Foire aux questions

Intelligence collective, société post-argent, économie du don, vœu de richesse, alimentation, amour, sexe, politique, arts martiaux, cheminement spirituel… beaucoup de sujets pour lesquels je reçois de nombreuses questions. Certaines reviennent souvent, pourquoi ne pas les collecter et les partager ? Voici donc des FAQ (Foires aux Questions), avec des réponses les plus honnêtes et les plus directes possibles qui m’animent à l’instant où je les écris. Ca continuera d’évoluer, revenez vite !

Et si une question vous taraude l’esprit, envoyez-la moi !

Mer de billets

 

 

 

Questions sur la richesse, l’argent et l’économie du don

 

JF XIV

 

 

 

Questions sur le vœu de richesse

 

L'intervention des Sabines

Questions de politique et de société

 

Et bientôt… des questions sur l’amour, le sexe, l’alimentation, les arts martiaux…


La vie dans l’assiette

Cru en cœurLa recherche en intelligence collective, comme vous le savez, s’intéresse à tous les aspects de la vie sociale. Il y en a un qui me tient particulièrement à cœur : l’alimentation. En effet, ce qui atterrit dans notre assiette découle d’un processus collectif qui met en jeu des écosystèmes, des animaux, des plantes, beaucoup d’humains, et beaucoup de technologie.

Intelligence collective au niveau de l’aliment, d’abord, car ce dernier porte en lui un maillage extraordinairement complexe de vie, de mort, d’actions, de vécu, depuis sa naissance jusqu’à notre assiette. Intelligence collective encore, par la cuisine que nous mangeons, qui fait partie des piliers de toute culture. Intelligence collective ensuite, dans le fait même de manger. Le repas représente un espace de partage et de convivialité universel, présent dans toutes les cultures depuis la nuit des temps. Que se joue-t-il dans notre psyché lorsque nous mangeons ? Que vit notre espèce, que vit la planète, au cours des milliards de repas qui se déroulent chaque jour ? Intelligence collective, enfin, à cause des croyances et de l’ignorance qui hantent chaque société et chaque humain quant à l’alimentation. Tout me montre que cette ignorance joue un rôle actif dans la genèse et l’homéostasie de chaque culture. Cela pose une fois de plus la question de la vérité dans le collectif.

Quelle alimentation ?

Il fallait bien démarrer de quelque part pour engager cette longue investigation. J’ai commencé avec cette question toute simple qui me sert de fil directeur depuis le début :

Quelle alimentation offre une pleine santé tout en faisant du bien au vivant en général ?

Réponse rapide : certainement pas celle qui arrive dans nos assiettes aujourd’hui.

Voilà des années que je l’explore cette seule question, autant sur le plan théorique –santé, nutrition, environnement– que sur le plan personnel, à savoir ce qui se transforme en moi lorsque je fais évoluer mon alimentation (j’évoque cet aspect plus en détail dans la page “à propos“).

Quelle santé ?

Qu’appelle-t-on la santé ? J’en entends souvent répondre “le fait de n’avoir aucune maladie“. Réponse quelque peu superficielle et automatique, qui se concentre uniquement sur l’individu. On peut n’avoir aucune maladie biologique, et pour autant avoir une santé calamiteuse du fait d’une mauvaise hygiène de vie, ou d’une vie psychique, sociale ou spirituelle pauvre. Qu’il s’agisse du corps, du mental ou de l’esprit, on voit vite que la santé se joue autant dans l’individu que dans le collectif, et que le regard que nous lui portons se trouve chargé de culture et de postulats inconscients.

Que se passerait-il si…

… les humains se mettaient à manger en conscience ?

Voilà une autre question que je contemple souvent. Il y aurait bien sûr des conséquences extrêmement positives sur la santé et l’écologie, assez faciles à extrapoler. Les transformations  à l’intérieur de nous-même m’interpèlent plus encore, car la conscience marche main dans la main avec la façon dont on s’alimente.

