Trois raisons pour lesquelles je ne crois pas à la COP 21

Voici une petite vidéo faite à la volée la veille d’un départ en voyage, le 1er décembre 2015. Veuillez m’excuser pour sa mauvaise qualité. J’ai jugé plus important de partager quelques points de vue au fil de l’actualité que d’attendre les conditions pour un bon tournage et montage.

En résumé :

    1. L’intelligence collective pyramidale s’avère totalement incapable de gérer la complexité du monde d’aujourd’hui. Pire, elle l’a créée, donc seul un système social plus vaste, plus embrassant, plus conscient et plus intelligent peut prendre le relai. Cela participe de l’évolution du vivant.
    2. Nous évoluons dans un monde à conscience encore majoritairement socio-centrée. L’intelligence collective pyramidale se construit sur ce type de conscience. En même temps, nous voyons un mouvement global s’opérer vers une conscience mondo-centrée, qui ne peut reposer sur l’intelligence collective pyramidale, et qui, de fait, donne naissance à la forme suivante : l’intelligence collective holomidale. En attendant, nos chefs d’Etat et dirigeants vivent par la conscience socio-centrée et ne peuvent en conséquence incarner l’avenir, même s’ils le voulaient.
    3. L’argent s’avère une technologie ad hoc pour l’intelligence collective pyramidale. Ca a servi ces derniers milliers d’années. Mais pour une économie systémique, durable, intégrale, à la fois locale et globale, fondée sur les systèmes ouverts, l’open source, l’open innovation, l’argent devient toxique et tout à fait inadéquat. On ne pourra jamais résoudre les enjeux de la COP 21 avec la technologie argent. Il nous faut donc passer aux technologies post-argent.

Non aux gaz à effet de s...

 


Quand les BonnesGueules me font causer…

Je voudrais ici une fois de plus saluer et remercier les BonneGueules, dont j’ai déjà abondamment parlé dans cet article. Ils continuent leur irrésistible progression, avec sérieux, humour, ingéniosité et pugnacité. Et en plus, ils se permettent d’interviewer un zozo comme moi et de mettre cet échange sur leur site, ce qui traduit leur ouverture d’esprit, leur curiosité et leur accueil.

Merci Benoît et Geoffrey, vous me faites beaucoup d’honneur et j’espère toujours m’en montrer digne !

 

⬇️ Cliquez pour voir l’interview ⬇️

Interview Jean-François Noubel par Benoît de BonneGueule

 

 


L’économie du don

 

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Cela va faire bientôt quatre ans que j’ai choisi de vivre dans l’économie du don (j’ai plongé dedans à 100% en septembre 2011). Quatre ans, beaucoup d’aventures sur des mers tantôt calmes tantôt venteuses, et surtout une belle expérience acquise que j’ai plaisir à partager dans la série d’articles qui va suivre. J’espère que cela répondra aussi, en partie du moins, aux nombreux courriers que je reçois. Beaucoup de personnes s’interrogent, certaines aimeraient vivre cette expérience de manière partielle ou complète, ce qui demande beaucoup de technicité. L’économie du don ne s’improvise pas.

Justement, ce premier article se veut tout d’abord “technique”. Il pose les bases et les concepts clés de l’économie du don. Par la suite, je pourrai vous parler de mon vécu plus personnel, de mes échecs et de mes réussites, des choses apprises et des questions que cela soulève aujourd’hui.

Mais commençons par le commencement…

Qu’appelle-t-on l’économie du don ?

L’économie du don implique qu’une personne A offre une richesse à une personne B, sans que cette personne B ait à donner une contrepartie.

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Naïfs les Schtroumpfs ? Pas tant que ça. Lisez “Le Schtroumpf financier”, remarquable !

On dit souvent qu’on donne sans attente et sans compter… Rien de plus faux. Le don implique certes qu’il n’y ait pas de contrepartie demandée (contrairement à l’économie de marché), cependant il y a toujours un contexte dans lequel un don s’effectue. Une fête, un anniversaire, l’envie d’aider, un geste d’amour, une transmission entre générations, la vie sociale dans un village, un acte médical… autant de contextes qui déterminent la nature du don, sa qualité comme sa quantité. On ne donne donc pas n’importe quoi à n’importe qui et n’importe quand. Si je vis dans un village, je peux décider d’aider mon voisin à réparer son toit, vais-je pour autant lui offrir ma maison ? J’offre un livre à mon ami pour son anniversaire, mais vais-je lui offrir 1 million d’euros pour peu que je les aie ? Pour mon enfant, par contre, j’offre ma vie et mon temps sans compter. A l’hôpital, je donne mon sang, sur couchsurfing j’offre le gîte au voyageur. Il existe des circonstances où l’on peut sacrifier sa vie pour d’autres, par amour, par idéologie, par acte de guerre ou de paix, par acte de foi. Si je meurs, je peux aussi offrir mes organes. On peut également donner son temps pour une cause… Chaque exemple que je viens de citer montre l’importance du contexte quant à la nature du don. Il ne faut jamais ignorer le contexte.

L’économie de marché

schtroumpf_financier_vente_pain_800x388L’économie de marché implique ce qu’on appelle la condition de contrepartie. A donne une richesse à B à condition que B retourne une richesse équivalente, sinon la transaction ne se fait pas. Notons que l’économie de marché inclut aussi le troc. Les deux protagonistes doivent tomber d’accord sur l’équivalence des richesses qu’ils s’échangent, ce qui peut donner lieu à de la négociation ou du marchandage. Le prix final, ou la nature de l’accord final en cas de troc, se détermine par l’équilibre des tensions.

L’économie de marché peut se dérouler avec ou sans monnaie. Si elle se déroule avec une monnaie, cette dernière peut exister sous forme d’argent (le type de monnaie que nous connaissons fondé sur la dette, et dans lequel nous avons grandi), ou avec d’autres formes monétaires qui restent à inventer (voir “Vers la société post-argent“). Si l’on utilise l’argent, alors il s’agit de ce qu’on appelle une monnaie rare. La rareté va alors attiser la compétition, la thésaurisation, la concentration des richesses et des pouvoirs. L’argent constitue une technologie appropriée pour une société humaine à intelligence collective pyramidale qui, justement, s’élabore sur l’économie de marché, la compétition et la rareté. J’anticipe que le passage à l’intelligence collective holomidale s’opérera avec la naissance de technologies post-argent qui favoriseront le partage et la coopération, sans pour autant ôter les bénéfices que la compétition peut apporter lorsqu’elle s’avère fertile.

