Qui veut rendre beau mon site ?

Mots clés cœur

J’ai commencé ma retraite en écriture par le plus pressant : refaire complètement mon site perso. D’un blog classique, il passe à un espace du soi digital, ou comment exister harmonieusement en ligne. A travers mon propre cas, j’ai plaisir à visiter cette question du soi digital en général. Quelle démarche faut-il engager pour se construire et exister harmonieusement en ligne ? Cela va bien au-delà du personal branding, ce dernier focalisant plus, à mon sens, sur les aspects extérieurs de la communication. Sans exclure cette partie “branding” (dont je n’aime pas trop le terme), je préfère vraiment explorer la question de savoir comment manifester l’être en ligne, dans sa complétude, en intégrant les similitudes et différences avec le monde physique.

Cet exercice me permet également de voir comment la forme et le fond se parlent mutuellement. On ne met pas les mêmes contenus, on ne s’exprime pas de la même manière suivant qu’on a choisi tel ou tel format ! L’infinie souplesse du monde digital apparaît vraiment comme une magie qu’il faut apprendre et bien maîtriser.

La structure d’abord

Page d'accueil noubel.frJ’ai donc commencé par la structure du site. A l’heure des grands écrans, je voulais un site aéré, zen, avec des polices lisibles, simples et grandes, et un parfait équilibre images/textes. Equilibre que je recherche également durant mes conférences, de façon à bien combiner cerveaux gauche et droite.

Je souhaitais que la page d’accueil permette de scanner la plupart du contenu d’un coup d’œil, ce qui explique également l’équilibre texte / photos. Selon nos filtres personnels, notre regard accrochera tel ou tel titre, ou telle ou telle image. Il faut offrir la place aux deux. Quant aux articles, je les veux bien aérés, avec là encore toute la place voulue pour de belles mises en page. Le style ViewPort offre toutes ces possibilités quant à sa structure. Il nécessite quelques retouches dans le css pour pouvoir installer le slider et réorganiser les colonnes. Style dont le code, très bien écrit, a aussi l’avantage de se montrer “responsive” (s’adapte normalement sur tous les formats d’écran).

J’ai également installé un grand slider, que vous voyez en page d’accueil et dans certains articles. Il permet de mettre en avant ce qu’il y a de plus vivant en moi sur le moment. Il s’agit d’un outil à double tranchant, car si on ne lui donne pas vie, il peut donner l’impression que plus rien ne se passe. Le slider permet également de mettre en avant des contenus créés il y a plus longtemps, donc plus bas dans la pile d’articles, alors qu’ils restent toujours d’actualité. Le slider court-circuite la trame temporelle classique du média. Et puis je trouve très amusant de construire ces diapos vivantes, ça m’invite à exprimer ce qu’il y a d’essentiel en quelques mots et images. Pour ce faire, j’utilise l’incroyable outil Revolution Slider. Absolument bluffant, configurable à l’infini, avec en plus le créateur qui répond directement aux mails.

Tout ceci j’ai pu le réaliser grâce à l’aide technique et aux conseils avisés de mes amis de metabolism.fr. Nicolas et Jérôme allient efficacité, connaissance parfaite du sujet, pragmatisme, et une vraie vision d’avenir. Que du bonheur !

Les médias sociaux ensuite

Médias sociauxJe passe relativement peu de temps sur les médias sociaux. Non parce que je ne leur vois pas d’utilité, bien au contraire ! Il se trouve tout simplement que, dans l’écosystème de l’intelligence collective, je ne fais pas partie de la catégorie des animaux sociaux. Plutôt celle des explorateurs un peu cinglés qui disparaissent parfois longtemps avant de revenir partager leurs découvertes. Je n’utilise Facebook que parcimonieusement. Trop chronophage, ça part dans tous les sens, avec beaucoup trop de bruit. Je lui préfère grandement twitter, outil que j’adore, même si je n’en fais qu’une utilisation d’amateur comparé à d’autres. J’aime égalment Pinterest, que je viens de commencer.

Voilà donc un trait de personnalité qu’il faut intégrer dans le site. Là où certains animaux sociaux font de leur site un espace parfait de dialogue et d’interaction, je préfère rester minimaliste. J’ai donc choisi de donner une belle visibilité des outils sociaux pour ceux qui veulent les utiliser en me rendant visite. Pour ce faire, j’ai choisi Flare, qui offre à la fois un beau graphisme, et qui sait intelligemment se glisser là où il faut quand il faut.