Pour ma part, manger sainement et en conscience m’a dirigé vers une alimentation végétarienne d’abord, végétalienne ensuite, très peu grasse, sans gluten, essentiellement crue. On parle d’alimentation vivante, et, dans ce cas plus précis, du régime 80-10-10. Il semble que cette alimentation réponde à toutes les questions posées plus haut :

  • sur le plan écologique, elle développe les écosystèmes, car il faut planter des arbres ; elle réduit considérablement l’empreinte écologique (eau, carbone, pollution…) ;
  • sur le plan de la santé individuelle, après avoir exploré de nombreux régimes et cuisines différents, je n’ai jusqu’à présent rien connu de meilleur que l’alimentation vivante. Le corps fonctionne mieux. L’équilibre qu’il installe le dote d’un système robuste de défense (je ne tombe pratiquement jamais malade), il gagne en énergie, en vivacité, en endurance, en sommeil, en sexualité. Idées et pensée s’éclaircissent, les heures de sommeil diminuent, la conscience prend du champ. Corps, mental, esprit… chaque plan en bénéficie ;
  • au niveau sociétal, cette cuisine engage une relation harmonieuse avec notre environnement et avec nous-mêmes.

Je ne dis pas que l’humanité devrait passer à ce régime alimentaire spécifique, la question de l’alimentation relève d’un nombre bien trop élevé de paramètres pour se laisser circonscrire dans une réponse simpliste. De plus, je n’adhère pas aux systèmes qui veulent enfermer tous les humains dans un modèle comportemental unique qu’ils devraient suivre pour que la société marche. Cette conception se trouve à la racine de tous les “ismes” de la société industrielle, on en connaît les résultats. Par ma propre expérience individuelle, j’essaie juste de débusquer quelques principes universels qui pourraient avoir des conséquences intéressantes, et ce dans paysage plus vaste de paramètres et de comportements.

L’ignorance comme principe actif

L’alimentation offre à mes recherches un extraordinaire espace d’observation sur les principes actifs qui provoquent et entretiennent l’ignorance et les croyances dans la société. Je les oppose aux principes passifs desquels découle l’ignorance par simple absence de connaissance.

Par exemple les gens m’expliquent souvent qu’on peut difficilement survivre sans protéines animales. Ils affirment avec une certitude absolue que nous avons un métabolisme de carnivores, et que les fruits ne contiennent pas de protéines. Ont-ils sérieusement exploré d’autres perspectives que ce que leur impose la doxa ? Rarement.

A ces croyances erronées s’ajoute l’obscurantisme ontologique, à savoir l’usage de mots et de catégories sémantiques qui nous séparent de la façon dont la réalité fonctionne et de l’empathie avec les autres êtres vivants. Prenons le mot “viande”  par exemple. Ce dernier “chosifie” le vivant en le rabaissant au même niveau que les matières inertes et minérales. Même chose lorsqu’on dit manger “du poulet” ou “du poisson”, ou qu’on fait un “élevage de bœuf”. Plus rien ne nous relie à la toile de la vie. La chosification fait partie des mécanismes ontologiques destinés à entretenir la séparation avec une réalité plus vaste et plus évoluée.

Plus intéressant encore : même si pas mal de gens savent que leur alimentation ne leur fait pas du bien, combien d’entre eux décident d’évoluer ? Une infime minorité. La majorité continue dans son addiction habituelle, gorgée de ses certitudes. Au changement radical, cette majorité préfère les médicaments, les maladies cardiovasculaires, l’hôpital et toute la victimologie associée. Quelle force de dépendance et de croyance tient à ce point l’individu enfermé dans sa petite prison, au détriment même de sa propre vie ? La discipline de l’intelligence collective nous permet de bien comprendre cette équation. Cela fera l’objet d’autres écrits.

Sourd, muet, aveugleEn attendant, l’humanité trempe dans son jus obscurantiste et son ignorance crasse. J’y vois la signature d’une conscience collective encore peu éveillée, mue par les pulsions gloutonesques et angoissées de foules en mal de gras, de sucre, de sel et de sang. Le massacre d’une barbarie sans nom qui s’opère chaque instant sur les autres êtres non-humains en témoigne. Massacre doublé d’une hécatombe chez les humains, chez qui la malbouffe a gagné la première place auprès de la grande faucheuse dans les pays industrialisés. Nos descendants verront probablement nos sociétés comme extrêmement violentes et archaïques.

Il n’empêche que l’évolution de notre espèce ne se réalisera pas sans évolution de notre alimentation, ce qui invite à l’exploration dans tous les confins possible, suivi d’un retour d’expérience, ce que je tente de faire ici.

Au-delà de l’alimentation

Finalement, la vraie question ne consiste-t-elle pas à savoir quel flux énergétique nous permet de rester en vie, heureux et en bonne santé ? L’alimentation physique nous apporte une énergie contenue dans de la matière, que le corps récolte par réactions chimiques. La matière ne nous constitue pas, elle nous traverse. Comme les vagues parcourues d’eau, nous gardons une forme un certain temps durant. Cette forme s’érige, se transforme, puis se fondre de nouveau dans le Grand Océan.