La langue de l’économie du don

Jargon financier (anglais)Nous grandissons, nous vivons, nous mangeons, nous dormons dans le paradigme de l’économie de marché. Il constitue notre paysage quotidien que nous décrivons au moyen de centaines de mots, termes et concepts : achat, vente, remise, marge, chiffre d’affaires, impôts, travail, salaire, charges, bénéfices, pertes, intérêt, crédit, propriété, actions, parts, dette, emprunt, taux, parité, bons, monnaie, argent, billets, cartes de crédit, payant, gratuit, ROI, levier, loyer, thésaurisation, investissement, amortissement, EBITDA, OPA, Bourse, valeurs, obligations, OPCVM, liquidités, spéculation, produits dérivés, broker, trading, coûts de latence, data snooping, et tant d’autres…

De combien de mots disposons-nous pour qualifier l’économie du don ?

De moins d’une dizaine. Et encore, imprécis et flous pour la plupart. Ils ont même une connotation de gentils Bisounours (ou Schtroumpfs) idéalistes. Les articles qu’on trouve ici et là sur le sujet, y compris dans wikipedia, trahissent bien ce flou et le manque d’expérience théorique et pratique des auteurs. Imprécis et vagues, ils empruntent leurs mots à l’économie de marché. Par exemple on parle d’échange alors qu’il s’agit de don, et l’on confond sans complexe don et gratuité. Les “experts” sur le sujet vont même jusqu’à évoquer la notion de don et contre-don, tellement l’esprit ne peut s’échapper du marché et de la dette.

Cette confusion atteint son paroxysme dans le mot “richesse” ou “riche”. Si je désigne une personne comme riche, tout le monde pensera à son compte en banque. Qui pensera à la richesse la plus essentielle, celle du bonheur, celle de la réalisation de soi ? Dans la plupart des cultures modernes, on confond riche et argent. Les conséquences de cette confusion ontologique me paraissent très destructrices sur les plans social et psychique.

Pour vous donner une image quant à notre manque de vocabulaire, nous nous comportons face à l’économie du don comme des fabricants d’automobiles tentant de décrire un avion. Même s’il y a des intersections, le vocabulaire et les concepts de la mécanique automobile ne permettront jamais de décrire un avion, encore moins de le faire voler. Il faut développer une nouvelle science, celle de l’aéronautique, avec ses noms, ses lois, ses formules, ses définitions. De la même manière, jamais le langage de l’économie de marché ne permettra de décrire et de faire marcher l’économie du don. Il nous faut une “science” de l’économie du don et, de manière plus large, une science économique qui transcende celle de l’argent et de la dette qui prédomine tout aujourd’hui.

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Pourtant l’économie du don offre un éventail de possibilités bien supérieur à celui de l’économie de marché, un peu comme l’aviation par rapport à l’automobile où l’on passe à la 3D par rapport à la 2D. L’économie du don permet de construire plus de richesses, elle porte une multidimensionnalité que l’on ne trouve pas ailleurs, elle offre un modèle sociétal plus holistique et plus intégratif de l’individu dans le collectif et du collectif dans l’individu. Mais tant que nous n’aurons pas de langage pour la décrire et la faire fonctionner autrement qu’en petits comités, l’économie du don n’aura aucune chance d’exister à grande échelle.

Il y a donc tout à inventer pour décrire ce paradigme, ses mécanismes, son ingénierie sociale, son infrastructure technique. Une des tâches premières de mon aventure consiste donc à poser des mots, des définitions et des concepts précis pour décrire cette autre réalité.

Quelques termes pour commencer…

Le mini glossaire ci-dessous vous donnera des définitions telles que je les utilise dans le contexte de l’intelligence collective, discipline qui inclut, bien sûr, la question des monnaies et des technologies de la richesse.

Economie La gestion et régulation de la richesse. Cette définition va bien au-delà, et de manière plus universelle, que la “production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services”, comme l’indique wikipedia. Le Larousse, lui, emploie le terme de “richesses” plutôt que de “services”, mais reste également cantonné dans les notions de “production, distribution, échange et consommation”, ce qui implicitement nous enferme dans les richesses uniquement matérielles. Dans la définition que je donne à l’économie, on parle de richesses au sens le plus large possible, ce qui inclut des richesses non matérielles. Pour distinguer ce terme de son sens ancien, je parle également de richesse intégrale.
Economie du don Economie fonctionnant sur l’acte d’offrir et d’accueillir sans condition de contrepartie.
Economie de marché Economie fonctionnant sur la condition de contrepartie, celle de donner une richesse équivalente à ce que l’on reçoit, sans quoi l’échange n’a pas lieu.
Don “Don” ne veut pas dire “échange”. Si, en donnant quelque chose, vous attendez quelque chose en retour (un autre “cadeau”, de la considération, de l’amour, de la réputation…), alors vous opérez dans une dynamique différente de celle du don. De même, si lorsqu’on vous offre quelque chose, vous vous sentez en dette, alors vous continuez d’opérer dans une forme d’échange. Don veut dire donner ou recevoir sans contrepartie.­ Pensez contexte. Quel contexte fait que vous offrez ou recevez ? Clarifiez cela avec vos pairs et avec vous-même.
Gratitude La gratitude et la reconnaissance constituent la clé de voûte de l’économie du don. J’aime ce terme anglais (et nouveau) de giftism, difficile à traduire en français. Vous pouvez recevoir un cadeau et avoir envie de manifester votre gratitude, qu’il s’agisse de dire “merci” ou d’offrir un autre cadeau. J’insiste : il ne s’agit absolument pas d’un échange.
Holoptisme Venant des racines grecques holos (tout) et optikè (voir), l’holoptisme implique “voir le tout”. Imaginez-vous en train de jouer un sport d’équipe. Vous avez constamment accès au “tout”, à savoir ce qui ce passe au niveau holistique sur le terrain. Vous voyez votre équipe en tant qu’entité vivante, ainsi que celle adverse. D’ailleurs, ce qui fait un bon joueur vient autant de sa capacité technique à jouer le ballon que de sa qualité “d’holopticien”, celle de comprendre et de voir ce tout. Cela demande un certain entraînement. Maintenant imaginez-vous vivre dans un petit village. Vous savez ce que vous pouvez offrir et recevoir, car vous avez sans cesse accès à ce tout. Vous sentez l’équilibre des choses, ce que vous pouvez donner et ne pas donner. Vous sentez si une action va non seulement aider une personne, mais aussi contribuer à la richesse générale, richesse dont vous allez bénéficier. L’holoptisme offre cette extraordinaire propriété qui relie l’individu au tout, et le tout à l’individu, permettant un dialogue et des ajustements permanents. Il rend possible l’économie du don (tel qu’expliqué plus bas). Voir définition plus avancée en anglais.
Gratuit / payant Ces mots n’appartiennent pas au langage de l’économie du don. Ils appartiennent à l’économie de marché pour distinguer ce que l’on paie de ce qui se transmet “sans payer” (souvent pour acheter autre chose derrière). Mais j’insiste — et je sais que ça prend beaucoup de temps à intégrer — don ne veut pas dire gratuit. Don veut dire… don. Le don engage des efforts, des manifestations de tout un tas de richesses immatérielles pour qu’il puisse s’opérer. On ne donne pas sans ce fameux contexte dont je vous parlais plus haut. Par exemple, lorsqu’une entreprise me demande de l’aider, je pose des conditions très strictes pour le contexte (j’en parlerai plus en détail). Pour autant je ne leur demande pas de me payer ou me donner quelque chose en échange.
Richesse Tout ce qui nous rapproche du Beau, du Bon, du Vrai. Voir conférences sur le sujet (en anglais).
Richesse intégrale La richesse intégrale inclut toutes les formes de richesse : mobile, mesurable, ordonable et énonçable. Voir conférences sur le sujet (en anglais).