Le graphisme enfin

A l’heure où j’écris cet article, le graphisme reste à imaginer. Autant j’aime la structure apportée par le template Viewport, autant je n’en apprécie pas le look. Trop noir, trop dur, trop anguleux. Il ne me correspond pas. Je recherche un style zen, dépouillé, qui allie à la fois une certaine douceur sans sacrifier à la rigueur, qui donne de la respiration à un contenu parfois dense et complexe. Un graphisme qui marie à la fois le masculin et le féminin, l’angle et le rond, le texte et l’image, le raisonnement et l’intuition, le rigoureux et la nuance, la science et l’art, l’épée qui tranche et le cœur qui embrasse.

Facile non ?

JFNJe souhaite aussi trouver un logo. A priori je pars sur “noubel.fr” et “noubel.com”, ce qui conjgue une signature et une adresse. Mais je n’ai rien d’arrêté. Mon amie Viviane-José Restieau m’a un jour produit d’un trait de main magique, le très beau logo “JFN” tel que sur l’image. Une autre possibilité donc…

Là, j’espère rencontrer la bonne personne, celle qui aura envie de m’offrir un peu de son temps et beaucoup de ses talents. J’espère aussi pouvoir lui offrir la même chose.

L’économie du don possède sa dynamique propre, qui ne relève pas celle de l’échange, même si souvent il y a réciprocité. On donne sans savoir ce qui va revenir, tout en sachant que quelque chose reviendra forcément. Maintenant ? Plus tard ? En réciprocité ? D’ailleurs ?  En général on ne le découvre pas immédiatement. On donne ou on reçoit, il faut ensuite laisser passer un peu de temps avant de comprendre comment la chambre d’écho cosmique a fonctionné.

Je sais combien la crise économique plonge tant de gens dans la sous-monétarisation, donc dans le manque de richesses matérielles. Ma demande peut laisser penser qu’il s’agit encore d’un travail “gratuit”. L’économie du don nous fait sortir de cette dualité payant/gratuit. Elle doit toujours fonctionner à “somme positive”, je veux dire par là que le bilan, en richesses intégrales, doit s’avérer positif pour tout le monde.

Contactez-moi si vous avez envie !

 

 


La forêt qui pousse…

 

Je commence la plupart de mes conférences avec ce proverbe venu d’Asie, dont je ne cesse d’apprécier la véracité et la profondeur : L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse.

Forêt des AlplesMéditons un peu dessus…

L’évolution a doté le vivant de systèmes sensoriels leur permettant de réagir à certains signaux qui annoncent des dangers spécifiques à chaque espèce. Ce filtre cognitif, déjà présent de manière archaïque chez les formes les plus anciennes de vie, réagit à des ruptures de continuité. Mon oreille, habituée au murmure de la forêt, tout à coup perçoit un craquement… un prédateur à l’affut ne voit-il pas un bon repas (bio) en moi ? La nuit une ombre altère furtivement le bain de lune… quel esprit se faufile donc alentours ? Une odeur de fumée envahit subitement l’air ambiant… ne vais-je pas m’arrêter net, comme tout bon mammifère, pour humer et décider de ma réaction ? En réunion avec des collègues, une vitre se brise… qui ne tournera pas immédiatement la tête par pur réflexe ? Quant à l’araignée au fond de la pièce, voilà qui la laisse parfaitement indifférente. Son appareil sensoriel filtre d’autres signaux, notamment les vibrations que lui renvoie sa toile dans les pattes. On le voit bien, les ruptures du continuum sensoriel sollicitent notre cerveau reptilien, le plus archaïque. Ce dernier prend le relai, parfois de manière heureuse (ôter immédiatement la main du feu), parfois de manière malheureuse, comme se figer et mettre les mains devant le visage si un arbre nous tombe dessus, ou se contracter lorsqu’un policier nous arrête pour excès de vitesse.

Ainsi nos systèmes sensoriels, depuis la nuit des temps, ont-ils appris à réagir à une panoplie très précise de signaux, que nous appellerons des signaux forts. Savoir les repérer et réagir immédiatement a augmenté, dès les débuts de la vie sur Terre, les chances de survie. Tout a commencé par les réflexes. Puis les formes de vie plus évoluées ont développé des filtres cognitifs complexes. Par exemple, l’expression particulière d’un visage peut nous mettre en alerte. De même qu’une nouvelle dans les médias peut déclencher un stress particulier que l’on va ressentir dans le corps.