Aussi je préfère me demander comment manifester et maintenir notre énergie vitale sans réduire cette question à la seule nourriture physique, de la même manière qu’on ne doit pas confondre “se déplacer” et “voiture”. Ne confondons pas la fin et les moyens. L’expérience directe, là encore, m’a montré qu’il n’existe pas de corrélation pure entre la quantité de calories absorbées et l’énergie présente par le corps. Bien d’autres facteurs de nature émotionnelle, psychique et spirituelle, jouent. Nous pouvons contrôler et réguler notre état énergétique autrement que par la seule alimentation, au travers de techniques comme la méditation et la respiration. On parle alors d’alimentation “prânique”, mais le terme ne me convient pas, car justement, il n’y a plus d’alimentation à proprement parler. Un processus autonome se met en place à l’intérieur du corps, très différent de toute sensation de “remplissage” par une source extérieure. En fait, dans cet état de conscience-là, l’extérieur et l’intérieur ne veulent plus dire grand chose. Comment peut-on dissocier la vague de l’océan ?

J’entends déjà les “impossible !” et autres indignations choquées : comment un esprit scientifique tel que le mien puisse peut-il envisager d’autres options que l’alimentation physique ? Justement, l’approche scientifique consiste à explorer l’inconnu, et intégrer ce qu’on observe, sans jugement, et non à rejeter tout ce qui ne colle pas à notre actuelle carte du monde.

J’ai déjà suffisamment goûté à l’approche énergétique pour en faire une voie privilégiée de mes recherches. Je vous tiendrai au courant.

———————————————

Quelques références:


Le Grand Sens

Voici ci-dessous un texte essentiel de Satprem. Je ne puis résister à partager ce texte tant j’en reçois la force, et tant il résonne avec mes propos lorsque j’évoque, dans mes conférences, l’évolution de notre espèce. Sauf que, Satprem, écrivait cela en 1969. Voici donc…

Satprem«Le Grand Sens»

C’est le temps du Grand Sens.

Nous regardons à droite ou à gauche, nous construisons des théories, réformons nos Églises, inventons des super-machines, et nous descendons dans la rue pour briser la Machine qui nous étouffe — nous nous débattons dans le petit sens. Quand le bateau terrestre est en train de couler, est-ce qu’il importe que les passagers coulent à droite ou à gauche, sous un drapeau noir ou rouge, ou bleu céleste ? Nos Églises ont déjà coulé : elles réforment leur poussière. Nos patries nous écrasent, nos machi­nes nous écrasent, nos Écoles nous écrasent, et nous construi­sons davantage de machines pour sortir de la Machine. Nous allons sur la lune, mais nous ne connaissons pas notre propre cœur ni notre destin terrestre. Et nous voulons améliorer l’exis­tant — mais ce n’est plus le temps d’améliorer l’existant : est-ce qu’on améliore la pourriture ?…

… C’est le temps d’AUTRE CHOSE. Autre chose, ce n’est pas la même chose avec des améliorations.

Mais comment procéder ?

On nous prêche la violence, ou la non-violence. Mais ce sont deux visages d’un même Mensonge, le oui et le non d’une même impuissance : les petits saints ont fait faillite avec le reste, et les autres veulent prendre le pouvoir — quel pouvoir ? Celui des hommes d’État ? Est-ce que nous allons nous battre pour détenir les clefs de la prison ? Ou pour construire une autre prison ? Ou est-ce que nous voulons en sortir vraiment ? Le pouvoir ne sort pas de la poudre des fusils, pas plus que la liberté ne sort du ventre des morts — voilà trente millions d’années que nous bâtissons sur des cadavres, des guerres, des révolutions. On prend les mêmes et on recommence. Peut-être est-il temps de bâtir sur autre chose, et de trouver la clef du vrai Pouvoir…

… Alors il faut regarder dans le Grand Sens.

Voici ce que dit le Grand Sens :

Il dit que nous sommes nés il y a tant de millions d’années — une molécule, un gène, un morceau de plasma frétillant — et nous avons fabriqué un dinosaure, un crabe, un singe. Et si notre œil s’était arrêté en cours de route, nous aurions pu dire avec raison (!) que le Babouin était le sommet de la création, et qu’il n’y avait rien de mieux à faire, ou peut-être à améliorer nos capacités de singes et à faire un Royaume Uni des Singes… Et peut-être commettons-nous la même erreur aujourd’hui dans notre forêt de béton. Nous avons inventé des moyens énormes au service de consciences microscopiques, des artifices splendides au service de la médiocrité, et davantage d’artifices pour guérir de l’Artifice. Mais l’homme est-il vraiment le but de tous ces millions d’années d’effort — le baccalauréat pour tous et la machine à laver ?