L’holoptisme comme condition de l’économie du don

Il faut en effet que l’individu ait une perception claire de la communauté dans laquelle il évolue pour bien ressentir ce qu’il peut donner et recevoir.

L’économie du don se pratique de manière naturelle en contexte d’intelligence collective originelle (village, équipe de sport, groupe de jazz, famille…), celle du petit groupe où tout le monde se voit et se perçoit. Lorsque je donne ou je reçois, je sais l’impact que cela a pour moi comme pour le collectif auquel j’appartiens, ce que permet l’holoptisme. L’holoptisme existe comme propriété naturelle à petite échelle ; la nature nous a en effet dotés d’un système d’information biologique — nos sens et notre cerveau actuels — qui nous permet de voir le collectif dans lequel nous évoluons. Plutôt qu’une vision primaire comme celle d’un objet physique, il s’agit d’une représentation, d’une construction complexe qui s’élabore dans notre espace cognitif. La plupart des mammifères, ainsi que certains oiseaux migrateurs, possèdent cette faculté. Ce qui fait d’ailleurs un bon joueur dans une équipe de sport tient autant à sa capacité de bien jouer le ballon qu’à celle de se représenter le tout dans son esprit. Cela lui permet ainsi de construire des actions symbiotiques avec l’équipe, actions que l’on peut voir comme des formes de dons offerts et reçus (on ne se “facture” pas les km courus ou les efforts investis).

Il n’existe donc pas d’économie du don sans holoptisme.

De l’holoptisme au panoptisme, vers l’économie de marché

Peinture murale de la tombe de Djehutihotep
Peinture murale de la tombe de Djehutihotep

Quand on devient trop nombreux et en distance les uns par rapport aux autres, on perd l’holoptisme, on passe au panoptisme, qui se traduit par des mécanismes centralisés et pyramidaux de contrôle et de régulation. Imaginez la société comme une montagne. Ceux d’en-haut voient tout mais sans le détail, ceux d’en-bas voient le détail mais sans la vision d’ensemble, avec tous les intermédiaires entre les deux. La société panoptique, qui caractérise l’intelligence collective pyramidale, se construit avec des presbytes et des myopes. Cette cécité relative nous fait donc perdre l’holoptisme, par conséquence, notre capacité naturelle à vivre dans le don.

L’économie de marché s’inscrit dans cette évolution, à l’arrivée de l’intelligence collective pyramidale. Son avènement a permis à de grands collectifs de s’organiser, à des civilisations entières de naître, avec leurs castes, leurs classes sociales, leurs pouvoirs centralisés, leurs chaines de commandement. La monnaie a rendu possible la circulation de richesses à grande échelle, où l’équilibre économique se maintient par le marché, la condition de contrepartie lors de chaque échange.

L’économie de marché s’étend bien au-delà de notre perception sensorielle immédiate ; le village devient ville, pays, continent, planète. Macro, conceptuelle, abstraite, immense, transcendante, trop vaste pour l’esprit individuel, maintes théories ont tenté de démontrer que l’économie de marché jouissait de son propre équilibre. On lui prête la fameuse “main invisible” qui régule et arrange tout. On a là toutes les caractéristiques d’un égrégore, sinon d’une religion. Mais plus pragmatiquement, derrière la main invisible, on trouve surtout des pouvoirs concentrés dans les mains de quelques uns, à des échelles dont très peu de gens ont idée. Qui réalise aujourd’hui le niveau de concentration des richesses et du pouvoir ? Cela dépasse l’imagination. L’économie de marché fondée sur l’argent rare constitue l’ADN de l’intelligence collective pyramidale. Sans cette dynamique, cette dernière ne saurait exister. Nos Etats, nos constitutions actuelles, les Droits de l’Homme, se fondent sur ces notions culturelles de propriété, du travail, du marché, signatures de l’intelligence collective pyramidale. Tout un paradigme qui se revendique, à tort me semble-t-il, du “droit naturel”.

Si elle a incontestablement représenté une étape nécessaire dans l’évolution de l’Homme, l’économie de marché fondée sur l’argent rare montre aujourd’hui non seulement ses limites, mais ses aspects toxiques et destructeurs pour la vie et la planète. Toutes les richesses ne se vendent pas et ne s’achètent pas, loin s’en faut, et l’on ne saurait réduire le mot “richesse” aux seules commodités matérielles. Ajoutons que les flux de la vie sur terre — ressources, énergie — ne peuvent simplement se contenter de suivre les routes du marché et de l’argent qui convergent toutes vers les mégapoles et les grands centres économiques. La vie a besoin de suivre ses propres flux, plus complexes et holistiques. L’Humain n’a donc d’autre alternative que de passer à l’étape suivante — probablement l’espèce suivante — qui construira sa réalité sur une nouvelle langue constitutive d’une nouvelle réalité, la langue des flux et de la richesse intégrale. Ce à quoi j’œuvre, avec passion et patience. Mais j’ai conscience de sur-simplifier ici, alors que cela demanderait de longues explications, étape par étape.

Et quelques rectifications…

A la marge, l’économie du don ?

Cela paraîtra étrange à certains, mais l’économie du don constitue la première forme d’économie que nous apprenons, la plus ancienne et la plus naturelle. Elle commence par la famille où, que je sache, on ne se facture pas ce que l’on donne et ce que l’on reçoit. Elle se prolonge ensuite dans la communauté étendue, le village, l’école, l’équipe de sport, les amis… L’économie du don constitue la forme sociale la plus ancienne que nous connaissons, celle dans laquelle nos structures cognitives et relationnelles opèrent le mieux. Nous allons voir pourquoi.

