. La vision et le projet que mon amie porte questionnent en profondeur les principes mêmes qui régissent l’institution qui porte l’enseignement aujourd’hui. L’école et les universités sont un modèle obsolète, totalement conforme à la vision industrielle du XIXème siècle, celle qui nous voit comme des “contenants” dans lesquels il faut déverser de la connaissance, et ce, à la chaîne. Il n’y a pas de hasard si l’univers de l’enseignement se définit autour de mots tels que “programmes”, “filières”, “sections”, “niveaux”, “évaluations”… Une ontologie mécanique, minérale, déterministe, prédictive, orientative, qui ne laisse pas grand place aux dynamiques naturelles du vivant, à l’organique, au chaordisme.

Ainsi donc, par une série “d’accidents”, d’actes manqués –budgets serrés ou coupés, ratés, peurs, croyances, lois et régulations, des rumeurs, avarice du temps, principe de Peter, pour en nommer quelques uns– le corps de l’intelligence collective pyramidale rejette tout ce qui peut le mettre en danger. Ces actes manqués opèrent tels des anticorps dont la fonction consiste à éliminer les projets et visions innovants, à les discréditer ou les décourager, pour au bout du compte éradiquer tout ce qui menace la structure profonde du corps collectif. Il ne sert à rien d’incriminer tel ou tel responsable qui bloque les choses, il/elle vous dira qu’il/elle a des obligations du fait de sa fonction ou de l’idéologie qu’on l’a chargé d’incarner. Rien de personnel, bien sûr… Il/elle ne constitue qu’une partie d’un système qu’il faut comprendre dans son ensemble. Il/elle existe grâce à ce système qui lui a donné ce pouvoir. Et malgré tous ces obstacles, ici et là, les petites cellules pionnières demeurent, s’inter-connectent, se coordonnent, construisent de nouvelles capacités en intelligence collective holomidale, et continuent ainsi d’ouvrir la voie pour la grande mutation. En intelligence collective, ces mécanismes nous sont bien connus. Quiconque évolue dans de tels contextes d’IC pyramidale devrait devenir familier avec ces dynamiques. Voilà qui offre moins de déceptions et plus de stratégies.

L’évolution se joue à la crête des écosystèmes, aux confins de l’ancien et aux murmures du nouveau. On y croise des zones de turbulence, faites de conflits et de quelques lieux fertiles. Des espaces souvent brutaux dans lesquels les pionniers ne peuvent que faire aveuglément confiance aux forces d’évolution qui les traversent et les animent. Ici on doit se fier à sa propre expérience de transcendance, un fil d’Ariane qui nous guide depuis le fond du dédale, là, à l’intérieur, alors que tout démontre l’impossibilité de chaque pas.

J’ai beaucoup de gratitude pour cette amie — et pour tous mes amis pionniers — pour la dévotion qu’ils portent en eux, pour ces batailles qu’ils mènent dans ces vieux corps collectifs (entreprises, écoles, administrations, gouvernements…) à intelligence collective pyramidale mus par l’économie de la rareté.

Méditons, posons-nous. Que l’immobilité intérieure dirige nos pas. Laissons les forces d’évolution nous imprégner. Elles nous offrent compassion et patience. Comme l’eau, elles taillent les rochers.


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