Le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que l’homme n’est pas la fin. Ce n’est pas le triomphe de l’homme que nous voulons, pas l’amélioration du gnome intelligent — c’est un autre homme sur la terre, une autre race parmi nous.

Sri Aurobindo l’a dit : l’homme est un «être de transition». Nous sommes en plein dans cette transition, elle craque de tous les côtés : au Biafra, en Israël, en Chine, sur le Boul’mich’. L’homme est mal dans sa peau.

Et le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que la seule chose à faire est de nous mettre au travail pour préparer cet autre être et de collaborer à notre propre évolution au lieu de tourner en rond dans les vieilles hommeries sans issue et de prendre les faux pouvoirs pour régner sur une fausse vie.

Mais où est le levier de la Transmutation ?
Il est dedans.

Il y a une Conscience dedans, il y a un Pouvoir dedans, celui-là même qui poussait dans le dinosaure, le crabe, le singe, l’homme — qui pousse encore, qui veut plus loin, qui se revêt d’une forme de plus en plus perfectionnée à mesure que son instrument grandit, qui CRÉE sa propre forme. Si nous saisissons le levier de ce Pouvoir-là, c’est lui qui créera sa nouvelle forme, c’est lui le levier de la Transmutation. Au lieu de laisser l’évolution se dérouler à travers des millénaires de tentatives infructueuses, douloureuses, et de morts inutiles et de révolutions truquées qui ne révolutionnent rien, nous pouvons raccourcir le temps, nous pouvons faire de l’évolution concentrée — nous pouvons être les créateurs conscients de l’Être nouveau.

En vérité, c’est le temps de la Grande Aventure. Le monde est fermé, il n’y a plus d’aventures au-dehors : seuls les robots vont sur la lune et nos frontières sont partout gardées — à Rome ou à Rangoon, les mêmes fonctionnaires de la grande Mécanique nous surveillent, poinçonnent nos cartes, vérifient nos têtes et fouillent nos poches — il n’y a plus d’aventure au-dehors ! L’Aventure est Dedans — la Liberté est dedans, l’Espace est dedans, et la transformation de notre monde par le pouvoir de l’Esprit. Parce que, en vérité, ce Pouvoir était là depuis toujours, suprême, tout-puissant, poussant l’évolution : c’était l’Esprit caché qui grandissait pour devenir l’Esprit manifeste sur la terre, et si nous avons confiance, si nous voulons ce suprême Pouvoir, si nous avons le courage de descendre dans nos cœurs, tout est possible, parce que Dieu est en nous.

L’AGENDA DE LA MERE
28 juin 1969


Fantômas, les nains de jardin, Foucault, et la forêt qui pousse

Le 22 mars 2012 Mohamed Merah succombait aux balles du RAID, après 10 jours de psychose en France. Même depuis ma retraite d’écriture au Mexique, je ne pouvais échapper aux échos venant de mes proches et amis. J’ai fini par m’offrir un petit bain de presse pour constater l’immense couverture médiatique, les manifestations de solidarité, les minutes de silence, la pléthore de témoignages destinés à nourrir les reportages gloutons du “toujours plus” car, comme on sait, les médias ont horreur du vide. Quant aux candidats à la présidentielle, chacun y allait de son petit mot destiné à flatter un électorat accroché au mamelles des discours sécuritaires et populistes. Tous invitaient de nouveau à s’indigner contre le racisme et l’antisémitisme. Ils pointaient du doigt, une fois de plus, les seuls vrais fautifs, j’ai nommé les extrémistes et autres al qaïdistes de tous poils…

A l’instant où j’écris ces mots, la marmite chauffe sur le feu de l’actualité. L’occasion, pour moi aussi, de tremper un petit post dans ce gruau médiatico-politique. Je ne cherche nullement ici à minimiser l’horreur de cette tragédie, pas plus que je ne renie la douleur des familles. Pour autant, quelques questions me taraudent…

Et si nous allions tous manifester pour les nains de jardin victimes de la Françafrique et des sodas?