La majorité des gens pensent que l’économie du don vit à la marge de l’économie de marché. Pire : ils croient que le don peut exister grâce au dynamisme du marché. Faisons de la croissance, gagnons beaucoup d’argent, on pourra ainsi en offrir au travers d’actions caritatives… De même, la solidarité sociale (impôts, sécurité sociale…) ne se fonde-t-elle pas sur l’économie de marché ?

Il y a une terrifiante erreur derrière ces croyances. On peut la pardonner du fait que tout le monde vit dans la petite bulle du marché où chacun voit midi à la porte de sa boutique. La pardonner, sans pour autant l’accepter.

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“Que pensez-vous d’un compromis ? Nous gardons la terre, le droit aux gisements, aux ressources naturelles, au bois, et nous vous reconnaissons comme leurs propriétaires traditionnels.”

En fait, l’économie de marché vit grâce à l’économie du don. L’économie de marché existe parce que les arbres offrent leurs fruits, parce que la terre offre ses ressources et que les hommes se les approprient, parce que un jour, des hommes ont débarqué dans des lieux nouveaux et les ont déclarés leur propriété, parce que des hommes et des organisations se déclarent également propriétaires de ce qu’ils découvrent (recherche, données, processus, etc). L’économie de marché représente une toute petite portion de l’économie en général, pour peu que l’on définisse l’économie comme la gestion et la régulation de la richesse (et non la gestion de la rareté). On peut examiner cela sous tous les angles, il y a toujours un vol originel qui, un jour, a rendu possible le marché. On s’approprie, puis on vend.

Je n’ai pas de jugement sur ce “vol originel” ou cette “appropriation”. Je crois simplement qu’il faut en comprendre honnêtement l’existence et la dynamique comme une phase de l’histoire et de l’évolution. Une conscience plus évoluée y voit des archaïsmes qu’il faut quitter aujourd’hui.

 

Sans argent, l’économie du don ?

Ca, je l’entends tout le temps : “vous vivez dans l’économie du don, ça veut dire que vous n’utilisez pas d’argent ?“. Faux, cela n’a rien à voir. L’argent représente une richesse comme les autres que l’on peut offrir et recevoir comme don. Aussi l’argent que j’utilise aujourd’hui vient-il exclusivement de dons, je ne le gagne pas, au sens de le conquérir par une vente ou une négociation. Il vient par gratitude, et cela enchante mon cœur.

Gratuite, l’économie du don ?

Faux aussi, tel que précisé dans les définitions plus haut. Gratuit et payant appartiennent au paradigme de l’économie de marché. Lorsque la vente et l’achat disparaissent, la dualité gratuit-payant disparaît aussi.

Pourtant, j’entends les gens qui s’essaient à l’économie du don dire qu’ils font les choses “gratuitement”. Ils se font mal et ils font mal aux richesses qu’ils offrent en les dévaluant. Donner implique de savoir clarifier le contexte, celui dont je parlais plus haut. Si vous donnez ou recevez, faites-le dans un contexte toujours clair pour vous comme pour autrui. Si vous voulez opérer dans l’économie du don, débarrassez-vous impérativement des mots “gratuit” et “payant”.

Confiture pour les …?

Père Noël chevauchant un cochonPour reprendre l’expression consacrée, j’ai vu trop de gens s’épuiser en donnant de la confiture aux cochons (et Dieu sait que j’adore les cochons, ces êtres sensibles que l’on massacre sans complexes). En offrant, et offrant encore, ils se font plaisir à eux-mêmes (les gens, pas les cochons), ils suivent une idéation d’un monde qui a besoin d’eux, ce qui flatte leur ego. Cette illusion se termine un jour ou l’autre par un état moral lamentable, où l’on se sent épuisé, incompris, en mal de reconnaissance, face à un monde ingrat. Cette posture de la générosité inconsciente ou compulsive incarne le syndrome du féminin, qui donne, donne, donne, jusqu’à épuisement, sans que les “bouches” voraces autour s’aperçoivent de la situation. Faut-il le préciser, le pendant opposé de ce syndrome féminin — le syndrome masculin — se rencontre dans l’obsession de conquête et de possession qui caractérise l’économie de marché au travers de l’argent rare.

Autrement dit, l’économie du don demande autant de pratiquer l’empathie et le soin — le féminin — que la rigueur et la pratique des limites — le masculin. Il faut apprendre à donner et recevoir en conscience, ce qui nous ramène, une fois encore, à la clarté du contexte.

Quid à grande échelle ?

Jusqu’à présent, nous ne pouvions pas développer l’économie du don à grande échelle car nous ne savions pas comment créer de l’holoptisme à grande échelle. Mais ces dernières années, l’arrivée d’internet, des médias sociaux, des socialwares et communitywares a démontré que des grands collectifs fondés sur l’économie du don pouvaient exister. Quelques exemples : wikipedia, couchsurfing, freecycle, thingiverse, et bien sûr de nombreux MMOGs qui ouvrent la voie vers la ludification. Jouez à Ingress par exemple, et vous comprendrez.

Les technologies post-argent sur lesquelles j’œuvre avec d’autres transcendent en fait la dualité don / marché. Elles permettront à tout collectif, petit ou grand, local ou global, de définir ses propres outils pour organiser, partager, produire sa richesse, en mode marché ou don. Utopique cette biodiversité économique ? Expliquez-moi alors comment fonctionne internet sinon sur une immense biodiversité de technologies permettant d’organiser l’expérience humaine ?

 

Voilà pour les grandes lignes. Dans mon prochain article, je vous parlerai de mon parcours plus personnel. A très vite !

 

schtroump_financier_riche_839x374Schtroumpf financier tout seul

 

 

 


Vers la société post-argent

Quid du Bitcoin ?

Je travaille pour des bitcoinsEn tant que personne œuvrant sur la vision et les technologies de la société post-argent, les gens me demandent tout le temps ce que je pense du Bitcoin. Eh bien vous savez quoi ? Pas grand chose.

Bien que le Bitcoin fonctionne de manière décentralisée, en pair-à-pair et open-source, il n’en perpétue pas moins l’ancien paradigme de la rareté. Le fait que cette monnaie se branche sur l’infrastructure de l’argent rare ($, €, etc) injecte l’ADN de la rareté dedans. Plus grave encore : le concept nous laisse coincés dans les pièces de monnaie, un vieux meme ! Cependant, alors qu’il demeure et perpétue l’ancien paradigme, le Bitcoin pose un pas incontestable vers la société post-argent puisqu’il questionne le monopole de la banque quant à la création monétaire. Voilà qui ouvre de nouvelles possibilités. Les supporters et utilisateurs du Bitcoin feront très probablement toutes les erreurs possibles, ce qui donnera un coup d’accélérateur à l’évolution.