La forêt qui tombe - Eric Grelet
Dessin : Eric Grelet

Il semble donc fort logique que notre mémoire se constitue essentiellement autour des signaux forts. A tel point que notre narratif (la façon dont nous construisons nos histoires et nos récits) s’articule lui aussi autour des signaux forts. Nos journées de travail, nos dernières vacances, les contes, les récits, tous, lorsque nous les narrons, se séquencent sur le chemin des ruptures de continuité plantées dans notre mémoire comme autant de balises. Le reste — ce qui ne représente pas un signal fort — apparaît comme une sorte de gruau, de continuum flou, presque impossible à cerner, encore plus à raconter.

Les médias fonctionnent bien évidemment sur la logique des arbres qui tombent. Accidents, catastrophes, guerres, faillites, faits divers, crises, ce qu’on appelle “les nouvelles”. Même les “bonnes” nouvelles n’émergent que lorsqu’un fait inattendu se détache du fond. Résultat ? Abreuvée jusqu’à la lie de cette “actualité” angoissante, la perception du monde qui habite la plupart des gens aujourd’hui se construit sur une vision apocalyptique. Elle attise la polarisation, enferme dans un mode réactif, pousse à des modes de vie et des actions fondés sur l’urgence et le devoir, dans le cratère d’un monde agonisant.

Big News - Russmo

De manière plus profonde, plus insidieuse aussi, notre compréhension de la réalité devient linéaire et mécaniste, car uniquement fondée sur des réactions en chaîne d’événements qui enchaînent d’autres événements, et ainsi de suite. Nos mécanismes de décision s’articulent autour des arbres qui tombent. On réagit.

Evidemment, la réaction laisse peu de place à la création. La réaction enferme dans sa polarisation.

Et lorsque nous narrons nos vécus, si on nous demande “que s’est-il passé entre tel et tel événement ?”, qu’allons nous répondre ? Il y a de grandes chances pour que nous répondions… “rien”.

Vraiment ?

fractal1_420x306Nous savons bien que non. Chaque fraction de seconde, des milliards de milliards d’événements, microscopiques et macroscopiques, ici et là, se déroulent en nous et autour de nous. Notre appareil perceptif archaïque n’a pas appris à les détecter car il n’en avait pas besoin pour la survie dans le fil de l’évolution.

Voir la forêt pousser implique une toute autre posture. Tout d’abord, il faut s’y rendre, dans la forêt, et y passer du temps, beaucoup de temps. On le met en suspens, le temps. On observe, on ressent, on se laisse pénétrer de mille et un micro-phénomènes : un insecte par-ci, une pousse par-là, des champignons ici, là une nouvelle essence d’arbres, une zone à fougères, des oiseaux qui nichent… On laisse vivre nos associations d’idées, nos intuitions, nos rêves, notre poésie.

On médite.

Alors, peu à peu, une connaissance autre se révèle à nous, et le miracle se produit. De l’arabesque des signaux faibles, une toute autre réalité jaillit : une forêt qui vit, qui se transforme. Une forêt qui pousse !

Henri Rousseau - Le Rêve

Pour l’être qui observe, un autre monde vient de se révéler, vaste, immense, infini. En ses mouvements immobiles, il s’offre à notre compréhension, à notre connaissance directe, à notre intuition. Certes des arbres continuent à tomber, mais leur chute épouse l’immensité conquise par notre entendement. La réalité d’avant, celle du monde agité des signaux forts, apparaît un peu comme le jardinet dans lequel nous jouions enfant. On le voyait vaste, immense, et voilà que, une fois adulte, il nous semble aussi étriqué qu’un timbre poste. Libérés dans l’infini, nous voici devenus des créateurs en symbiose avec une vaste réalité dont nous nous voyons à la fois comme une partie, à la fois le tout. En cette réalité, tout se trouve dans tout. Il s’y manifeste une extraordinaire intelligence, une extraordinaire conscience, une extraordinaire sagesse. Toutes collectives.

Croyance ? Parti pris ? Optimisme à tout crin ? En tant que chercheur, j’ai horreur des croyances. Je veux les faits, je veux les possibles, je veux la vérité. J’aime appliquer le courage de voir, sans compromis ni compromission, aussi incroyable la réalité puisse-t-elle paraître parfois. Mes observations, le temps que je passe dans le monde des signaux faibles, me montrent une extraordinaire évolution de notre espèce et de la conscience. Beaucoup de choses impossibles à comprendre pour qui ne prend pas le temps d’observer.