Il y a eu, d’après ce que j’ai lu et suite aux tweets que j’ai vu passer, des marches ainsi que des moments de silence pour manifester la solidarité aux victimes et familles. Aussi pour dénoncer le racisme et l’antisémitisme. Ceci, notons-le, avant de savoir quelles motivations réelles ont animé le tueur. L’imaginaire social avait donc déjà construit son propre narratif.

Résultat parfait de l'alimentation
Source : France Inter

Alors voici ces quelques questions qui agitent mon esprit candide : pourquoi ne voit-on pas de manifestations et mouvements de solidarité pour les 66.000 morts annuels du tabagisme en France (5 millions annuels dans le monde) ? En France encore, comptons les milliers de morts liés aux polluants atmosphériques et les micro-particules, les 4.000 morts sur les routes, dont 31% à cause de l’alcool. N’oublions pas notre solidarité avec les 180.000 morts en France de maladies cardio-vasculaires (17 millions dans le monde), dont 80% dus à “une mauvaise alimentation, à un manque d’activité physique, au tabagisme et à l’usage nocif de l’alcool” (source OMS). On peut approfondir avec les sodas, le sel (25.000 morts/an), l’agriculture intensive, les fast foods et j’en passe. On continue avec les 780.000 victimes de la malaria dans le monde ? Ah oui, j’allais oublier : il faut aussi manifester notre solidarité envers victimes de la Françafrique, et celles tombées sous les armes que le pays des Droits de l’Homme fabrique et vend dans le monde entier (4ème exportateur mondial). Pour des raisons humanitaires et de “défense”, et tout ceci scrupuleusement contrôlé par l’Etat, bien entendu, dans un soucis de santé et d’équité collective.

Pour clore cette liste déjà longue, je voudrais aussi manifester ma solidarité avec le FLNJ –le Front de Libération des Nains de Jardin. Oui, je l’affirme haut et fort : les nains de jardin aussi grossissent le rang des victimes.

Allez, regardons maintenant les faits en face : Mohamed Mehra ne représe qu’un épiphénomène comparé aux abyssales questions de notre société. Un moustique sur le champ de bataille de l’ignorance. Même le terrorisme en général, nous devrions le voir comme un phénomène mineur si l’on compare le nombre de victimes qu’il provoque face aux millions de gens qui passent de vie à trépas à cause de nos modes de vie, de notre gloutonnerie et de notre obscurantisme. Pourtant les terroristes, les tueurs, les serial-killers, les pédophiles, les schizophrènes, les braqueurs, mais aussi les stars, les people, la jet set, et même les saints, occupent le devant de la scène.

Pourquoi ?

Je reformule la question : quels mécanismes de la psyché collective font qu’un Fantômas captive — que dis-je, magnétise ! — totalement l’attention, et la détourne des choses essentielles ? Pourquoi ne portons-nous pas plus d’intérêt pour la société elle-même, qui porte en elle le terreau, le substrat et la raison d’être même de ses Fantômas ?

Je vous propose ici d’offrir un petite séance de stretching (ou de step) à nos petites cellules grises, histoire de ne pas aller bêtement grossir l’immense troupeau de moutons qui suit… l’immense troupeau de moutons. Nous allons parler de Michel Foucault, des objets-liens, des arbres qui tombent et de la forêt qui pousse.

Michel Foucault, magistral

Prison ontologique
“Prison ontologique”

Dans son ouvrage “Surveiller et Punir“, le philosophe Michel Foucault, par une analyse historique et sociologique d’une remarquable rigueur, a magistralement démontré comment la société a besoin de ses criminels, délinquants et terroristes. Non seulement elle en a besoin, mais elle les fabrique et les perpétue, par polarisation. Le cycle se déroule ainsi :