Monnaies complémentaires ?

J’aime les monnaies complémentaires pour le service qu’elles rendent. Elles permettent aux gens d’opérer les premiers pas en dehors de l’argent comme seul et unique moyen de voir l’économie. Elles poussent à toutes les erreurs et tâtonnements possibles, étape indispensable pour s’échapper de la prison mentale actuelle.

Aujourd’hui différentes formes de monnaies complémentaires coexistent (certaines ont un rôle multiple, par exemple local et social) :

  • Les monnaies locales (ou régionales) : elles aident un territoire donné (ville, région, etc) à se remonétiser et à redynamiser l’économie. Exemples : Ithaca Hours (USA), projet SOL (France), Chiemgauer (Allemagne)…
  • Les monnaies “corporate” : elles soutiennent un secteur économique spécifique. Exemples : les air miles (tourisme et voyage), le WIR (entreprises en Suisse), les Tickets Restaurant (restauration)…
  • Les monnaies sociales : elles activent l’économie sociale et solidaire dans la société. Exemples : le Time Banking (USA), Banco Palmas (Brésil)…
  • Les monnaies affectées : elles catalysent un objectif spécifique dans l’économie. Exemple : les monnaies carbone.

Je n’investis personnellement aucun effort dans les monnaies complémentaires. Leur nom nous dit tout : elles complémentent le système, tout comme les compléments alimentaires complémentent votre nourriture du fait de ses déficiences inhérentes. Les compléments alimentaires et les monnaies complémentaires existent à cause du système en place. D’un point de vue positif, on peut voir les monnaies complémentaires comme une première étape vers un protocole ouvert, global et interopérable (voir plus bas), de la même façon que les réseaux locaux en informatique ont initié la transition vers Internet au début des années 90.

L’argent décentralisé ?

J’ai visionné cette conférence donnée par Fred Wilson, partenaire associé de Union Square Ventures. J’apprécie la clarté avec laquelle il passe en revue les tendances actuelles et comment cela oriente ses investissements. Fred a une belle intuition lorsqu’il dit que le prochain système monétaire doit devenir un protocole internet. Première fois que j’entends cela en dehors de notre petit cercle de spécialistes. Il y a quelques années cela ressemblait à de la science fiction lorsque je partageais cette idée. Aujourd’hui un investisseur le dit, bonne nouvelle ! Cependant Fred Wilson limite sa prospective à un système monétaire, décentralisé certes, mais monétaire toujours, ce qui veut dire :

  1. une technologie qui ne couvre que la richesse mobile (biens, services), et non la richesse intégrale (mobile, mesurable, ordonable, énonçable, potentielle — voir conférences ci-dessous) ;
  2. une technologie qui opère exclusivement dans l’économie de marché, là où l’on ne fait qu’échanger des choses, et où l’on oublie les autres possibilités d’interactions. Cela écarte l’émergence des économies du don qui, à mon sens, deviendront de plus en plus puissantes, et plus génératives que l’économie de marché d’aujourd’hui, limitée par la conditionnalité de réciprocité immédiate.

Vers la société post-argent

Je pense que le futur proche ira beaucoup plus loin que l’imaginaire présent. De manière schématique :

  1. Les prochaines technologies post-monétaires fonctionneront suivant un protocole internet (Fred Wilson a bien compris cette partie-là, rare et plaisant !), qui ouvrira sur la diversité, la multiplicité, l’interopérabilité ;
  2. Les technologies post-monétaires nous doteront du langage de la richesse intégrale, et pas seulement de la richesse mobile ;
  3. Les technologies post-monétaires permettront l’émergence d’économies du don à grande échelle, qui transcendent (et incluent) les économies de marché.

Think out of the Bucks

Il nous reste beaucoup d’options pour nommer cette évolution. Tout comme à la naissance de l’aviation, les technologies post-argent développeront leur propre ontologie dans notre langage de tous les jours. J’aime utiliser des expressions telles que “langage de la richesse”, “richesse intégrale”, “technologies de la richesse”.

Notons que nous n’avons pas de mot pour signifier le fait de créer la richesse, dans son sens le plus profond et le plus large. D’où la création du verbe “to weal” en anglais : générer, donner naissance à la richesse. Dans le futur, nous “wealerons”. En anglais : we will wealWeal comme wheel (free wheel – roue libre), weal comme will (free will – libre arbitre), etc. Will Will wheal? (Will wealera-t-il ?) Il y a quelques années j’ai réservé les noms de domaine freeweal (org, com, etc) et weal.me. Reste à voir ce que cela donnera dans d’autres langues comme le français.

Et pour finir, cette transformation du monde va nous emmener loin, beaucoup plus loin que ce que chacun anticipe aujourd’hui. Le prochain langage de la richesse deviendra un langage des flux. Nous évoluerons de notre langage actuel, qui décrit des objets finis et leurs relations, vers un langage des flux, vivant, toujours changeant, quantique (empli de possibles superposés), holographique (où le Je et le Nous se contiennent l’un l’autre), super-conscient. J’y vois un des prochains sauts d’évolution de notre espèce.

J’ai beaucoup plus à dire à ce sujet, d’où ma longue retraite actuelle d’écriture. En attendant, ne vous gênez pas pour me wealer :-).

Plus en profondeur…

Voici ci-dessous quelques conférences clés sur le sujet.

Richesse intégrale (Integral Wealth)

Jean-François Noubel – Centifolia – Oct. 2013 – Grasse, France

Towards a Systems’ Paradigm and a New Expressive Capacity

Arthur Brock interviewé par Ferananda Ibarra.

Après l’argent – TEDx Paris

 

 


Foire aux questions

Intelligence collective, société post-argent, économie du don, vœu de richesse, alimentation, amour, sexe, politique, arts martiaux, cheminement spirituel… beaucoup de sujets pour lesquels je reçois de nombreuses questions. Certaines reviennent souvent, pourquoi ne pas les collecter et les partager ? Voici donc des FAQ (Foires aux Questions), avec des réponses les plus honnêtes et les plus directes possibles qui m’animent à l’instant où je les écris. Ca continuera d’évoluer, revenez vite !

Et si une question vous taraude l’esprit, envoyez-la moi !

Mer de billets

 

 

 

Questions sur la richesse, l’argent et l’économie du don

 

JF XIV

 

 

 

Questions sur le vœu de richesse

 

L'intervention des Sabines

Questions de politique et de société

 

Et bientôt… des questions sur l’amour, le sexe, l’alimentation, les arts martiaux…


Que dire pour parler d’évolution ?