Vous l’aviez compris, j’ai choisi de vivre dans la forêt qui pousse. Cette réalité m’émerveille d’autant que je participe à dynamique créatrice, artistique même, au sens le plus absolu. Dans la forêt qui pousse, chacun peut s’inviter et jouer la musique de l’être créateur.

Ainsi le monde de demain ne naîtra pas de nos réactions, il naîtra de nos créations.

Voici donc un lot de questions/réponses que fait jaillir ce chapitre des arbres et de la forêt :

Notre espèce peut-elle, et va-t-elle, continuer de se contenter de construire sa représentation du monde uniquement à partir d’un appareil neuro-cognitif aussi archaïque que celui qui ne sait voir que les arbres qui tombent ?

Non, bien sûr. Chacun de nous peut solliciter d’autres facultés de notre corps pour accéder à la connaissance, et pas seulement le mental-rationnel. Notre appareil neuro-cognitif classique nous donne accès uniquement aux arbres qui tombent et aux signaux forts. Il ne sait pas ‘intuiter’, se laisser inspirer, créer des possibles qui transforment la réalité. Notre capacité à méditer, à nous extraire de l’illusion de l’urgence et de la précipitation nous donne les clés vers tout ce qui se passe entre les signaux forts. Les clés de l’univers les signaux faibles. Encore faut-il le vouloir…

Pouvons-nous faire évoluer notre perception de la réalité, non plus simplement à partir de développement personnel, mais aussi collectivement, en tant qu’espèce ?

Réponse : oui ! Vous me verrez beaucoup parler des architectures invisibles. Ces dernières permettent d’installer dans le collectif des contextes, des structures, des codes favorisant les évolutions dont nous avons besoin, individuellement et collectivement (ici la différence s’estompe).

Avons-nous à notre disposition une ingénierie sociale qui nous permette d’engager une telle évolution ?

Réponse : oui ! Ce langage de cette ingénierie sociale constitue le cœur de l’intelligence collective en tant que discipline. Et une bonne partie de l’écriture qui m’attend ces prochaines années 🙂

Ecrivain fou


[stextbox type=”info”] Note : cet article, écrit en f-prime (sans l’usage du verbe être), attend sa traduction en anglais e-prime. Si le cœur vous en dit ![/stextbox]

 


Fantômas, les nains de jardin, Foucault, et la forêt qui pousse

Le 22 mars 2012 Mohamed Merah succombait aux balles du RAID, après 10 jours de psychose en France. Même depuis ma retraite d’écriture au Mexique, je ne pouvais échapper aux échos venant de mes proches et amis. J’ai fini par m’offrir un petit bain de presse pour constater l’immense couverture médiatique, les manifestations de solidarité, les minutes de silence, la pléthore de témoignages destinés à nourrir les reportages gloutons du “toujours plus” car, comme on sait, les médias ont horreur du vide. Quant aux candidats à la présidentielle, chacun y allait de son petit mot destiné à flatter un électorat accroché au mamelles des discours sécuritaires et populistes. Tous invitaient de nouveau à s’indigner contre le racisme et l’antisémitisme. Ils pointaient du doigt, une fois de plus, les seuls vrais fautifs, j’ai nommé les extrémistes et autres al qaïdistes de tous poils…

A l’instant où j’écris ces mots, la marmite chauffe sur le feu de l’actualité. L’occasion, pour moi aussi, de tremper un petit post dans ce gruau médiatico-politique. Je ne cherche nullement ici à minimiser l’horreur de cette tragédie, pas plus que je ne renie la douleur des familles. Pour autant, quelques questions me taraudent…

Et si nous allions tous manifester pour les nains de jardin victimes de la Françafrique et des sodas?

Il y a eu, d’après ce que j’ai lu et suite aux tweets que j’ai vu passer, des marches ainsi que des moments de silence pour manifester la solidarité aux victimes et familles. Aussi pour dénoncer le racisme et l’antisémitisme. Ceci, notons-le, avant de savoir quelles motivations réelles ont animé le tueur. L’imaginaire social avait donc déjà construit son propre narratif.