  1. Un jeune entre en révolte contre la société. Vu qu’il n’a pas encore assez de maturité pour fonder une stratégie citoyenne ou politique, ses actes se construisent, dans la plupart des cas, sur l’impulsivité et l’agressivité. On brûle une voiture, on vole, on deale…
  2. Le jeune révolté entre fissa dans le cycle carcéro-judiciaire. Noyée dans cette spirale infernale que Foucault appelle la taxinomie des délits, la révolte originelle devient un délit de droit commun. Chaque délit a son nom, sa référence, son étiquette, dans le grand catalogue du code pénal : vol, trafic, trouble à l’ordre public, réunion en bande organisée, etc.
  3. Notre apprenti révolutionnaire part en prison, autrement dit à l’école du crime. On y apprend à bien voler, à bien tuer, à vivre pleinement sa violence, à haïr la société. On y développe une conscience égocentrée dans un espace de non-droit. N’espérons pas y faire “pénitence” (intention originelle de l’établissement pénitentiaire) :  le système carcéro-judiciaire apparaît lui-même tellement corrompu, dysfontionnel et imbibé de pathos, qu’il ne fait que souffler plus encore sur les braises de la révolte et de la haine. Les personnes emprisonnées, à ce stade, ne se rendent pas compte à quel point elles deviennent totalement prévisibles en entrant dans le tourbillon carcéro-pénal. Ce faisant, elles commencent à rendre le véritable service que la société leur demande.
  4. Une fois libéré, son diplôme de vrai délinquant en poche (première étape), voire de vrai criminel (étape suivante), le révolté se retrouve non seulement polarisé et polarisant, mais il opère dans une dynamique qui ne lui appartient plus. Il ne voit plus ses actions qu’à travers des actes délinquants ou criminels, et non par une dialectique révolutionnaire qu’il n’a jamais eu le temps de faire maturer.

La société dispose désormais de son “autre”, conscrit dans taxinomie pénale et toute l’ontologie réductrice qui s’y associe. La société peut désormais légitimer son mode de vie, ses partis pris, sa culture, en jetant sur “l’autre” le voile de l’inconscience sur ses propres miasmes. J’appelle ce processus auto-légitimation par polarisation. En définissant l’autre comme un affreux, un alien, je me pose comme base de la normalité.[1]

M. Sarkozy nous en a d’ailleurs fait une brillante démonstration concernant Mohamed Merah : “Chercher une explication au geste de ce fanatique, de ce monstre, laisser entrevoir la moindre compréhension à son égard ou pire lui chercher la moindre excuse, serait une faute morale”, annonçait-il devant ses fans de l’UMP. “Mettre en cause la société, montrer du doigt la France, la politique, les institutions, ce n’est pas digne. Ce n’est pas faire preuve d’un esprit de responsabilité dans un moment où la Nation a d’abord besoin d’unité“, a-t-il poursuivi.

Il a donné le ton, non ?

Ainsi peu importe son statut de terroriste, de serial killer, de pédophile, de pyromane, de maniaque, de schizophrène, de dictateur, ou de saint… cet autre a toujours un dénominateur commun : il ne s’apparente pas à nous, il vient d’ailleurs. Le nous incarne la norme, et la norme installe l’illusion qu’il existe un socle stable et absolu sur lequel les gens normaux marchent. Ce nous-norme procure ainsi l’illusion primaire d’une sécurité existentielle.

Monstres, les objets !

Je quitte la sociologie et l’histoire pour remettre maintenant ma casquette de chercheur en intelligence collective, et je vais évoquer les objets-liens. Si vous voulez approfondir, je vous renvoie à “Intelligence collective : la révolution invisible“.

Un objet-lien se définit par un objet circulant autour duquel nous coordonnons nos actions et construisons notre sens du collectif. La proie chassée par une meute de prédateurs, le ballon de foot après lequel courent les joueurs, font partie des objets-liens. Clés de voûte de l’unité sociale, par eux les collectifs coordonnent et actualisent leurs actions. Plus de ballon ? Plus de jeu, plus d’équipe. En plus des objets-liens matériels, les humains disposent aussi d’objets-liens symboliques et abstraits : de l’argent à gagner, des objectifs à remplir, des trophées à remporter, des fléaux à combattre, des œuvres à réaliser, etc. On distingue 3 types d’objets-liens : les objets miam-miam (on court après pour les attraper), les objets monstres (on s’unit pour se défendre contre), et les objets art (on s’unit autour d’une création commune).

Vous vous en doutez, l’actualité nous a fourni un formidable objet monstre. L’objet monstre représente un des plus vieux tours de passe-passe politique et médiatique qui existe, et qui marche toujours aussi bien. L’idée consiste à stigmatiser quelque chose ou quelqu’un, à le déclarer comme monstrueux et dangereux. On mobilise les regards, les attentions, on oriente le vecteur des actions collectives, par polarisation. Pendant quelques jours, Mohamed Merah a occulté la liste des maux que je mentionnais sarcastiquement plus haut. Sur le champ de bataille, on s’indigne d’un moustique. Après lui, il y aura l’objet monstre suivant, puis le suivant, et ainsi de suite. Dans la panoplie des objets monstres, on en trouve d’opportunité (Dominique Strauss-Kahn, magnifique spécimen en 2011), et des constants, comme le terrorisme et Al Qaïda.