J’ai reçu ce matin un mail de ma grande amie, pionnière et aventurière, Michèle Decoust. Dans ce mail elle demandait ce qui m’apparaissait comme important à partager lorsqu’on parle d’évolution aux gens. Sa question s’incrivait dans le cadre d’une conférence qu’elle va donner dans quelques jours pour clôturer le Salon Marjolaine. Le sujet : “Des pistes d’exploration pour une société en mutation” (détails précis au bas de cette page). Voici donc quelques idées…

Un des points sur lesquels on me verra toujours revenir et insister, concernant la question de notre évolution, touche au corps. Corps non seulement dans sa mobilité, ses émotions, ses énergies, mais également dans la relation qu’il construit avec la réalité-miroir. Cela implique le développement de pratiques qui touchent à des capacités que nous avons soit endormies, soit qui attendent comme autant de trésors à découvrir. Nous nous trouvons donc confrontés à une certaine conquête de nous-mêmes et en nous-mêmes, une notion “masculine” que je vois rarement bien comprise et accueillie dans les milieux du développement personnel. Comme par réaction à la domination masculine qui a prévalu ces derniers millénaires, tout ce qui relève d’un effort, et même d’une certaine “violence” faite à soi-même pour se dépasser, se trouve perçu comme suspect et contraire à l’idée qu’on se fait de la santé aujourd’hui. Le soin, la douceur, le massage, les huiles essentielles, l’homéopathie, les énergies, le statique, autant d’aspects qui caractérisent cette vague. Sans exclure ces derniers, je prône de mon côté d’y ajouter les forces de transformation de soi, celles qui relèvent d’une conquête, précisément. En le disant, j’opère également une distinction importante dans le mot “effort” : je parle de ces efforts pour lesquels on éprouve une véritable joie à les fournir, pas de ce qui relève d’une poursuite forcenée vers une idéalisation du soi, jamais atteinte. J’assume donc pleinement ce terme et cette démarche de “conquête”, sans pour autant en faire une démarche exclusive.

Trois exemples :

  • le développement de notre corps : nous évoluons dans un univers de forces, de mouvements, de tensions, de potentiels. Aussi la façon dont notre corps se meut, la façon dont il danse et bouge, dont il perçoit et embrasse la réalité s’avère un levier d’évolution très fort. Aujourd’hui je vois des corps abimés, figés dans la glaise séchée des codes sociaux, exangues de mobilité et de liberté. On se lève, on s’assoit, on marche, on se couche, tout ceci avec une séparation du sol, et une cécité sensorielle quant à ce qui nous entoure. Donc on se retrouve en véritable aliénation. Voilà pourquoi je me sers des arts martiaux pour avancer vers cette libération. D’autres approches se trouvent à notre disposition, elles ont toutes en commun le fait d’aller conquérir nos nouvelles potentialités et libertés.
  • le développement ontologique, autrement dit des structures sémantiques construisant notre réalité : la façon dont nous parlons pour dire le monde détermine notre structure intérieure, et vice-versa. Le langage d’aujourd’hui, sédiment de milliers d’années de civilisations, contient énormément d’archaïsmes et de formes violentes qui agissent sur notre psychisme, et que nous perpétuons sans nous en rendre compte. Voilà qui pose un problème à qui veut évoluer. Évoluer implique donc, une fois de plus, l’installation de pratiques précises et rigoureuses au fond de nous-mêmes dans les arcanes du langage. Par exemple, chère lectrice, cher lecteur, tu t’apercevras que je n’emploie plus le verbe “être” dans mes propos, et donc dans ce présent texte. Je parle en “f-prime”. Cela ne relève pas du hasard, il y a des raisons bien précises que je ne vais pas développer ici, mais dont je parlerai dans mes travaux, et probablement dans un futur post. Allez-vois l’article e-prime en attendant, qui a trait à l’anglais. F-prime a trait au français.
  • le développement des monnaies libres, et de toute technologie qui permet de désactiver les mécanismes de rareté, de concentration des pouvoirs et des richesses. Là encore, on vient toucher les structures profondes de l’être. Cela ne saurait se jouer simplement sur les aspects purement technologiques. Disons que la technologie sert de catalyseur et offre de nouvelles possibilités, le reste se joue toujours dans nos choix les plus intimes.

Voilà. La question de notre évolution contient beaucoup plus d’éléments que les trois que je viens de mentionner, mais on a déjà un début. Tout ceci se trouve au cœur de ma passion de chercheur, que j’ai toujours plaisir à partager !

Evolution de l'Homme


Voyage dans le temps depuis la société post-argent

121202_machine_a_explorer_le_temps_420x316Le 4 décembre 2012, on m’a invité à m’exprimer dans le cadre de la Nuit des Réseaux, à Toulouse, devant 600 personnes ayant un rôle de décideurs dans l’entreprise ou les organisations de la région. Mon intervention va changer du format habituel car… je vais revenir du futur. Je raconterai comment la société a évolué en s’affranchissant de l’argent. Je viendrai donc en tant que témoin et conteur. Un exercice nouveau pour moi, qui me ravit d’autant qu’il me confronte à l’inconnu. Inconnu de moi-même, car je ne connais pas mes capacités de conteur, n’en ayant aucune pratique. Inconnu de la situation dans laquelle je m’engage, car je n’ai pas connaissance que quiconque se soit risqué à ce périlleux exercice de conter la société post-argent en live sur scène. Je vais donc me retrouver en pleine vulnérabilité, avec la mission délicate de partager une expérience consistante destinée à ouvrir cœurs et esprits.

De nombreuses idées et visualisations sur ce à quoi ressemblera cette société post-argent à naître m’animent, bien sûr. Pour autant, ces intuitions ne représentent qu’une infime portion de ce qui, déjà, mûrit dans le collectif. Cette société post-argent a déjà engagé son processus de naissance, donc elle existe déjà en potentialité, en rêve, en images, en concepts, au fond de nombreux esprits, même si ces derniers n’en ont pas forcément pleinement conscience. J’aimerais pouvoir recueillir certains de ces fragments de visions, d’idées, de concepts…

Voici donc, ci-dessous, un court texte qui plante le décor et le contexte. S’en suivent des questions précises. Si vous sentez des réponses, des images, des idées, des concepts poindre dans votre esprit (ou dans vos orteils, vous avez le droit), alors n’hésitez pas : partagez ! Ainsi sculpterons-nous la réalité avec la main de nos rêves. Comme à chaque fois, nous nous rendrons alors compte que ce qu’on nomme “réalité” ne fait que jouer le rôle d’un miroir reflétant nos gestes d’artistes et d’infinis créateurs.