Résultat parfait de l'alimentation
Source : France Inter

Alors voici ces quelques questions qui agitent mon esprit candide : pourquoi ne voit-on pas de manifestations et mouvements de solidarité pour les 66.000 morts annuels du tabagisme en France (5 millions annuels dans le monde) ? En France encore, comptons les milliers de morts liés aux polluants atmosphériques et les micro-particules, les 4.000 morts sur les routes, dont 31% à cause de l’alcool. N’oublions pas notre solidarité avec les 180.000 morts en France de maladies cardio-vasculaires (17 millions dans le monde), dont 80% dus à “une mauvaise alimentation, à un manque d’activité physique, au tabagisme et à l’usage nocif de l’alcool” (source OMS). On peut approfondir avec les sodas, le sel (25.000 morts/an), l’agriculture intensive, les fast foods et j’en passe. On continue avec les 780.000 victimes de la malaria dans le monde ? Ah oui, j’allais oublier : il faut aussi manifester notre solidarité envers victimes de la Françafrique, et celles tombées sous les armes que le pays des Droits de l’Homme fabrique et vend dans le monde entier (4ème exportateur mondial). Pour des raisons humanitaires et de “défense”, et tout ceci scrupuleusement contrôlé par l’Etat, bien entendu, dans un soucis de santé et d’équité collective.

Pour clore cette liste déjà longue, je voudrais aussi manifester ma solidarité avec le FLNJ –le Front de Libération des Nains de Jardin. Oui, je l’affirme haut et fort : les nains de jardin aussi grossissent le rang des victimes.

Allez, regardons maintenant les faits en face : Mohamed Mehra ne représe qu’un épiphénomène comparé aux abyssales questions de notre société. Un moustique sur le champ de bataille de l’ignorance. Même le terrorisme en général, nous devrions le voir comme un phénomène mineur si l’on compare le nombre de victimes qu’il provoque face aux millions de gens qui passent de vie à trépas à cause de nos modes de vie, de notre gloutonnerie et de notre obscurantisme. Pourtant les terroristes, les tueurs, les serial-killers, les pédophiles, les schizophrènes, les braqueurs, mais aussi les stars, les people, la jet set, et même les saints, occupent le devant de la scène.

Pourquoi ?

Je reformule la question : quels mécanismes de la psyché collective font qu’un Fantômas captive — que dis-je, magnétise ! — totalement l’attention, et la détourne des choses essentielles ? Pourquoi ne portons-nous pas plus d’intérêt pour la société elle-même, qui porte en elle le terreau, le substrat et la raison d’être même de ses Fantômas ?

Je vous propose ici d’offrir un petite séance de stretching (ou de step) à nos petites cellules grises, histoire de ne pas aller bêtement grossir l’immense troupeau de moutons qui suit… l’immense troupeau de moutons. Nous allons parler de Michel Foucault, des objets-liens, des arbres qui tombent et de la forêt qui pousse.

Michel Foucault, magistral

Prison ontologique
“Prison ontologique”

Dans son ouvrage “Surveiller et Punir“, le philosophe Michel Foucault, par une analyse historique et sociologique d’une remarquable rigueur, a magistralement démontré comment la société a besoin de ses criminels, délinquants et terroristes. Non seulement elle en a besoin, mais elle les fabrique et les perpétue, par polarisation. Le cycle se déroule ainsi :

  1. Un jeune entre en révolte contre la société. Vu qu’il n’a pas encore assez de maturité pour fonder une stratégie citoyenne ou politique, ses actes se construisent, dans la plupart des cas, sur l’impulsivité et l’agressivité. On brûle une voiture, on vole, on deale…
  2. Le jeune révolté entre fissa dans le cycle carcéro-judiciaire. Noyée dans cette spirale infernale que Foucault appelle la taxinomie des délits, la révolte originelle devient un délit de droit commun. Chaque délit a son nom, sa référence, son étiquette, dans le grand catalogue du code pénal : vol, trafic, trouble à l’ordre public, réunion en bande organisée, etc.
  3. Notre apprenti révolutionnaire part en prison, autrement dit à l’école du crime. On y apprend à bien voler, à bien tuer, à vivre pleinement sa violence, à haïr la société. On y développe une conscience égocentrée dans un espace de non-droit. N’espérons pas y faire “pénitence” (intention originelle de l’établissement pénitentiaire) :  le système carcéro-judiciaire apparaît lui-même tellement corrompu, dysfontionnel et imbibé de pathos, qu’il ne fait que souffler plus encore sur les braises de la révolte et de la haine. Les personnes emprisonnées, à ce stade, ne se rendent pas compte à quel point elles deviennent totalement prévisibles en entrant dans le tourbillon carcéro-pénal. Ce faisant, elles commencent à rendre le véritable service que la société leur demande.
  4. Une fois libéré, son diplôme de vrai délinquant en poche (première étape), voire de vrai criminel (étape suivante), le révolté se retrouve non seulement polarisé et polarisant, mais il opère dans une dynamique qui ne lui appartient plus. Il ne voit plus ses actions qu’à travers des actes délinquants ou criminels, et non par une dialectique révolutionnaire qu’il n’a jamais eu le temps de faire maturer.