Peut-être un jour aurai-je l’occasion, avec quelque bon historien, de réécrire l’Histoire vue par ses objets-liens, en particulier les objets monstres. Il y a eu les barbares, les infidèles, les sorcières, les juifs… Plus récemment, le Bloc de l’Est — les communistes. Une fois ceux-ci disparus, il fallait vite s’inventer de nouveaux objets monstres. Apparurent subitement les terroristes, avec en particulier cette belle création occidentale : Al Qaïda. Le propos d’Alain Chouet, ex-directeur de la DGSE, à ce sujet me paraît éloquent (et on ne pourra pas dire que cela vient d’un révolutionnaire ou d’un activiste). Il nous décrit par le menu tout ce que la fabrication d’un objet monstre déclenche, et comment ce dernier finit par exister pour de bon.

Victory for terrorists - Toles
Dessin : Toles

Qu’il s’agisse d’un Hitler, d’un Bush, d’un Staline ou d’un Kadhafi, on oublie que ces “monstres” poussent sur le terreau d’un collectif, d’une société. Les dictateurs, tyrans et autres affreux du pouvoir n’ont jamais opéré seuls que je sache. Entre les intrigants de cour d’un côté, et les peureux serviles de l’autre, se met en place la pyramide sociale et sa chaîne de commandement. Elle se tisse sur les petites lâchetés, les petits compromis qui, mis bout-à-bout, deviennent compromission et dressent un collectif bien réglé et obéissant. Une fois le tyran tombé, la société peut entamer sa digestion par l’écriture d’un nouveau mythe — sa transmythation devrais-je dire. L’ancien tyran devient objet-monstre. Tout arrivait par sa faute. Kadhafi en incarna un bel exemple récent. Autrification de celui auquel, auparavant, la masse obéissait… le tour de passe-passe marche bien.

Alors, objet monstre dérisoire et illusoire, notre tueur fou de mars 2012 ? N’appartient-il pas à cette longue collection de faits divers qui simplifient notre réalité et nous isolent, pour quelques temps du moins, d’un monde infiniment trop angoissant et complexe pour nos consciences encore peu éveillées ? Merah s’inscrit dans le processus d’auto-cohésion sociale par objets monstres.

L’arbre qui tombe…

Je commence souvent mes conférences avec cette citation dont je ne cesse d’apprécier la profondeur :

L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse.

L’arbre qui tombe incarne ce qu’on appelle un signal fort. Un signal fort opère une rupture de continuité dans le cours normal des choses. On l’associe en général à un danger immédiat. Aussi notre appareil sensoriel, survie de l’espèce oblige, dispose-t-il d’un don particulier pour détecter les signaux forts et réagir immédiatement, souvent de manière conditionnée. Notons également que notre façon de narrer la réalité s’articule aussi autour du séquencement des signaux forts, des ruptures de continuité, ce qu’on appelle les événements. Rien d’étonnant, donc, à ce que nos médias se concentrent uniquement sur les arbres qui tombent. Ainsi contribuent-ils à maintenir en place un niveau de conscience pour le moins archaïque qui ne sait voir le monde et la réalité que par ses accidents. Les arbres qui tombent.

Voir la forêt qui pousse nous invite à une toute autre démarche. Il nous faut longuement observer une myriade de signaux “faibles” : des jeunes pousses par-ci, des insectes par-là, un champignon ici, des oiseaux là, etc. Nous devons méditer, nous laisser imprégner par une extrême complexité systémique de signaux à peine saisissables. Observer, observer… Nous laissons alors opérer une autre forme d’intelligence, une intelligence holistique, sensorielle, connective. Elle inclut bien sûr l’aspect factuel et déductif (le rationnel), mais dispose de la capacité d’intuitions et de mises en relations infiniment plus complexes que ce que le seul rationnel sait faire. On a une intelligence inspirée. Celui qui s’y initie et la développe vous dira toujours qu’il a l’impression que cela lui vient d’ailleurs. Sur le plan physiologique, voir la forêt qui pousse sollicite notre cerveau pré-frontal, beaucoup plus récent dans l’évolution, alors que l’arbre qui tombe mobilise nos espaces limbique et reptilien, plus archaïques et plus anciens.