L’humanité a évolué vers la société post-argent. Les crises économiques mondiales successives du passé ont bien fini par démontrer que la technologie nommée argent, qui avait fonctionné durant plusieurs milliers d’années, ne rendait plus service à la société humaine. L’argent causait des ravages humanitaires et écologiques d’une ampleur sans précédent, et l’espèce humaine avait bien failli s’éteindre. L’humanité tout entière n’avait d’autre choix que d’évoluer en passant de la compétition au mutualisme, du consumérisme à l’échange. L’économie ne se limite plus simplement aux Hommes, elle inclut désormais les autres espèces vivantes de la planète qui vivent en inter-création. Ainsi la société d’aujourd’hui construit, échange, mesure la richesse d’une manière bien différente du passé. On y utilise des systèmes et des technologies qui nous permettent de voir et ressentir le spectre tout entier de ce que nous appelons la richesse intégrale.

  1. A quoi ressemble cette société ?
  2. Comment se déroule la vie quotidienne de différentes personnes et organisations, dans différentes parties du monde ?
  3. Quels événements clés ont pu mener à cette société ?

J’ai posé ces questions en anglais sur Quora. Si vous vous sentez inspiré(e), vous pouvez proposer des réponses soit par un commentaire ci-dessous. Ou bien vous pouvez vous rendre directement sur Quora et partager votre inspiration en cliquant sur les questions ci-dessous :

  1. Imagine we are in a post-monetary society. What happens in everyday life? Can you imagine stories about people, human societies and collectives in different parts of the world?
  2. Imagine we are in a post-monetary society. What key events from the past lead to it?
  3. Imagine we are in a post-monetary society. What key events from the past lead to it?

A nos imaginations !


La société post-monétaire de Jean-François Noubel

Article paru dans Latitudes – “Sur la route des Utopies”

Interview réalisée par Fanny Bonjean

La société post-monétaire de Jean-François Noubel - page 1
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La société post-monétaire de Jean-François Noubel - page 2
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L’expérience TEDx Paris 2011

Parler à TEDx a représenté un défi. Comment expliquer, partager la vision des monnaies libres en 12 minutes ? Et pas seulement ça… car TED demande plus encore. Il ne s’agit pas d’exposer seulement des concepts ou des visions, il faut aussi laisser parler l’intelligence émotionnelle, équilibrer cerveaux droit et gauche, partager le cheminement personnel… Indépendemment du résultat, ce challenge ne pouvait que m’aider à grandir, à affiner mon expression, à chercher des voies (et voix) encore inconnues au fond de moi. Un parcours initiatique auquel je me prêtai avec joie, entouré et coaché par les merveilleux fondateurs de TEDx Paris. Leur feedback m’a toujours paru pertinent et leurs remarques bienveillantes.

Jusqu’à 48 heures avant TEDx, j’ai dû trancher dans le vif sur ce que je devais ou ne devais pas dire. J’avais décidé de minuter chaque étape du discours sans entrer pour autant dans du par cœur. Juste laisser la voix du cœur.

Deux évidences ont éclairé ce cheminement :

  • Ne pas chercher à “expliquer”, mais plutôt lancer des petites graines de curiosité dans le vent. Les gens ressentent ce qu’ils entendent. Même si le mental ne comprend pas tout, ils savent si cela doit les toucher. Quelque chose vient alors réveiller une connaissance plus profonde, souvent inconsciente, mais bien présente en chaque être humain.
  • Je devais aller au-delà des monnaies complémentaires, pour atteindre les monnaies libres, même si je lâchais 95% de l’audience en cours de route.

Ce dernier point mérite une explication.

Les gens comprennent en général assez bien les monnaies complémentaires. Plusieurs raisons à cela… Tout d’abord, les monnaies complémentaires “complémentent” notre système monétaire, donc nous restons dans le même paradigme, même si pour beaucoup, l’idée d’utiliser d’autres unités pour échanger représente un saut quantique émotionnel considérable. De plus, dans leur philosophie, les monnaies complémentaires demeurent monolitiques — une seule monnaie pour tout faire — et fondées sur l’économie de marché (réciprocité/symétrie immédiate : je te donne quelque chose, tu me donnes de la monnaie en retour). Vu que l’économie de marché représente la seule chose que les gens connaissent depuis tout petits, ils n’ont pas d’autre référentiel. Tout le reste entre dans l’abstrait.

Les monnaies libres deviennent plurielles. Elles fonctionnent par constellations, ne servent pas qu’à échanger des biens, ne s’inscrivent pas exclusivement dans l’économie de marché. Elles permettent à des flux de richesse de se construire en spirales vertueuses. Bref, tant qu’on n’a pas joué avec elles, cela reste aussi abscons que l’Internet pour le grand public en 1995. Aucune conférence que j’ai données à l’époque n’aurait pu permettre de comprendre la réalité d’aujourd’hui. Une fois qu’ils auront goûté aux monnaies libres en direct, les gens se rendront compte de leur simplicité et évidence.

La rupture de paradigme réside dans les monnaies libres (et même au-delà du terme “monnaies”), pas dans les monnaies complémentaires, c’est donc là que je devais porter ma conférence.

Mais de là à en parler en 12 minutes sans proposer d’expérience… J’ai donc pris un risque, celui de lâcher une bonne partie de la salle, de paraître abstrait, théorique et incomplet pour la plupart. Puisse pour autant cette conférence avoir permis à quelques graines de pousser dans des terreaux fertiles.

Aujourd’hui, presque 3 ans après, alors que je remodèle cet article, je continue de recevoir beaucoup de feedback. Tout d’abord parce que TEDx Paris 2011 a donné une bonne visibilité médiatique aux intervenants. En ce qui me concerne, je reçois beaucoup de emails, que ce soit de particuliers qui veulent mieux comprendre ou s’engager, d’entreprises qui voudraient travailler avec moi sur le sujet, ou de médias pour une interview.

J’ai en tout cas reçu un beau cadeau : cela m’a permis d’évoluer.

Merci encore aux organisateurs de TEDx, et à tous les volontaires de cet événement qui ont donné temps et énergie dans la bonne humeur !


Comment réaliser un produit “parfait” ? Une journée pour y réfléchir

Je viens récemment d’écrire pour une grande marque de parfumerie une proposition de journée stratégique : comment développer des produits ou des services parfaits ? Cette approche stratégique est aujourd’hui applicable par toute entreprise désireuse d’évoluer. J’ai décidé de partager le contenu de cette proposition sur mon blog car cette dernière n’a rien de secret. Elle pourra intéresser d’autres organisations.

La réalisation d’un produit parfait

Un produit parfait est un produit qui incarne et manifeste le Beau, le Bon, le Vrai.