La société dispose désormais de son “autre”, conscrit dans taxinomie pénale et toute l’ontologie réductrice qui s’y associe. La société peut désormais légitimer son mode de vie, ses partis pris, sa culture, en jetant sur “l’autre” le voile de l’inconscience sur ses propres miasmes. J’appelle ce processus auto-légitimation par polarisation. En définissant l’autre comme un affreux, un alien, je me pose comme base de la normalité.[1]

M. Sarkozy nous en a d’ailleurs fait une brillante démonstration concernant Mohamed Merah : “Chercher une explication au geste de ce fanatique, de ce monstre, laisser entrevoir la moindre compréhension à son égard ou pire lui chercher la moindre excuse, serait une faute morale”, annonçait-il devant ses fans de l’UMP. “Mettre en cause la société, montrer du doigt la France, la politique, les institutions, ce n’est pas digne. Ce n’est pas faire preuve d’un esprit de responsabilité dans un moment où la Nation a d’abord besoin d’unité“, a-t-il poursuivi.

Il a donné le ton, non ?

Ainsi peu importe son statut de terroriste, de serial killer, de pédophile, de pyromane, de maniaque, de schizophrène, de dictateur, ou de saint… cet autre a toujours un dénominateur commun : il ne s’apparente pas à nous, il vient d’ailleurs. Le nous incarne la norme, et la norme installe l’illusion qu’il existe un socle stable et absolu sur lequel les gens normaux marchent. Ce nous-norme procure ainsi l’illusion primaire d’une sécurité existentielle.

Monstres, les objets !

Je quitte la sociologie et l’histoire pour remettre maintenant ma casquette de chercheur en intelligence collective, et je vais évoquer les objets-liens. Si vous voulez approfondir, je vous renvoie à “Intelligence collective : la révolution invisible“.

Un objet-lien se définit par un objet circulant autour duquel nous coordonnons nos actions et construisons notre sens du collectif. La proie chassée par une meute de prédateurs, le ballon de foot après lequel courent les joueurs, font partie des objets-liens. Clés de voûte de l’unité sociale, par eux les collectifs coordonnent et actualisent leurs actions. Plus de ballon ? Plus de jeu, plus d’équipe. En plus des objets-liens matériels, les humains disposent aussi d’objets-liens symboliques et abstraits : de l’argent à gagner, des objectifs à remplir, des trophées à remporter, des fléaux à combattre, des œuvres à réaliser, etc. On distingue 3 types d’objets-liens : les objets miam-miam (on court après pour les attraper), les objets monstres (on s’unit pour se défendre contre), et les objets art (on s’unit autour d’une création commune).

Vous vous en doutez, l’actualité nous a fourni un formidable objet monstre. L’objet monstre représente un des plus vieux tours de passe-passe politique et médiatique qui existe, et qui marche toujours aussi bien. L’idée consiste à stigmatiser quelque chose ou quelqu’un, à le déclarer comme monstrueux et dangereux. On mobilise les regards, les attentions, on oriente le vecteur des actions collectives, par polarisation. Pendant quelques jours, Mohamed Merah a occulté la liste des maux que je mentionnais sarcastiquement plus haut. Sur le champ de bataille, on s’indigne d’un moustique. Après lui, il y aura l’objet monstre suivant, puis le suivant, et ainsi de suite. Dans la panoplie des objets monstres, on en trouve d’opportunité (Dominique Strauss-Kahn, magnifique spécimen en 2011), et des constants, comme le terrorisme et Al Qaïda.