Ainsi celui qui prend le temps d’observer, de laisser opérer cette intelligence holistique en lui, finit par recevoir la révélation d’une forêt qui pousse. Et non seulement elle pousse, mais ce fait s’avère beaucoup plus fondamental que les arbres qui tombent. Ces derniers font certes partie de l’équation, mais ils en deviennent une variable mineure. Notre observateur entre dans une autre réalité. Il se rend compte que, tout autour de lui, ses pairs ne voient le monde que par une approche réduite, une approche de surface, une approche uniquement fondée sur ce qui flatte les sens, partielle et partiale : celle des arbres qui tombent. L’allégorie de la caverne, de Platon dans son livre VII de la République, ne dit rien d’autre que cela.

Mohamed Merah, comme tous les faits que nous servent les médias, devient un arbre de plus qui tombe. La réalité sociale, les programmes politiques, les réactions des activistes sociaux, des mouvements des grandes entreprises… tout cela se vit et s’agite dans cette réalité superficielle, réductrice et agitée d’arbres qui tombent.

Pourquoi cette superficialité et cette illusion collectives ?

Parce que nous avons-là un autre phénomène d’agrégation et de cohésion sociale très efficace : l’ignorance. Il ne faut pas voir en l’ignorance une simple absence de connaissance et d’expérience. L’ignorance représente un processus actif, qui se maintient et se perpétue par lui-même. En intelligence collective, nous voyons et démontrons très bien comment, par exemple, certaines structures grammaticales ou sémantiques agissent comme des gardiennes actives de l’ignorance. Idem pour certains codes sociaux. On voit alors l’ignorance comme une matrice qui anime et maintient en vie tout un corps social. Un égrégore, diront certains. Là encore, un terrain fertile à explorer pour l’intelligence collective.

…à quand la forêt qui pousse ?

Rain drop on rainforest leaf
Photo: Ferenc Ecseki

Auto-légitimation par polarisation, objets-monstres (et miam miam), ignorance active… voici trois processus de cohésion sociale brillamment mis en avant dans l’affaire Mohamed Merah, comme dans toutes les affaires qui tissent le narratif de nos collectifs.

Trois processus qui nous oblitèrent d’une réalité plus dense, plus profonde, à laquelle ne semble pas encore préparée la conscience balbutiante de l’humanité. Trois marqueurs qui permettent de voir à quel point nos sociétés vivent encore bien ancrées dans leurs phases infantiles et archaïques. Je dis bien “sociétés” en leur sens collectif, car en leur sein, de nombreux individus ont déjà fait un chemin d’éveil à des degrés divers, parfois à un niveau avancé. Mais, noyés dans le substrat social archaïque, l’émergence des éveillés en tant que collectif cohérent demande la patience des siècles.

A ce jour, les grandes civilisations humaines n’ont pas encore construit une conscience capable de percevoir les flux dans leur continuité, leur “non-histoire”. Elles ne savent ni voir les forêts qui poussent, ni en construire un narratif. Pour autant, elles devraient y parvenir bientôt, l’intelligence collective nous le montre sans ambiguïté. Cette question ne relève plus d’un article, mais d’un livre. 😎

Voir la forêt qui pousse, laisser la conscience infuser nos êtres, devenir les créateurs de nous mêmes demande d’engager le plus beau et le plus périlleux voyage qu’on puisse imaginer : la connaissance de soi.

Quant à l’ignorance, elle nous tient par les plaisirs et les occupations. L’illumination, elle, se révèle par la joie.


 

[1] Pensez-vous que je parle en théoricien ? Si vous le pensez en lisant ces lignes, je vous mets au défit de savoir qui, de nous deux, fonctionne de manière plus théorique, cher lecteur, chère lectrice. Ce que j’évoque ici, je l’ai vécu et expérimenté moi-même. J’ai étudié chaque ligne du travail de Michel Foucault alors que je me trouvais moi-même en prison, au début des années 90. A tous les étages de la machine à broyer judiciaire, j’ai fait le constat de la justesse des propos de ce remarquable sociologue, philosophe et historien. Par ma propre récidive, ma propre “délinquantisation”, j’ai vu en moi s’opérer les mécanismes de la révolte qui se travestit en actes délictueux de droit-commun. Il m’a fallu des efforts surhumains — et je pèse mes mots — pour sortir de ce cycle infernal. Pardonner, me reconstruire, lentement, avec patience, et transformer mes pulsions initiales de révolte en actes créateurs et artistiques, ce qui a fait de moi un homme libre aujourd’hui. De tous ceux que j’ai connus durant mon aventure, je n’en connais aucun qui ai pu totalement se reconstruire. [retour]


Restonsconnectés