Beau, car il porte en lui une esthétique, une joie de la création, qui touche directement toute personne entrant en contact avec ce produit (ou cette œuvre). Cela implique donc une créativité libérée de contraintes emprisonnantes. Les jeux de contraintes sont au contraire des facteurs qui catalysent la création artistique. Quelles sont les contraintes qui emprisonnent, quelles sont celles qui libèrent ? En quoi le contexte social, culturel et économique dans lequel les créateurs évoluent est déterminant ? Comment créer le bon contexte ?

Bon, car le produit fait du bien à tous, dans toute la chaîne de création de valeur. Il fait du bien aux créateurs, aux producteurs, aux fabricants, aux utilisateurs, à l’environnement, à la vie.

Vrai, car ce produit ne porte aucun mensonge en lui. Il assume ses forces et ses faiblesses, il engage une relation de confiance entre tous les acteurs dans toute la chaîne de création de valeur. Il est une manifestation du principe de réalité. Le principe de réalité nous enseigne et nous fait grandir, de même qu’à notre tour nous l’enrichissons et le transformons.

Stratégie

La dynamique du Beau, Bon, Vrai, n’est pas réalisable dans un contexte économique et social fondé sur la rareté des ressources et la compétition entre les personnes. L’objectif de réalisation d’un produit parfait, ou qui du moins tend vers la perfection, implique le fait de créer le contexte propice à son émergence et sa durabilité. Nous raisonnons donc en terme d’écosystèmes, autant biologiques que sociaux. Nous entrons dans les questions d’intelligence collective, et de l’économie qui la supporte.

Quel est le langage “technique” que doivent apprendre les acteurs pour se coordonner en ce sens ?
Quels sont les outils collaboratifs qu’ils doivent mettre en place ?
Quels contrats sociaux ?
Quel système monétaire ?
Quelles transformations intérieures, de manière à ne plus reproduire les anciens schémas, et nous ouvrir à d’autres possibilités ?
Comment passer à une logique de marché de masse à des logiques de marchés organiques, vivants, conscients d’eux-mêmes ?
Comment faire que le sens et la joie de créer ensemble devienne le moteur principal ?

Plan de la journée

Le matin est réservé pour partager des fondamentaux. Ces derniers nous donnent des mots et des cartes pour avancer ensemble et décider, sachant que les anciens mots et les anciennes cartes ne nous permettent d’avancer que sur le terrain qu’on connaît. Nous abordons donc :
  • Les différentes formes d’intelligence collective (IC): cela permet de bien comprendre dans quoi on évolue maintenant, et où l’on se dirige
  • Comment évoluer vers l’IC globale ? Conditions ? Quels choix personnels faut-il poser ?
  • L’économie de l’IC globale et les monnaies libres qui l’accompagnent
  • En quoi les monnaies libres sont exactement ce qui peut soutenir un marché durable et des produits “parfaits”?
  • L’opportunité que cela représente pour les entreprises et innovateurs d’aujourd’hui
  • Quels sont les prochains pas concrets ?
L’après-midi est tourné vers la créativité, le brain storming, l’ouverture à l’envie de relever un beau challenge : le produit parfait. Je suis là en tant que ressource, pour nourrir la réflexion, apporter des précisions, pousser hors des sentiers battus, aider à se connecter à la joie d’avancer en terrain inconnu, donner des perspectives.

Critères de réussite

Je propose de considérer la journée comme réussie, si :
  • les participants se sont appropriés des notions et cartes essentielles pour poser de vrais choix, tant individuels que collectifs
  • une voie possible apparaît clairement aux participants. Ils pourront choisir ensuite.
  • l’aventure pionnière tente certains (on ne peut attendre cela de tout le monde)

Conditions

Je demande que cette journée soit ouverte et considérée comme non-conventionnelle. Elle doit d’abord toucher le cœur et la mission de vie des participants, avant de s’inscrire dans quoi que ce soit d’institutionnel ou entrepreneurial.

Les participants ne viennent pas en tant que consommateurs d’un stage ou d’un intervenant. Il est clairement établi avec eux qu’ils seront sollicités et amenés dans de nouveaux paradigme.

Plutôt que de venir avec les “oui mais…“, ils viennent avec les “et si on…?

Ils laissent les téléphones portables et le contexte habituel de travail à la porte.

Création et échange de richesses

Dans le contexte conventionnel, TheTransitioner facture 4500 € HT une journée telle que celle-ci.

Ce n’est pas tout : nous souhaitons également fonctionner avec les monnaies libres. Il y a en effet plus de richesses dans l’échange que nous pouvons créer avec les monnaies libres que ce que l’argent conventionnel permet de couvrir. Servir le monde, avoir de la joie à créer ensemble, installer du sens, reconnaître et faire grandir nos talents mutuels, devenir un collectif apprenant, sont autant de richesses que nous pouvons co-construire et favoriser avec les monnaies libres. Elles nous engagent dans le temps et sur le sens.

Ceci dit, nos besoins actuels les plus pressants sont clairement classiques et vitaux : la trésorerie en argent conventionnel. Ces dernières années nous avons financé nous-mêmes toute la R&D, les voyages, les serveurs. L’essentiel s’est fait par notre travail, même si fort heureusement nous avons reçu des soutiens inattendus. Les conférences ont pour la plupart du temps été offertes. Les séminaires ont à peine couvert les frais directs. Il est temps aujourd’hui que le monde nous soutienne en retour, afin que nous puissions continuer notre service. Aujourd’hui TheTransitioner est financièrement exsangue (et pourtant tellement riche !), nous devons reconstituer un capital en monnaie classique.

Je mets dont une question dans une bouteille et la lance dans l’univers, ainsi qu’à toutes nos entreprises amies : allons-nous recevoir du soutien, des richesses, de la part d’autres personnes et organisations, de manière suffisante pour que nous puissions continuer notre travail et notre service ? Recevrons-nous des donation, du mécénat ? Conduirons-nous de l’action-recherche avec des entreprises partenaires désireuses de financer ces efforts, et de faire que les résultats soient offerts dans le domaine public ? Comment bien communiquer sur le fait que le travail de R&D que nous faisons est essentiel pour notre planète et son évolution ?

Une journée de réflexion telle que celle que je viens de décrire donne l’occasion d’explorer — ou plutôt survoler — comment nous pouvons créer ensemble des produits “parfaits”. Des produits qui construisent la vie au lieu d’en extirper les ressources, qui créent de la joie pour tout le monde, qui procurent un sentiment esthétique au plus profond de chacun, qui créent du lien social et du sens, qui nous apprennent des vérités sur la nature du monde. Une telle journée n’est-elle pas un bel investissement ?

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Crédits : la magnifique photo sur cette page est de Steve Wall et se trouve ici.

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