Peut-être un jour aurai-je l’occasion, avec quelque bon historien, de réécrire l’Histoire vue par ses objets-liens, en particulier les objets monstres. Il y a eu les barbares, les infidèles, les sorcières, les juifs… Plus récemment, le Bloc de l’Est — les communistes. Une fois ceux-ci disparus, il fallait vite s’inventer de nouveaux objets monstres. Apparurent subitement les terroristes, avec en particulier cette belle création occidentale : Al Qaïda. Le propos d’Alain Chouet, ex-directeur de la DGSE, à ce sujet me paraît éloquent (et on ne pourra pas dire que cela vient d’un révolutionnaire ou d’un activiste). Il nous décrit par le menu tout ce que la fabrication d’un objet monstre déclenche, et comment ce dernier finit par exister pour de bon.

Victory for terrorists - Toles
Dessin : Toles

Qu’il s’agisse d’un Hitler, d’un Bush, d’un Staline ou d’un Kadhafi, on oublie que ces “monstres” poussent sur le terreau d’un collectif, d’une société. Les dictateurs, tyrans et autres affreux du pouvoir n’ont jamais opéré seuls que je sache. Entre les intrigants de cour d’un côté, et les peureux serviles de l’autre, se met en place la pyramide sociale et sa chaîne de commandement. Elle se tisse sur les petites lâchetés, les petits compromis qui, mis bout-à-bout, deviennent compromission et dressent un collectif bien réglé et obéissant. Une fois le tyran tombé, la société peut entamer sa digestion par l’écriture d’un nouveau mythe — sa transmythation devrais-je dire. L’ancien tyran devient objet-monstre. Tout arrivait par sa faute. Kadhafi en incarna un bel exemple récent. Autrification de celui auquel, auparavant, la masse obéissait… le tour de passe-passe marche bien.

Alors, objet monstre dérisoire et illusoire, notre tueur fou de mars 2012 ? N’appartient-il pas à cette longue collection de faits divers qui simplifient notre réalité et nous isolent, pour quelques temps du moins, d’un monde infiniment trop angoissant et complexe pour nos consciences encore peu éveillées ? Merah s’inscrit dans le processus d’auto-cohésion sociale par objets monstres.

L’arbre qui tombe…

Je commence souvent mes conférences avec cette citation dont je ne cesse d’apprécier la profondeur :

L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse.

L’arbre qui tombe incarne ce qu’on appelle un signal fort. Un signal fort opère une rupture de continuité dans le cours normal des choses. On l’associe en général à un danger immédiat. Aussi notre appareil sensoriel, survie de l’espèce oblige, dispose-t-il d’un don particulier pour détecter les signaux forts et réagir immédiatement, souvent de manière conditionnée. Notons également que notre façon de narrer la réalité s’articule aussi autour du séquencement des signaux forts, des ruptures de continuité, ce qu’on appelle les événements. Rien d’étonnant, donc, à ce que nos médias se concentrent uniquement sur les arbres qui tombent. Ainsi contribuent-ils à maintenir en place un niveau de conscience pour le moins archaïque qui ne sait voir le monde et la réalité que par ses accidents. Les arbres qui tombent.

Voir la forêt qui pousse nous invite à une toute autre démarche. Il nous faut longuement observer une myriade de signaux “faibles” : des jeunes pousses par-ci, des insectes par-là, un champignon ici, des oiseaux là, etc. Nous devons méditer, nous laisser imprégner par une extrême complexité systémique de signaux à peine saisissables. Observer, observer… Nous laissons alors opérer une autre forme d’intelligence, une intelligence holistique, sensorielle, connective. Elle inclut bien sûr l’aspect factuel et déductif (le rationnel), mais dispose de la capacité d’intuitions et de mises en relations infiniment plus complexes que ce que le seul rationnel sait faire. On a une intelligence inspirée. Celui qui s’y initie et la développe vous dira toujours qu’il a l’impression que cela lui vient d’ailleurs. Sur le plan physiologique, voir la forêt qui pousse sollicite notre cerveau pré-frontal, beaucoup plus récent dans l’évolution, alors que l’arbre qui tombe mobilise nos espaces limbique et reptilien, plus archaïques et plus anciens.

Ainsi celui qui prend le temps d’observer, de laisser opérer cette intelligence holistique en lui, finit par recevoir la révélation d’une forêt qui pousse. Et non seulement elle pousse, mais ce fait s’avère beaucoup plus fondamental que les arbres qui tombent. Ces derniers font certes partie de l’équation, mais ils en deviennent une variable mineure. Notre observateur entre dans une autre réalité. Il se rend compte que, tout autour de lui, ses pairs ne voient le monde que par une approche réduite, une approche de surface, une approche uniquement fondée sur ce qui flatte les sens, partielle et partiale : celle des arbres qui tombent. L’allégorie de la caverne, de Platon dans son livre VII de la République, ne dit rien d’autre que cela.

Mohamed Merah, comme tous les faits que nous servent les médias, devient un arbre de plus qui tombe. La réalité sociale, les programmes politiques, les réactions des activistes sociaux, des mouvements des grandes entreprises… tout cela se vit et s’agite dans cette réalité superficielle, réductrice et agitée d’arbres qui tombent.

Pourquoi cette superficialité et cette illusion collectives ?

Parce que nous avons-là un autre phénomène d’agrégation et de cohésion sociale très efficace : l’ignorance. Il ne faut pas voir en l’ignorance une simple absence de connaissance et d’expérience. L’ignorance représente un processus actif, qui se maintient et se perpétue par lui-même. En intelligence collective, nous voyons et démontrons très bien comment, par exemple, certaines structures grammaticales ou sémantiques agissent comme des gardiennes actives de l’ignorance. Idem pour certains codes sociaux. On voit alors l’ignorance comme une matrice qui anime et maintient en vie tout un corps social. Un égrégore, diront certains. Là encore, un terrain fertile à explorer pour l’intelligence collective.

…à quand la forêt qui pousse ?

Rain drop on rainforest leaf
Photo: Ferenc Ecseki

Auto-légitimation par polarisation, objets-monstres (et miam miam), ignorance active… voici trois processus de cohésion sociale brillamment mis en avant dans l’affaire Mohamed Merah, comme dans toutes les affaires qui tissent le narratif de nos collectifs.

Trois processus qui nous oblitèrent d’une réalité plus dense, plus profonde, à laquelle ne semble pas encore préparée la conscience balbutiante de l’humanité. Trois marqueurs qui permettent de voir à quel point nos sociétés vivent encore bien ancrées dans leurs phases infantiles et archaïques. Je dis bien “sociétés” en leur sens collectif, car en leur sein, de nombreux individus ont déjà fait un chemin d’éveil à des degrés divers, parfois à un niveau avancé. Mais, noyés dans le substrat social archaïque, l’émergence des éveillés en tant que collectif cohérent demande la patience des siècles.

A ce jour, les grandes civilisations humaines n’ont pas encore construit une conscience capable de percevoir les flux dans leur continuité, leur “non-histoire”. Elles ne savent ni voir les forêts qui poussent, ni en construire un narratif. Pour autant, elles devraient y parvenir bientôt, l’intelligence collective nous le montre sans ambiguïté. Cette question ne relève plus d’un article, mais d’un livre. 😎

Voir la forêt qui pousse, laisser la conscience infuser nos êtres, devenir les créateurs de nous mêmes demande d’engager le plus beau et le plus périlleux voyage qu’on puisse imaginer : la connaissance de soi.

Quant à l’ignorance, elle nous tient par les plaisirs et les occupations. L’illumination, elle, se révèle par la joie.


 

[1] Pensez-vous que je parle en théoricien ? Si vous le pensez en lisant ces lignes, je vous mets au défit de savoir qui, de nous deux, fonctionne de manière plus théorique, cher lecteur, chère lectrice. Ce que j’évoque ici, je l’ai vécu et expérimenté moi-même. J’ai étudié chaque ligne du travail de Michel Foucault alors que je me trouvais moi-même en prison, au début des années 90. A tous les étages de la machine à broyer judiciaire, j’ai fait le constat de la justesse des propos de ce remarquable sociologue, philosophe et historien. Par ma propre récidive, ma propre “délinquantisation”, j’ai vu en moi s’opérer les mécanismes de la révolte qui se travestit en actes délictueux de droit-commun. Il m’a fallu des efforts surhumains — et je pèse mes mots — pour sortir de ce cycle infernal. Pardonner, me reconstruire, lentement, avec patience, et transformer mes pulsions initiales de révolte en actes créateurs et artistiques, ce qui a fait de moi un homme libre aujourd’hui. De tous ceux que j’ai connus durant mon aventure, je n’en connais aucun qui ai pu totalement se reconstruire. [retour]


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